MAGNE A LA FIN DU XI^ SIÈCLE
Cette période comprend les guerres du grand empereur, la lutte contre les Sarrasins et les Maures qui plus tard se transforme et se déplace et donne lieu aux croisades, la lutte contre les Normands, les guerres de la féodalité antérieures aux croisades, et la première croisade. Pas plus que la précédente, cette période ne fut favorable au développement de la population.
Même si des guerres incessantes n'avaient pas désolé la chrétienté, un accroissement de la population eût été presque impossible. On sait que les documents relatifs à ces temps sont rares. Mais que résulte-t-il, par exemple, du polyptique d'Irminon si savamment commenté par M. Levasseur ? C'est un document de la fin du règne de Charlemagne. Il a rapport à deux catégories de terres : l'une presque inhabitée, mais inaccessible au peuple, à cause de l'état social, l'autre habitée à raison de 60 ou même 72 habitants par kilomètre carré, c'est-à-dire donnant, vu l'état de l'agriculture, un maximum de produits. « Sur la partie du domaine de Saint-Germain utilisée pour la production des vivres, dit M. Levasseur, vivaient, en réalité, plus d'hommes par kilomètre carré qu'il n'y en a de nos jours. « La procréa-
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tion n'était donc pas encouragée — nous faisons abstraction des guerres en disant cela — ni par l'état social, ni par l'état économique. Notre appréciation est confirmée par ce fait que le nombre d'enfants dans chaque famille était restreint, encore qu'il ne faille pas identifier le nombre des enfants par famille et le nombre des enfants vivants et demeurant chez leurs parents.
M. Levasseur fait observer avec raison qu'on ne peut tirer, des renseignements fournis par l'abbé de Saint-Germain-des-Prés pour un territoire fort peu étendu et très boisé, des conclusions applicables à la France entière.
Un document postérieur infiniment plus important, se rapportant à la fin de notre période et relatif à la population de l'Angleterre, c'est le Doomsdayhook dressé après la conquête, par ordre de Guillaume de Normandie. Moreau de Jonnès l'appelle le premier document statistique de l'époque moderne. " Nous regrettons de dire, ajoute-t-il, qu'il s'écoula six cents ans avant qu'il fût imité, w L'auteur partant des données fournies par ce relevé cadastral (car c'est un relevé cadastral somme toute) \ évalue la population des trente-quatre comtés de l'Angleterre à 1,300,000 hommes, chiffre un peu inférieur à celui auquel aboutissent les calculs de Turner et deHalam,
1 II fallut cinq ans pour le mener à bonne fin, de 1080 à 1086.
qui donnent 11/2 million d'habitants, dont cinq serfs sur six habitants.
D'après M. Moreau de Jonnès, la population de l'Angleterre était, un demi siècle environ auparavant, en 1042, sous Edouard le Confesseur, de 2 millions d'habitants, soit 300 habitants par lieue carrée. La diminution après la conquête s'explique aisément, pour partie du moins ; mais nous hésitons à croire qu'elle ait été de 700,000 âmes, soit de plus d'un tiers (de 2 millions en 1042 à 1,300,000 en 1086).
Les chiffres de la population, tels qu'on peut les conjecturer " nous enseignent, dit M. Moreau de Jonnès, que, de toutes les espèces de tyrannie, la plus nuisible est celle qui, comme la féodalité, agit sur le peuple par une action multiple et incessante » . S'il faut en croire cet auteur, " toute l'Europe était, comme la France, pendant la domination féodale, peuplée, si maigrement, que les pays qui comptent maintenant 1,800 habitants par lieue carrée, n'en avaient que 230 ou huit fois moins \ n
Tboisième pékiode. — xn® et xiii® siècles et
PEEMIÈKE PAKTIE DU XIV^.
C'est une période de paix et de prospérité au moins relative, et c'est celle où la population a pu s'accroître et s'est accrue en effet. Cette concomi-
1 Compte-rendu de V Académie des sciences morales et politiques ^ 1857, t. pr.
tance est un fait normal et nous ne croyons pas devoir y insister beaucoup. Néanmoins il faut remarquer qu'à cette époque, " la crainte d'encourager ses adversaires ou de leur donner des avantages, faisait considérer comme un secret d'État toutes les notions de statistique ; et si l'on publiait quelques documents, c'était, comme ceux de Philippe de Valois et de Charles IX, pour en imposer par des gasconnades à ses adversaires \ y^
Le document de Philippe de Valois, dont il est ici question, c'est l'état de 1328, d'après lequel la France de cette époque aurait eu une dizaine de millions d'habitants et, par conséquent, la France telle qu'elle est aujourd'hui constituée territorialement, 20 à 22 millions. Ce chiffre est fort élevé sans doute, mais nous hésitons à le réduire, surtout de moitié, comme fait M. Moreau de Jonnès. Il faut remarquer d'ailleurs que ce chiffre de 20 millions se trouve être vraisemblablement celui de la population française à la fin du XVI® siècle, c'est-à-dire après la peste duxiv®, après la guerre de Cent ans, après les guerres de religion ! Dès lors, on est amené à le trouver très admissible. M. Levasseur a multiplié les arguments les plus probants en faveur de cette évaluation, notamment la comparaison avec la population des pays rhénans. M. Moreau de Jonnès, pour étayer son opinion, doit la systématiser ; il est forcé de prétendre
^ Moreau de Jonnès, loc. cit.
que l'état de 1581 est aussi une gasconnade. C'est l'opinion de Voltaire qui raisonnait a priori, ainsi qu'on va le voir : « Le genre humain ne diminue ni n'augmente, comme on le croit, dit-il, et il est très probable qu'on se méprenait beaucoup, du temps de Philippe de Valois, quand on comptait 2,500,000 feux dans ses domaines \ j.
Le commencement du xiv® siècle est le point culminant du moyen âge, du moins pour la France et pour l'Angleterre, qui subirent bientôt après, comme le reste de l'Europe, la peste de l'an 1347-1348, et les horreurs d'une guerre séculaire par surcroit.
Quatrième période. — La peste de 1348. La
GUERRE DE CENT ANS. PROSPÉRITÉ DE l'AlLE- MAGNE A LA FIN DU XV^ SIÈCLE.
D'après Froissart, " la tierce partie du monde ?? fut enlevée par la peste de 1348, chiffre sans doute exagéré. Mais il est incontestable que la population en fut très sensiblement affectée, d'autant plus qu'il y eut, dans les années suivantes, des épidémies du même genre, sinon aussi fatales à la population, et qui désolèrent les différents pays de l'Europe. Néanmoins les expéditions militaires lointaines avaient eu cette conséquence de mettre les populations en branle, de déplacer, à la suite des armées, une masse de gens qui s'enrichissaient en leur fournissant des
^ Essai sur les mœurs, t. IV, p. 419.
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vivres, des armes, des vêtements — et en achetant, à vil prix, le butin fait par les troupes. Le commerce est né de là, peut-on dire. Aussi, à peine la guerre de Cent ans terminée, l'Angleterre et la France ellemême, dont le territoire avait servi de champ de bataille aux armées ennemies, pansent leurs blessures et reprennent vigueur.
La population de l'Angleterre s'accroit considérablement pendant la deuxième moitié du xv^ siècle. D'après M. Moreau de Jonnès, l'Angleterre, sous Edouard III Plantagenet, a seulement 2,353,000 habitants (1377) ; sous Elisabeth, un siècle après que la guerre de Cent ans a pris fin, 5 millions (1575), et il est évident que l'accroissement s'est produit, pour la plus grande part, depuis la conclusion de la paix.
Le relèvement de la France fut nécessairement beaucoup plus lent. Elle se retrouve, à la fin du xvi^ siècle, à peu près avec la même population qu'en
L'Allemagne ^ a vu croître très considérablement sa population pendant cette dernière période du moyen âge, et elle s'est aussi très notablement enrichie. Voici la population de quelques villes à cette époque. Nous mettons en regard la population actuelle des mêmes villes, d'après le dictionnaire de Bouillet (édition de 1880).
^ Voir le livre de M. Janssen, V Allemagne à la fin du moyen âge, t. P"^. — L'ouvrage a mérité d'être comparé aux travaux de M. Taine, au point de vue de la richesse documentaire.
Bâle, en 1450 : 26,000 hab. ActueUement M,800 hab.
Constance, à la fin du M. A. : 10,000 ' — 13,000
Danzig, en 1415 : 40,000 — 100,000
Erfurt, au XIV siècle : 32,000* — 48,500
Nuremberg, en 1448 : 20,000 - 91,000
Strasbourg, à la fin du M. A. : 50,000 —
Au xvi^ siècle, Erfurt comptait 58,000 habitants. C'est que, protégée par les Électeurs de Saxe, cette ville fut, pendant les xiv^, xv^ et xvi^ siècles, l'entrepôt du commerce entre la Haute et la Basse Allemagne.
Un fait qui dut favoriser l'expansion de la population, c'est le bas prix des denrées alimentaires. « Comme l'a dit très justement un économiste, l'argent du pauvre valait plus, au moyen âge, que l'argent du riche. Les objets de première nécessité, habillement, logement, pain, viande, etc., étaient à très bas prix, tandis que les articles de luxe coûtaient extrêmement cher. Vers la fin du xv^ siècle, un bœuf gras se payait moins cher, en Saxe, que deux aunes de velours ; on vous aurait donné un cheval de labour pour une livre de safran ^. ^ Ne nous étonnons donc pas de ce fait que, dans la classe pauvre, on faisait une consommation de viande beaucoup plus grande que maintenant *. Dans la
1 Maximum.
2 40,000, au moyen âge, d'après Douillet.
3 R. P. F. Brabant, S. J. Histoire du moyen âge, p. 370.
* J. Janssen. L'Allemagne à la fin du moyen âge, t. P*". — D'après
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classe bourgeoise, le luxe avait pris des proportions inouïes et la société de la fin du moyen âge était dans un état de crise assez semblable à celui de certains pays d'aujourd'hui. Un abîme s'était creusé entre les classes, non que la classe pauvre manquât du nécessaire ; mais parce que le mépris que chacun — bourgeois ou ouvrier — avait pour son état troublait profondément la société.
Trois découvertes vinrent modifier la face du monde, minces dans leur apparence, immenses dans leurs conséquences : celle de la poudre à canon, celle de la boussole, et celle de l'alliage qui permit à Guttenberg de vulgariser l'imprimerie. Elles eurent notamment des conséquences considérables sur l'état économique et sur la population.
Le mouvement des idées aussi se précipita : on croit entendre déjà un premier écho du bruit de sa marche ascendante dans le préambule de la célèbre ordonnance de Louis le Hutin qui proclamait, en 1315, en affranchissant les serfs des domaines royaux, que " selon le droit de nature, chacun doit naître franc » .
les comptes de Kloden, dans le Jahrbuch fur Nationalôkonomie, t. F^ p. 218, nous voyons qu'à Francfort sur l'Oder, au commencement du xiv» siècle, on ne tuait pas moins de trente mille huit cent cinquante-quatre bœufs pour une population de 6 à 12,000 habitants, de sorte que la ville consommait douze fois plus de bœufs qu'en 1802.