CHAPITRE III
§ F. — XVP Siècle.
La Réforme.— Les découvertes de Christophe Colomb et de Vasco de Gama. — Législation de VEheconsens. Loi des pauvres d'Elisabeth. — La question agraire en Angleterre.
Une crise sociale intense, à la fois politique, économique et religieuse, sépare le moyen âge des temps modernes.
" Les émeutes si fréquentes à la fin du xv^ siècle et au commencement du xvi®, dit Janssen, viennent nous prouver que la grande révolution sociale de 1525, qui bouleversa simultanément presque tous les territoires de l'empire, depuis les Alpes jusqu'à la mer Baltique, n'eut pas pour première origine les prédications et les écrits des novateurs religieux. Les paysans, mécontents, insoumis, et devenus partout d'humeur récalcitrante, comme le constataient en 1517 les États de Mayence, n'eussent pas tardé à
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se soulever, dans les villes et dans les campagnes, même si Luther et ses disciples ne fussent jamais entrés en scène ^ «
Les mœurs étaient profondément altérées, et le grand scliisme d'Occident avait porté à la religion, et au respect traditionnel dont était entourée l'Église catholique, le coup le plus sensible.
En Allemagne notamment, la Renaissance produisait de déplorables effets sociaux : l'imagination teutone, celles des jeunes gens en particulier, qui l'ont partout plus vive, s'était prise d'un engouement immodéré pour l'antiquité et pour la vie sensuelle et raffinée des anciens.
Ce fut une erreur manifeste, car la plupart des institutions de cette époque ont un caractère non moins antisocial qu'incompatible avec la civilisation chrétienne ; aussi eut-elle les tristes conséquences que dépeint l'abbé Janssen. La dernière est surtout à retenir. « Tous les esprits réfléchis, écrit-il, attribuaient le mal qui gagnait peu à peu toutes les classes, et grandissait chaque jour, au mépris de l'état dans lequel on était né, à l'exploitation inique du prochain, à l'envie, à la haine, à l'insubordination, enfin à cette passion toujours grandissante pour le luxe et le plaisir, qui, dans les tavernes publiques, dans les fêtes et dans les banquets, dégénérait si
1 Op. cit., t. II.
fréquemment en débauches ignobles et en ivrognerie bestiale. »
Le même auteur rapporte d'après Krieg, que les liôtelleries, les maisons de bains, le jeu, la danse, jouissaient d'une vogue excessive. « Dans les cités, dit cet écrivain, les jeunes gens riclies, surtout les fils de nos grands marchands, vont au bain, boivent des vins étrangers ou des eaux-de-vie, se baignent de nouveau, puis se font oindre de parfums, n On se baignait souvent trois fois par jour \ Aussi vii^on les lois somptuaires se multiplier à une époque où. Ton croyait encore à leur efficacité. Le fait est intéressant à noter, car ces lois tendent à favoriser le mouvement de la population, puisqu'elles prohibent les consommations de luxe.
« Il est raisonnable et juste n — déclaraient en renouvelant les ordonnances des diètes précédentes, les États de Nuremberg en 1524 — " d'exiger que tout chrétien s'habille selon sa condition, qu'il ait une tenue particulière et simple, afin d'être aisément reconnu et honoré, selon son état, par les étrangers. Mais, de notre temps, on agit tout à l'opposé de ces sages coutumes du passé, en sorte que beaucoup de gens de petite condition s'habillent et se parent beaucoup plus richement que ceux qui appartiennent à une classe plus élevée. Autrefois, en Alle-
1 Op. cit., t. II. Le passage en question est relatif aux premièrôs années du xvi" siècle.
magne, nos pères ne connaissaient point ce luxe extravagant qu'on voit depuis quelque temps parmi nous. Chaque année le désordre augmente. On clierclie à imiter les modes des peuples étrangers ; non seulement les costumes sont d'une excessive richesse, mais, presque tous les ans, il faut s'en procurer de nouveaux, de différents. Une recherche inouïe dans le boire et dans le manger va de pair avec le luxe exagéré des parures, et ces abus causent la ruine et le mortel dommage du pays \ j?
Ce luxe excessif fut blâmé par Luther, en termes bibliques, comme il convient à un prédicateur. « Je vis entre Sodome, Gomorrhe et Babylone, écrit-il en 1523. Quand j'étais jeune, je me souviens que la plupart de mes amis, même de mes amis riches, ne buvaient que de l'eau^. „ Si raiment le changement des mœurs a été aussi soudain, on comprend qu'il doive être attribué à une cause de l'ordre psychique : l'action de la Renaissance ^. Il est certain que, d'après les descriptions qu'on en lit, les amusements de l'époque n'ont rien de commun avec ceux du moyen âge, et qu'on se croirait, en les lisant, à l'époque de Caligula, de Néron ou de Caracalla.
^ Janssen, op. cit., t. II.
2 Cité d'après l'ouvrage de Janssen, t. Il, qui renvoie aux Sàmmt- Uche werke de Luther, t. XX VIII, p. 420, et t. XXXVI. p. 41 1.
^ Il n'est pas question d'apprécier ici la Renaissance au point de vue des lettres. A ce point de vue, elle est vraiment une Renaissance ; mais le retour aux mœurs païennes était une aberration étrange autant que condamnable.
Les esprits dégagés de l'obéissance traditionnelle, tant de l'adhésion intellectuelle aux croyances de la Religion que de l'observation de ses préceptes, devaient désirer vaguement l'éclosion d'un système religieux plus libéral et plus facile. La Réforme était dans l'air ; les esprits et les mœurs y étaient préparés.
Au point de vue qui nous occupe, ses conséquences ne furent certes pas favorables, comme le reconnaît M. Levasseur. « Il est peu de questions sociales, dit ce savant spécialiste, qui n'aient des aspects divers, et ne puissent, selon le côté que l'on envisage, se prêter à des jugements contradictoires : ainsi le veut la nature des cboses humaines mélangées de bien et de mal. Le système féodal a fixé sur le sol les populations, mais il les y a enchaînées ; la réforme religieuse a popularisé le libre examen, mais les sécularisations ont jeté les mendiants sur la voie publique ; le système industriel a enrichi la société, mais il a fait aux nombreux ouvriers des manufactures une existence précaire \ »
En Allemagne, la législation dite de VEheconsens, et, en Angleterre, la loi des pauvres d'Elisabeth, tels sont les fruits de la Réforme.
Un coup d'œil sur les grandes découvertes des navigateurs de la fin du xv^ siècle, ne sera pas inutile pour faire mieux comprendre la genèse de ces législations.
1 Histoire des classes ouvrières depuis 1789, t. II, p. 434.
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Grâce à l'invention de la boussole, il fut permis aux marins d'entreprendre des explorations infiniment plus éloignées et plus hasardées qu'auparavant. Après les croisades le commerce avec l'Orient s'était étendu, et la nécessité se faisait sentir d'une voie de communication avec les Indes qui fut plus aisée que la voie terrestre, moins dangereuse, moins longue à parcourir et moins coûteuse. C'est ainsi que Christoplie Colomb, parti à la reclierclie de cette route, découvrit l'Amérique sans le savoir, en 1492 ^ ; que Yasco de Gama fut amené à reconnaître et à doubler la pointe sud de l'Afrique, en 1497.
Quelles découvertes ! quels champs immenses offerts à l'esprit d'entreprise ! quelles promesses de ricliesses et de produits de toutes sortes ! Et, grâce à la poudre à canon, les Européens pourront se présenter aux indigènes de l'Amérique et de l'Afrique avec le prestige d'un pouvoir presque divin. Et, grâce à l'imprimerie et à son développement, bientôt tout progrès, où qu'il soit accompli, de quelque nature qu'il puisse être, idéal ou matériel, industriel ou agricole, sera connu partout et rapidement vul-
Voilà, à coup sûr, des faits infiniment graves au point de vue du développement possible de la popu-
1 II aborda dans une des Lucayes,le 8 août 1492, et par reconnaissaince pour Celui qui avait protégé son voyage, appela ce territoire San-Salvador. Colomb croyait avoir trouvé la route de l'Ouest vers les Indes et fouler le sol de l'Asie.
lation, et qui ouvrent à l'humanité les plus vastes horizons, lui promettant, pour son expansion, toute rétendue et toutes les subsistances désirables.
Et que voit-on ? C'est ce moment que l'Allemagne choisit — du moins que choisissent la plupart des états allemands — pour imposer au peuple la nécessité d'une autorisation administrative préalable à la célébration du mariage. Si l'Église catholique eût gardé son prestige, le pouvoir civil n'eût pu introduire pareille obligation ; si l'Église eût gardé sa puissance et ses richesses, pareille mesure eût été inutile.
La Réforme ferma les couvents ^ et les princes profitèrent des circonstances pour séculariser les biens des abbayes. On vit même Albert de Brandebourg, grand maître de l'Ordre teutonique, opérer à son profit, comme d'autres prélats d'ailleurs, la sécularisation des biens immenses de son ordre ^
Il en résulta que les mendiants, jadis à la charge des abbayes, tombèrent à celle des administrations laïques. Pendant tout le moyen âge, les monastères avaient été les pourvoyeurs de l'assistance publique. Quand, en Allemagne et en Angleterre, les biens des ordres religieux eurent été pillés ou confisqués, le
^ Les uns furent détruits ou du moins pillés, les autres virent leurs biens confisqués ou furent abandonnés de plein gré par les moines.
2 Toute la Prusse orientale. 11 s'en fit donner l'investiture par Sigismond de Pologne (1525).
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pouvoir civil se trouva en présence de masses populaires misérables dont le nombre constituait à la fois un danger pour la tranquillité publique, et une lourde charge pour les contribuables.
Peut-être les moines contribuaient-ils par leurs aumônes à faire de la mendicité une profession, et déterminaient-ils les citoyens à embrasser ce métier dégradant et prompt à mener à tous les vices. Néanmoins la suppression brusque et violente de ce rouage social, si mal agencé fût-il, détermina un état de déséquilibre. Ce trouble social eût été transitoire, s'il se fut produit au sein d'une société paisible et organisée ; il perdura à cause des troubles politiques et grâce aux vices des institutions qui étaient demeurées debout, comme l'organisation corporative. La corporation étant fermée, la profession de mendiant, une fois embrassée, devenait en quelque sorte permanente et obligatoire.
C'est ainsi que prirent naissance les législations de YEheconsem. Puisque la société se voyait condamnée à nourrir les mendiants et à les nourrir perpétuellement, eux et leurs rejetons, elle se détermina à empêcber la propagation d'une espèce aussi parasite. L'on rendit donc obligatoire, pour la célébration du mariage, l'autorisation préalable de l'autorité séculière, et cette autorisation fut refusée à ceux qui, n'ayant ni rentes, ni métier, ne pouvaient justifier de biens suffisants pour nourrir une famille.
Il y a une vingtaine d'années seulement que cette
législation a été abolie pour la Bavière. On a donc pu en constater scientifiquement les effets. En réduisant le peuple aux seules amours illégitimes, elle a amené un relâchement extrême des mœurs.
Néanmoins, les législateurs ont pu croire qu'ils n'imposaient pas aux classes pauvres une contrainte contre nature. A cette époque, dans la classe des métiers, les mariages ne se contractaient guère qu'assez tardivement. " L'ancienne organisation de l'industrie et sa composition agissaient comme obstacle à la population, dit M. Garnier. L'ouvrier ne devenait un peu plus libre, et maître de lui, que lorsqu'il était passé " maître v . Il était rare de voir que les artisans se mariassent avant cette époque, car les pères n'aimaient pas à donner leurs filles à des hommes qui n'avaient pas encore d'état. Or, les règlements prescrivaient en général que la maîtrise ne pouvait s'obtenir avant l'âge de vingt-cinq ans \ »
En Angleterre aussi la suppression des monastères, qui fut surtout l'œuvre d'Henri VIII, eut cette conséquence de troubler profondément la société, en mettant les mendiants sur le pavé. Pour porter remède à la situation, une loi dut mettre l'entretien des pauvres à la charge des paroisses '\ dès le règne d'Elisabeth. En vertu de cette loi, tout père de plus
1 Du principe de popuîaiion, deuxième édition, p. 496.
2 La paroisse anglaise est une division administrative comme la municipalité française et la commune belge.
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de deux enfants eut droit aux secours de la paroisse. Cette législation est infiniment moins logique que celle des états allemands. Malthus observera plus tard qu'une telle politique n'est pas seulement malhabile, mais encore peu philanthropique, parce que, faute d'opposer d'obstacle préventif au développement de cette population parasite, on l'expose à la décimation répressive de la nature même. Les conséquences démographiques des poor laws ne tardèrent pas à se manifester. Tandis que, sous Henri YII et Henri YHP, la crainte du dépeuplement hantait les esprits, c'est au contraire celle de Vover population qui apparaît dans la suite du xvi^ siècle.
Yoilà donc que les théories et la politique de la population prennent naissance : elles sont une conséquence des événements de l'ordre religieux et politique.
Quand la question de la population se pose, ce n'est point que les subsistances manquent ou semblent manquer. Ce n'est pas la production qui paraît insuffisante, ni la production du globe, ni celle de l'Europe, ni même — dans le cas que nous étudions — la production locale ; mais c'est la répartition des moyens de vivre qui est en question. En Allemagne, on veut préventivement écarter du banquet de la nature, pour parler le langage de Malthus, les convives qui n'y peuvent payer leur écot. En An-
i Henri VII règne de 1485 à 1509, et Henri VIII de 1509 à 1547.
gleterre, on s'aperçoit sans tarder qu'on les a imprudemment conviés. On ne craint pas qu'il y ait impossibilité de donner une part suffisante à chacun, mais les premiers invités ne veulent point partager celle qu'ils se sont attribuée. L'excédent apparent de population qui se produit en Angleterre n'a d'autre raison d'être que la mauvaise répartition de la grande et principale richesse, celle qui fut la seule vraie richesse pendant de longs siècles, la richesse foncière. La concentration excessive de la propriété est en effet incompatible avec le développement de la population.
Aussi les émigrants anglo-saxons du xvi^ siècle sont-ils des paysans. C'est même à ce fait que les colonies anglaises furent redevables de leur prospérité. « Ceux qui quittèrent les Iles britanniques pour franchir l'Océan, dit M. Leroy-Beaulieu, ne furent ni des aventuriers comme en Espagne et en Portugal ; ni des marchands, des commis, des facteurs, comme en Hollande : ce furent des agriculteurs et des artisans, en un mot, de vrais colons. L'Angleterre, sous le règne d'Elisabeth, traversait une crise économique qui a été trop perdue de vue par les historiens, et qui cependant a exercé sur le développement de ce pays une influence décisive. Cette longue période de paix qui succéda aux guerres étemelles de la fin du xv^ et du commencement du xvi® siècle, ne fut pas pour la nation une ère de prospérité calme et universelle. La société, en état de transformation, était travaillée
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par des souffrances intérieures dont il est difficile de se représenter l'intensité. La cause de ce mal, que l'on retrouve peint au vif dans tous les écrits du temps, c'étaient les modifications radicales qui s'opérèrent alors dans le système d'agriculture. Dans toute l'étendue du pays, on commença à sacrifier le labourage au pâturage, à proscrire la charrue pour faire place au gros et au petit bétail \ ;?
C'est à cette conséquence qu'aboutit toujours la concentration. Déjà nous avons vu, dans la Rome antique, la concentration et le catonisme aller de pair, et amener la dépopulation.
Tels sont bien les faits que constatait et que dénonçait, dans un sermon prêché en 1548 devant le roi Edouard VI, l'évêque Latimer. « Tous ceux qui font des clôtures, des conversions de labours en herbe, affirmait-il, attentent à l'honneur du roi, car là où il y avait un grand nombre d'habitants et de ménages, l'on ne voit plus qu'un berger et son chien : quel attentat n'est-ce pas pour l'honneur de la couronne ^! » C'est que les riches propriétaires pratiquaient le clearing^ le nettoyage de leurs terres qu'ils débarrassaient des petits exploitants besoigneux. La conséquence de cette politique agraire fut que les paysans ou bien émigrèrent, ou bien tombèrent à la charge de la pa-
1 De la colonisation chez les peuples modernes, p. 87.
2 Leroy-Beaulieu. Op. cit., p. 89. Le passage reproduit et le sermon tout entier sont célèbres. Voir à ce sujet les études de M. Boutray sur l'Angleterre.
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roisse. Les moins misérables et les plus courageux préférèrent tenter la fortune, les autres aimèrent mieux exploiter leurs facultés prolifiques et avoir des enfants que la société se chargeait de nourrir à leur place. Gardons-nous d'en conclure que la population regagnait d'un côté ce qu'elle perdait de l'autre. On enlevait au pays une partie de ses producteurs d'hommes par excellence, les paysans ; d'autre part, les enfants procréés en vertu des ;poor latvs étaient de tristes recrues pour le peuplement futur.
Le mouvement de la population anglaise au xvii^ siècle s'en ressentit. Le chiffre de la population que Moreau de Jonnès évalue à cinq millions d'habitants vers le milieu du règne d'Elisabeth, ne s'est augmenté, un siècle plus tard, à l'avènement de Guillaume d'Orange en 1688, que de cinq cent mille habitants.
§ 2. — XVIP siècle.
Les colonies et leur développement. Edits de Colbert. — Les famines de l'ancien régime.
Pas plus que les colonies anglaises, celles des autres États européens ne furent la conséquence d'une politique de dissémination de la population. Déjà Adam Smith avait constaté que " l'établissement des colonies européennes, dans l'Amérique et les Indes orientales, n'a pas été un effet de la néces-
site. » Les grandes découvertes de Colomb et des autres navigateurs du xv^ et du xvi^ siècles, nous l'avons vu précédemment, n'ont pas été dues au désir de débarrasser l'Europe d'un excédent de population. Il suffit de le rappeler ici. Nous pouvons étayer ces observations de la grande autorité de M. P. Leroy- Beaulieu. " Ce n'était, écrit-il, ni l'exubérance de la population, ni les crises économiques intenses, ni les persécutions religieuses ou politiques, ni le besoin de débouchés pour l'industrie du vieux monde ; aucune de ces causes, depuis si puissamment actives, n'eut part à la fondation des premières colonies européennes. Si ces colonies, à l'état d'établissements territoriaux et permanents, furent fondées, c'a été, à vrai dire, comme par hasard, sans plan préconçu, sans besoin pressenti, w
Dans son ensemble, le xvii® siècle ne put être bien favorable à la population. La guerre de Trente ans et les guerres de Louis XIV pesèrent lourdement sur les peuples, absorbant hommes et capitaux. La guerre de Trente ans, en particulier, fut très pernicieuse pour l'agriculture \
Pour la France, que nous avons un peu perdue de vue, le XVI® siècle, et surtout le règne des derniers princes de la maison de Valois, avait été une triste période, qui la vit déchirer par les guerres intestines funestes entre toutes. Avec le règne d'Henri de Na-
1 Voir sur tous ces points l'ouvrage de M. Levasseur.
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varre, s'ouvrit une ère de prospérité. Ce fut Henri IV qui jeta « les vraies bases de la colonisation française, dit M. Leroy-Beaulieu. Des expéditions, qu'il encouragea, furent entreprises, en 1598, en 1604, en 1608, malgré la mauvaise volonté de SuUj qui écrivit dans ses mémoires : " Je mets au nombre des « choses faites contre mon opinion, la petite colonie « qui fut envoyée (cette année) au Canada. Il n'y a « aucune sorte de richesse à espérer de tous les " peuples du nouveau monde qui sont au delà du « 40^ degré de latitude, j? Le temps présent donne un démenti flagrant à la courte sagesse de Sully », ajoute M. Leroy-Beaulieu \
L'attention accordée à la colonisation par le roi Henri IV et plus tard par ses successeurs, n'eut pas pour but d'établir l'équilibre de la population et des subsistances. L'émigration, loin de l'entraver, favorise le développement de la population, et cela est aisé à comprendre : chaque fois qu'un vide se fait dans la population, il est aisément et rapidement comblé, grâce à l'excédent des naissances sur les décès, parce que la natalité s'en trouve stimulée. Le roi Henri IV connaissait-il cet effet de l'émigration ? Sans le connaître, l'avait-il pressenti? Ce qui est certain, c'est qu'il entendit stimuler, pendant son règne, l'accroissement simultané de la population et de la richesse publique. Les encouragements accordés à l'émigra-
' Op. cit., p. 144.
tion sont une conséquence de cette volonté d'enrichir la nation, que manifestèrent plus efficacement encore, dans la suite, Colbert, et déjà Richelieu avant lui. liCS tendances économiques de l'époque se résument, en effet, dans la théoï^ie mercantile. Tel est l'avis de M. Leroy-Beaulieu. L'appui donné à ceux qui s'établissaient à l'étranger est, d'après lui, une conséquence de cette doctrine économique. « Ce fut, au xvii^ siècle, la pensée dominante de deux grands ministres, Richelieu et Colbert, de doter la France de puissantes colonies dans les deux hémisphères. Malheureusement, les plans de ces deux grands hommes étaient d'une exécution bien difficile ; la nation ne se sentait pas portée d'elle-même à l'émigration. Les marins de Normandie, de Bretagne et de Gascogne, étaient toujours prêts à courir les mers; mais il n'y avait guère, dans tout le royaume, d'hommes qui voulussent se chercher une autre patrie sous d'autres cieux, et se transporter, avec leurs familles, dans les pays d'outre mer, sans esprit de retour. Les mécontents politiques ou religieux, étaient les seuls qui eussent une vocation déterminée pour les pays lointains, mais c'étaient précisément ceux qu'une politique étroite en écartait systématiquement \ 5) Le Canada notamment regorgeait d'aventuriers et manquait d'agriculteiu-s. La colonisation avait un caractère exclusivement commercial et non
1 Op. cit. y p. 144.
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social. Si des laboureurs émigrèrent d'Angleterre, ce fut à cause de la crise agraire, et non parce que le gouvernement favorisa cette catégorie d'émigrants.
A propos des Antilles, M. Leroy-Beaulieu signale, au sujet de la colonisation française, même parmi les colons qui s'adonnaient à la culture, " cette tendance exclusive et funeste qui devait diu'er deux siècles et plus, et qui portait les colons à ne cultiver que les denrées d'exportation, et à délaisser les cultures vivrières. C'est ainsi, ajoute-t-il, que l'on a toujours appelé aux colonies la production des subsistances. » Cette production est donc le moindre des soucis des pays d'émigration.
Loin que la population soit considérée comme exubérante, même aux époques les plus prospères de la France du xvii^ siècle, on en favorise l'expansion. C'est ce que prouvent péremptoirement les édits de Colbert de 1666. Ils portent exemption de cinq ans de taille et des charges publiques pour les mariages contractés avant la vingtième année, et, en outre, exemption à vie en faveur des chefs de famille ayant dix enfants vivants ; mille francs de pension sont assurés aux gentilshommes ayant dix enfants, deux mille à ceux qui en ont douze. Colbert justifie cette mesure par la considération que la noblesse est le plus ferme soutien des états, et qu'en la propagation des gentilshommes consiste la principale puissance de l'État. Il est accordé aux habitants des villes franches, bourgeois non taillables ou nobles, la
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moitié de ces pensions avec l'exemption du guet, des gardes et des autres charges de la ville.
Ces édits furent rapportés après la mort de Colbert, par la Déclaration de janvier 1683.
D'après l'économiste Rosclier, ces mesures furent absolument inefficaces : « Quel gentilliomme, dit-il, aurait pu désirer la survenance de douze enfants, afin d'avoir une pension de deux mille livres ^ ? „
Si le ministère de Colbert fut favorable à l'accroissement de la population, c'est plutôt par l'ensemble des mesures qui furent prises sous son gouvernement, qu'à cause des édits de 1666.
La colonisation du Canada fut un des principaux objets de l'activité du grand ministre de Louis XIV. " Il y envoya d'un seul coup, dit Guillardin, pour y rester toujours, six compagnies de cinquante hommes, avec trente officiers et gentilsbommes et deux cents autres personnes choisies tout exprès, comme très propres au travail (1669). L'édit sur les mariages fut étendu au Canada. Là, comme en France, quiconque aurait dix enfants légitimes, non prêtres, religieux ou religieuses, recevrait une pension de trois cents livres ; la pension serait de quatre cents livres pour douze enfants. Un présent du roi de vingt livres
' Certains auteurs au contraire ont regretté l'abrogation des édits. Tels Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. xxix ; Forbonnais, Finances de la France, t. P^ p. .391, et l'anglais Berkeley, Works, t. II, p. 187.
était promis pour le jour de leurs noces aux garçons qui se marieraient à l'âge de vingt ans ou au-dessous, aux filles à l'âge de seize ans. L'honneur de prendre part à l'administration des bourgades était réservé aux pères qui avaient le plus grand nombre d'enfants (1669). Pour ne pas laisser languir le travail, un arrêt avertit les concessionnaires, qu'au bout de dix années ils perdraient la moitié des terres concédées, si elles n'étaient pas toutes défrichées \ »
De plus, l'on frappait les pères de famille d'une peine pécuniaire s'ils négligeaient sans raison légitime de marier leurs enfants, dès qu'ils avaient atteint, les garçons, l'âge de vingt ans ; les filles, celui de seize.
Certaines de ces mesures purent être d'un heureux effet. Évidemment les circonstances économiques favorisaient au Canada, comme en tout pays neuf, l'accroissement de la population ; mais le mariage aurait pu être retardé par l'absence complète de ressources chez les nouveaux colons. La mise à la disposition des nouveaux mariés de quelque numéraire fut une chose excellente ; les autres mesures sont assez oiseuses.
Les circonstances étaient différentes dans la mère patrie. L'impôt pesait le plus lourdement sur les familles pauvres et nombreuses, par exemple la gabelle du sel, impôt de capitation. Ce fut Louis XIV
1 Histoire du règne de Louis XIV, t. III, p. 485.
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qui l'établit : étrange contradiction et dont on s'étonnerait, si l'histoire n'était remplie de contradictions analogues \
Ce qui fait défaut aux populations de l'ancien régime, c'est la sécurité, l'assurance que les subsistances ne manqueront pas, même si la récolte est mauvaise. Le malheureux paysan que La Bruyère représente mangeant l'herbe des champs dans les années de disette, est-il invention ou réalité ? Le livre si admirablement documenté de M. Levasseur, répond à cette question. Nous y avons relevé les citations de nombreux auteurs du xvii^ et xviii^ siècle : tous représentent la classe pauvre rurale se nourrissant, en France, des aliments des hêtes — selon l'expression de Taine - — les années où la récolte a manqué. On nous fait voir les paysans se nourrissant de vieux pépins de raisins, de racines de fougère moulues et de racine de châtaignes à demi pourries, au cours des années 1633, 1692, 1694, 1709, etc. \
Taine a parfaitement expliqué comment se produisaient les famines : elles tenaient à la localisation
1 Fait- on autre chose en France en ces dernières années 2 La loi Javal, d'une part, l'impôt sur le blé, de l'autre, n'est-ce pas la même contradiction ? 11 est vrai que l'impôt a précédé la loi, tandis que l'organisation définitive de la gabelle du sel (1686) est postérieure à la mort de Colbert.
2 Op. cit. pp. 195, 196, 197, 212, 214, 232, 240. Les citations sont empruntées à Boulainvilliers, à l'évêque deMontauban (1694), à Massillon, à Moheau, à un mémoire du Parlement de Normandie, etc.
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extrême du marché des céréales. Cette localisation était telle que, tandis que certaines provinces regorgeaient de blé, et se ruinaient presque par l'abondance même de la récolte, on mourait littéralement de faim dans d'autres où la récolte avait manqué. Les famines de l'ancien régime ne sont donc pas une preuve qu'il j ait eu, aux xvn^ et xvni^ siècles, excédent de population.
§ 3. — XVIIP siècle.
Fin du règne de Louis XIV. Guerres, famine, peste.— Mouvement de la population. — Encouragements à la population. Frédéric II. Pitt.
C'est par une série de cataclysmes que s'ouvre le xviii^ siècle. Les fléaux les plus terribles qui puissent s'abattre sur l'humanité sévissent à la fois : la guerre, la famine, la peste.
La France eut beaucoup à souffrir de tous trois. Mais cette fois encore les vides de la population se comblèrent rapidement. « Les fléaux passagers qui détruisent beaucoup d'hommes sans attaquer les sources de la reproduction, remarque à ce propos J.-B. Say, sont plus affligeants pour l'humanité que funestes pour la population.
" Des calculs très curieux de Messance prouvent qu'après les ravages causés par la fameuse peste de Marseille, en 1720, les mariages furent en Provence plus féconds qu'auparavant. Le même effet avait eu
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lieu en Prusse, après la peste de 1710. Quoique ce fléau eût moissonné le tiers de la population, on voit par les tables de Sussmilch, que le nombre des naissances qui était avant la peste à peu près de vingt mille par année alla, en 1711 (année qui suivit celle de la peste), à trente mille \ n
L'auteur observe qu'en 1709, année qui précéda la peste, il y avait eu en Prusse environ six mille mariages. En 1711, année qui suivit la peste, combien supposez-vous qu'il y en eut ? Douze mille ! A la vérité le nombre des mariages déclina ensuite ^. Ce dernier fait ne doit pas nous étonner : il est expérimentalement démontré qu'après un grand effort, la puissance prolifique de l'iiumanité semble pour un temps alanguie. C'est ce que Maltbus n'a pas vu.
Le xvni® siècle vit avec faveur le développement de la population. " Frédéric le Grand réduisit la durée du deuil à trois mois pour les veufs, à neuf mois pour les veuves. S'il abolissait la punition ecclésiastique pour ceux qui avaient failli, s'il défendait même de leur faire des reproclies, c'était autant pour favoriser la population que par des raisons philanthropiques ^. n
Quant à la politique des gouvernements à l'égard de l'émigration et de la colonisation, elle ne témoigne
1 Traité d'économie politique, p. 425.
2 J.-B. Say. Cours d'économie politique, t. II, p. 133. ^ Roscher. Principes d'économie politique, t. II.
ni de beaucoup d'à-propos, ni de beaucoup d'esprit de suite : c'est ainsi que l'Espagne mit des entraves au départ des émigrants. Aujourd'hui que son rôle européen est si diminué, on s'est demandé si elle a pris trop tard cette mesure, ou bien si cette mesure n'a pas eu pour effet d'arrêter son développement économique. " On répète tous les jours, disait déjà J.-B. Say, que le nouveau monde a dépeuplé l'Espagne ; ce sont les mauvaises institutions qui l'ont dépeuplée et le peu de production que fournit le pays relativement à son étendue \ n Bien plus, on a remarqué, ce qui est parfaitement normal, que les provinces d'Espagne qui envoyaient le plus de monde aux Indes étaient précisément les plus peuplées ^
En Angleterre, à la suite du terrible hiver de 1709, la reine Anne promit le passage gTatuit en Amérique à tous les indigents qui se présenteraient : on en vit accourir près de trente mille. Plus tard on prohiba l'émigration des ouvriers anglais par des actes du Parlement ^. On croyait à tort que la coutume de l'émigration est une cause de dépopulation. On redoutait le dépeuplement : en 1797, l'année même qui précéda l'apparition du livre fameux de Malthus, Pitt proposa un bill pour récompenser les chefs des familles nombreuses.
1 Traùé d'économie politique, p. 424.
2 Leroy-Beaulieu. De la Colonisation chez les peuples modernes, p. 607.
3 En 1719, 1750, 1782.
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Herbert Spencer a apprécié ce retour aux errements de Rome impériale avec une profondeur de vues remarquable.
« La théorie d'après laquelle le politicien procède habituellement, écrit-il, c'est que le changement opéré par sa mesure s'arrêtera au point où il veut qu'il s'arrête. Il examine attentivement quels seront les résultats de son acte, mais il ne songe guère aux effets éloignés du mouvement qu'il produit, et encore moins aux effets concomitants. Quand, à l'époque de la guerre, il fallait se -procvirerdeV aliment pour la poudre^ on encourageait la population ; quand M. Pitt dit : " Tâchons que les secours accordés aux « familles nombreuses soient un droit et un honneur « au lieu d'être un motif d'opprobre et de mépris, » on ne croyait guère que la taxe des pauvres serait quadruplée en cinquante ans, qu'en considération du revenu tiré de la caisse des pauvres, on aimerait mieux épouser des filles avec beaucoup de bâtards que d'honnêtes femmes, et qu'une multitude de contribuables descendraient au rang d'indigents \ ^
^ L'individu contre VEtat. Traduction Gerschel, p. 35.