CHAPITRE PREMIER
GÉNÉKALITÉS RELATIVES
A l' " ESSAI SUE LE PRINCIPE DE POPULATION n
Au xviii® siècle on croit à la dépopulation. — Théories de l'époque. Sussmilch. Le marquis de Mirabeau. — Relation entre la production des subsistances et la population : formules de Mirabeau et de Malthus. — Genèse du livre de Malthus : réaction contre les idées de répoque. Godwin et Malthus. — Thèse de Malthus : fécondité excessive des classes pauvres. — Abus des généralisations dans l'Essai. Malthus n'a pu prévoir les conséquences économiques de la navigation à vapeur, ni l'internationalisation du marché. — Reproche que Malthus adresse à l'État d'encourager la fécondité des classes pauvres. — Il est amené à justifier l'ordre providentiel. — Le matérialisme et le socialisme nés du livre de Malthus. — Malthus a-t-il inventé sa théorie ? — Le remède aux maux causés par le principe de population : la contrainte morale.
L'écrivain subit toujours l'influence de son temps et de son pays, même lorsqu'il veut réagir contre les idées ou les mœurs de ses contemporains ; car dans ce cas encore, bien que d'une manière indirecte,
se manifeste l'influence du milieu. L'on retrouve la trace de cette action des circonstances, action double, si l'on peut ainsi dire, dans V Essai sur leiwincii^e dépopulation.
Quelques observations relatives aux conditions où Maltlius se trouvait placé en écrivant son livre, ne seront donc pas déplacées. L'importance des théories de Malthus pour l'étude des questions relatives à la population, et même de toute l'économie politique, justifie cette étude préliminaire. Il est bien vrai qu'en ces derniers temps l'étoile du professeur d'Haylesbury a pâli, et non sans raison; mais, il y a demi-siècle, il était l'un des prophètes les plus vénérés de la science économique, et les admirateurs de sa doctrine n'iiésitaient pas à égaler ses lois aux découvertes de Newton et d'Harvey.
La question de la population avait été fort discutée dans la seconde moitié du xviii^ siècle. " On s'était demandé, dit M. de Molinari, si la population s'était accrue depuis l'antiquité. Montesquieu, Wallace et le D^' Price avaient prétendu que le nombre des hommes avait diminué, tandis que Hume soutenait la thèse contraire \ :•>
« Après un calcul aussi exact qu'il peut l'être dans ces sortes de choses, dit Montesquieu dans les Lettres persanes, j'ai trouvé qu'il y a à peine sur la terre
1 G. de Molinari. Introduction à Malthus de la Petite bibliothèque ÉCONOMIQUE. Guillaumin, p. xiii.
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la dixième partie des hommes qui y étaient dans les anciens temps. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'elle se dépeuple tous les jours; et, si cela continue, dans dix siècles, elle ne sera qu'un désert ^.n A la vérité, c'est sous la plume du persan Rhédi que l'auteur place cette appréciation : il y aurait dès lors injustice à l'attribuer sans réserve à Montesquieu lui-même.
Le marquis de Mirabeau aussi croyait à la dépopulation de la France de son temps. S'il errait sur ce point, il avait des vues très justes sur les causes qui empêchaient la population de croître davantage : la décadence de l'agriculture et le luxe. Il signalait, comme une des causes du lamentable état des campagnes, l'oubli des devoirs de la classe dirigeante : " Renvoyez la noblesse à la campagne, dit-il. n Mais on n'entendit point ce bon conseil.
" A partir de Colbert, il s'était formé une école de théoriciens et de politiques pour qui une population nombreuse est, en soi, partout et toujours désirable. Vers le milieu du xviii® siècle, une école d'économistes décide toute question controversée, suivant qu'elle favorise ou non l'accroissement de la population : tels Forbonnais, Necker, Sonnenfelds, von Just, Rousseau, Filangieri, Paley ^. «
On croit que le développement de la population
1 Lettre CXII.
'■^ Roscher. Principes cV économie politique, t. II, note du § 254 de l'édition donnéa par M. Wolowski.
s'accomplit suivant des lois immuables, providentielles, et par conséquent ne peut jamais que contribuer au bonbeur de l'iiumanité. " Le Créateur si sage qui règne sur l'univers, par sa volonté, en l'appelant à la vie, fait sortir du néant la nombreuse armée de l'humanité. L'Éternel nous fait passer durant un certain temps devant lui jusqu'à ce que, chacun ayant rempli le but de son existence, nous disparaissions tour à tour de la scène. L'arrivée sur la place, le défilé sous les yeux du Seigneur des armées et la retraite, tout se fait dans un ordre étonnant, n Ainsi s'exprime le pompeux et mystique Sussmilch. « Espérons, ajoute-t-il, que cette représentation figurée servira non seulement à montrer l'ordre et la régnilarité qui régnent partout, mais aussi à prouver que le Créateur préside avec la plus grande sagesse aux lois qui se manifestent dans notre naissance, dans la durée de notre vie et dans notre mort, n
Sans doute, les phénomènes de la vie de l'humanité sont réglés providentiellement. Mais Sussmilch semble oublier que l'intervention de la Divinité dans les affaires de ce monde n'est pas destructive de la liberté ; que les institutions et les individus peuvent agir et agissent différemment sur la population selon les temps et les lieux. Il connaissait pourtant et désapprouvait les législations qui défendent le mariage des indigents.
A côté de la théorie de Sussmilch, qui est l'harmonie idéale du mouvement de la population , il faut
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placerlatlièse de Mirabeau : rharmonie économique de ce mouvement : " La législation conforme aux lois de la nature, et la seule selon laquelle nous puissions prospérer va d'elle-même ; les lois de la subsistance, de la multiplication et du bonheur de notre espèce sont toutes faites. « Pour Mirabeau, comme le dit M. Rouxel, " la société naît, vit et se développe d'elle-même, c'est-à-dire conformément à des lois naturelles. Son état normal, comme celui de l'individu, c'est la santé \ « Et pourquoi cela ? parce que la mesure de la subsistance est celle de la population : idée juste si on l'entend bien, mais qui n'est pas très clairement exprimée.
Bastiat a émis une idée analogue, bien claire celleci. Il va plus loin que Mirabeau, car, pour Bastiat, plus la population s'accroît, plus l'excédent de la production sur les besoins s'accroît ; seulement, comme le travail va aux emplois productifs, que le nombre et l'espèce des produits s'accroissent, il n'y a pas, en fait, de produits inutilisés, mais il y a progrès : augmentation de bien-être et de ricbesse. Moins hardi, moins ingénieux, Mirabeau se contente d'affirmer que la quantité des produits, des subsistances, dépend de la population.
Malthus soutient la thèse contraire, à savoir que
1 Introduction au Traité de la population de Mirabeau. Guillaumin, 1883.
15t LOIS DE MALTHUS
la population se règle d'après les subsistances ^. Comme celle de Mirabeau, cette proposition n'est pas sans demander quelques commentaires. On peut l'entendre comme un truisme. Il est évident qu'à défaut de subsistances les hommes ne sauraient vivre. Il est évident encore que si, pour certaines causes, un pays se trouve produire tout ce qu'il peut, et doit pourvoir sans aucune importation à l'alimentation de ses habitants, leur nombre ne saurait s'accroître indéfiniment. Ce cas peut-il se présenter ? C'est une autre question.
La formule que nous commentons pourrait signifier encore que l'augmentation de la population dépend de progrès antérieurs dans la culture. J.-B. Say énumère les auteurs — la plupart des auteurs qui ont écrit sur l'économie politique — qui reconnaissent cette vérité que " toutes choses étant égales d'ailleurs, le nombre des hommes se proportionnera à la quantité des produits ^. v C'est encore un truisme : il ne pourrait vivre plus d'hommes que les subsistances produites n'en peuvent nourrir. Mais l'accroissement de la population influe sur la quantité des produits,
1 « La population tend à se mettre au niveau des moyens de subsistance, ou plus exactement à dépasser les moyens de subsistance. » C'est ainsi que Bastiat énonce la formule malthusienne. Elle suppose évidemment que c'est la population qui est affectée par la production des subsistances, et non la production des subsistances par la population.
^ J.-B. Say. Traité cVèconomie politique^ liv. II, chap. xi.
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et il est plus exact de dire que la production se proportionne au nombre des hommes. On produit pour les besoins : la population est la mesure de la production.
Ce serait une erreur de croire que la production détermine la consommation. 11 est bien vrai que la consommation d'une chose est nécessairement postérieure à sa production, mais c'est la demande de cette chose — et la demande suppose un consommateur — qui a causé la production de cette même chose. Celui qui ne voit pas que la consommation détermine la production, ne comprend pas, ne saurait pas comprendre en vertu de quelles lois augmente la production. De là l'erreur de Malthus. Il a bien vu qu'il j avait une relation intime entre les deux phénomènes, accroissement de la population et accroissement des subsistances. Mais il montre qu'il n'a pas compris cette relation, quand il dit que la population croît selon une proportion géométrique, les subsistances selon une proportion arithmétique seulement. On doit remarquer sans doute — et nous y insisterons — que Malthus indique une tendance, non un fait réalisable. La population doit être entravée, si les lois de Malthus sont vraies. Tout l'effort de Malthus tend à trouver, pour l'humanité, le moyen de substituer aux obstacles dont l'action est fatale sur le développement des diverses espèces d'êtres, un obstacle moins douloureux que la mort et la famine. Les progressions admises,
l'écart doit nécessairement se produire et la population être arrêtée dans son développement, soit par les obstacles répressifs, soit par l'obstacle préventif dont nous parlerons tantôt.
La grande loi de causalité qui domine la matière a échappé à Malthus : l'accroissement de la population activant, augmentant, facilitant la production. Dans quelle proportion ? Celle de cet accroissement même. Tout autre réponse est arbitraire. Comment Malthus ne l'a-t-il pas vu ?
Pour répondre à cette dernière question, nous croyons utile d'exposer avec quelque détail la genèse du système de Malthus, de dire comment il a été amené à écrire son livre, à formuler les deux propositions qui sont célèbres, à proposer le remède de la contrainte morale, conseil qui lui a valu tant de reprocbes.
" Maltbus, dit M. Wolowski, écrivit son ouvrage sous l'impression d'une réaction facile à concevoir. Durant une génération entière, l'Europe avait entendu presque exclusivement soutenir que les arbres poiu-raient atteindre le ciel, s'ils étaient fumés, arrosés et taillés suivant la recette la plus nouvelle d'un merveilleux perfectionnement. ?? Cet optimisme, les faits ne le justifiaient guère, en Angleterre notamment. Ce pays traversait une période de crise : l'industrie moderne naissait, fille de l'homme, enfantée comme le fils de la femme dans la douleur. Tant au point de vue financier qu'au point de vue écono-
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mique, la révolte des colonies contribuait à rendre la crise plus aiguë.
L'on vit alors paraître un pamphlet socialiste^ qui dénonçait les injustices de l'état social, et attaquait le gouvernement. Ce n'était pas la première fois que pareille cliose arrivait, ni la dernière. Un écrivain s'était rencontré pour attaquer « la propriété « ; il s'en trouva un autre pour lui répondre. Le livre de Godwin amena Malthus à écrire et à publier le sien. Ainsi verrons-nous le communisme de Proudhon inspirer à Tbiers son livre de la propriété. Ce que Maltbus aussi entendait défendre, c'était la propriété, pierre angulaire de l'édifice social.
Maltbus explique donc que si les pauvres sont pauvres, les ricbes n'y peuvent rien, le gouvernement n'en est pas responsable. « Le peuple doit s'envisager comme étant lui-même la cause principale de ses souffrances : ?? telle est la thèse de Malthus ^ La misère est causée, d'après lui, par l'usage abusif que les pauvres font de la liberté ; l'aisance, au contraire, serait le prix d'un meilleur usage des facultés humaines.
Comment la misère doit-elle être attribuée à un
^ Nous croyons que l'emploi de ce mot ne constitue pas un anachronisme, puisqu'un associé de l'Institut, M. Tiionissen, a écrit VHistoire du socialisme depuis Vardiquité.
2 Combien plus consolante est la doctrine catholique affirmée dans l'encyclique du 15 mai 1891 : L'État peut grandement améliorer le sort de la classe ouvrière.
mauvais usage de la liberté ? Les pauvres ont trop d'enfants : telle fut la conclusion que Malthus crut devoir tirer des statistiques de la population de la Suède et des États-Unis, des recherches de Sussmilch et d'autres écrivains. Malthus s'appuie d'ailleurs comme Montesquieu, pour aboutir, il est vrai, à des résultats tout contraires, sur les auteurs anciens et sur les récits des voyageurs modernes. A l'un et à l'autre on peut reprocher les généralisations prématurées. Ni Malthus ni Montesquieu ne semblent avoir posé convenablement le problème : ils n'en ont pas bien vu les divers aspects, et notamment ils n'ont pas su que l'action exercée sur la population par les causes locales et immédiates irait en s'amoindrissant. Les communications internationales et surtout les relations transocéaniques étaient si peu développées du temps de Malthus, qu'il n'a pu prévoir les proportions que prendrait l'émigration d'une part, l'importation des produits alimentaires d'autre part. Il semble au surplus qu'il ait eu peu de confiance dans le progrès agricole, et il a cru concéder beaucoup en supposant que les subsistances croissent indéfiniment selon une progression arithmétique. La suite des événements, comme le blocus continental, ne fut pas pour modifier les idées que Malthus avait émises dans les premières éditions de son livre, mais pour lui persuader qu'un pays ne doit pas compter tirer sa subsistance de l'étranger, et doit au contraire être toujours en état de nourrir sa population
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grâce à la production nationale. Compter sur les colonies lui paraissait une en^eur aussi, et l'exemple de l'émancipation des provinces de la Nouvelle- Angleterre confirmait ce sentiment.
Les contemporains de Maltlius ne pouvaient deviner les progrès immenses qui seraient réalisés dans les moyens de transport. Le premier bateau à vapeur fut construit en 1807, et ce mode de navigation ne fut adopté qu'en 1812 pour l'Angleterre, et en 1816 pour la France. C'était la période embryonnaire d'une industrie qui prit bientôt une merveilleuse extension, pour produire enfin les " transatlantiques n immenses qui jettent dans l'admiration ! On a peine à croire, tant la locomotion rapide est entrée dans les mœurs de la présente génération, que le premier service régulier par bateaux à vapeur entre l'Europe (r Angleterre) et les États-Unis ne fut établi qu'en
Maltlius alors était mort depuis quatre ans. L'on ne vit pas d'ailleurs tout de suite les conséquences énormes de l'invention de Fulton. " Nous devons en convenir, dit Rossi, si l'on considère l'espèce humaine comme une seule et même famille, comme une famille patriarcale que rien ne trouble et ne divise, et notre globe tout entier comme un seul et même domaine sur lequel cette grande famille peut s'établir à son aise et se distribuer également sans rencontrer d'obstacle, il n'y a aucune raison de s'alarmer de l'accroissement de la population. Carie domaine est
vaste et ses forces productives sont loin d'être épuisées. La famille peut donc s'augmenter et s'étendre : l'espace ne lui manquera pas ; il est des terres immenses qui ne sont pas encore occupées, et il est possible que les terres déjà occupées puissent, et par une meilleure culture, et par le perfectionnement des institutions sociales, suffire à un plus grand nombre d'habitants que celui qu'elles alimentent aujourd'hui. Mais qu'est cette singulière consolation ? jj demande l'auteur : « Une riante utopie, une idylle, une prophétie. »
Sans doute l'idylle n'est pas réalisée, et les budgets militaires ruinent la vieille Europe ; néanmoins, au point de vue des migrations et des échanges de marchandises, la prophétie que l'illustre Rossi raillait doucement est bien près d'être un fait accompli. Il n'a fallu qu'un demi siècle pour cela, et l'auteur en renvoyait l'échéance à une époque si lointaine qu'elle était presque la négation de la possibilité de son accomplissement. Quand ceux qui avaient foi dans le progrès lui disaient : « Cela sera vrai nécessairement un jour, n — « Soit encore, répondait-il, soyons faciles. Mais quand ? dans dix siècles, dans vingt, dans cinquante? n
Ayant signalé mal de V over population, Malthus devait chercher les moyens d'y porter remède : après le diagnostic, le traitement.
Nous avons vu qu'il ne voulait pas mettre au compte du gouvernement les maux dont souffraient
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les classes ouvrières. Il faisait pourtant un reproche à l'État : celui de favoriser la fécondité des familles pauvres par les secours que les lois leur accordaient. Mais le défenseur officieux de l'ordre social ne pouvait pas, ministre de la religion, permettre que, faute de pouvoir s'en prendre aux autorités de cette terre, les pauvres cherchassent querelle au Roi du Ciel. Le livre de Malthus dut par conséquent être la défense du gouvernement tant céleste que terrestre. Ce côte de la question de la population est assez intéressant pour qu'on s'y arrête.
Malthus disait aux prolétaires de s'en prendre à eux-mêmes, à leur imprévoyance, des maux dont ils souffraient. En même temps, il affirmait que, de par les lois de la nature, la population doit s'accroître très rapidement, s'il ne survient des obstacles répressifs, c'est-à-dire qui font périr un grand nombre d'hommes — ou préventifs, qui tarissent dans sa source la génération humaine \ Les derniers étant évidemment préférables aux autres, l'homme recevait— conséquence logique des théories de Malthus — la mission de réformer le plan providentiel.
^ Malthus assigne deux obstacles généraux à la multiplication indéfinie des hommes : « il les appelle Tobstacle préventif et l'obstacle répressif. La population ne pouvant être contenue au-dessous de sa tendance physiologique que par d,éfaut de naissances ou accroissement de décès, il n'est pas douteux que la nomenclature de Malthus ne soit complète. » Bastiat. Harmonies économiques, ch. xvi. De la population j p. 458 de l'édition de 1855.
Faute de ce faire, riiumanité était menacée de maux terribles.
Malthus reconnaît d'abord l'énorme fécondité des êtres. Si le développement de chaque espèce d'êtres vivants ne faisait obstacle au développement des autres, une seule espèce peuplerait bientôt toute la terre. Pour les végétaux et les animaux, ils sont arrêtés par la seule action des causes répressives. Il appartient à l'homme de limiter sa propagation et de substituer une cause préventive et volontaire aux causes fatales, qui seules agissent sur les êtres privés de raison.
Pourquoi, dans toute la nature et dans l'homme en particulier, cette surabondance d'activité de l'instinct sexuel? Dieu s'est-il trompé de dose? Non ; c'est ici qu'apparaît la sagesse du Créateur, sagesse dont la mise en lumière est, au dire de Malthus, le principal but de son livre. Il se rend compte que nos besoins sont providentiels ; s'ils entraînent des maux à leur suite, ils sont d'autre part la cause de tout progrès \
1 Malthus croit-il au péché originel ? En tout cas, il ne fait pas de l'adhésion à ce dogme, la base de son raisonnement, puisqu'il explique que le but principal de son livre est de mettre la Bonté divine à l'abri de toute imputation. Démonstration à nos yeux assez inutile, car si l'homme est créé, et créé libre, le but de la vie ne saurait être que l'épreuve qui doit lui permettre d'acquérir des mérites. « La population, il faut bien le dire, écrit Bastiat dans les Hannonies économiques (chap. xvi, p. 451 de l'édition de 1855), est un de ces sujets, fort nombreux, du reste, qui nous rappellent que l'homme n'a guère que le choix des maux. Quelle qu'ait été l'intention de Dieu, la souffrance est entrée dans son plan. Ne cherchons pas l'har-
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" Le but du Créateur, dit^il, paraît être de nous détourner du vice par les maux qu'il entraîne, et de nous engager à la pratique de la vertu par la félicité qui marclie à sa suite. ^ Voici comment le théologien-économiste développe cette idée : « Si ces deux quantités, la population et les subsistances, croissaient dans le même rapport, je ne vois pas quel motif aurait pu vaincre la paresse naturelle de riiomme et l'engager à étendre la culture. La population du territoire le plus vaste et le plus fertile se serait arrêtée tout aussi bien à 500 hommes qu'à 5000, ou à 5 millions, ou à 50 millions. Ce rapport ne pouvait donc répondre au but du Créateur (c'està-dire de peupler la terre) ^. ^ — Montesquieu avait dit en parlant de l'influence du climat sur le progrès de la civilisation : " La fertilité d'un pays donne, avec l'aisance, la mollesse. La stérilité des terres rend les hommes industrieux, sobres, endurcis au travail, courageux ^ ,,
L'instinct sexuel est justifié aussi dans le plan providentiel. « Si les passions étaient trop aisément subjuguées, écrit Malthus, ou si, par la facilité de les
monie dans l'absence du mal, mais dans son action pour nous ramener au bien et se restreindre lui-même progressivement. »
Si Malthus n'a pas exposé clairement ses vues théologiques, c'est sans doute qu'il a voulu éviter de faire un traité de religion; on ne doit pas perdre de vue le but polémique de son livre.
^ Edition de la Petite bibliothèque économique, p. 42.
2 Esprit des lois, liv. XVllI, chap. iv.
16i LOIS DE MALTHUS
satisfaire d'une manière illicite, il devenait indifférent aux hommes de vivre dans le célibat, les fins de la nature qui tendent à peupler la terre seraient également frustrées \ ??
La justification de la Providence, telle que Maltlius la conçoit, montre combien ses théories mettent en suspicion la bonté divine et l'ordre providentiel tout entier.
" Les êtres humains sont mis au monde en vertu d'une loi de la nature, et, en vertu d'une autre, ils ne peuvent être nourris. » Il n'est pas possible que cela soit vrai. Si c'est vrai, il n'y a pas d'ordre qui préside aux destinées du monde, et l'état du monde, c'est l'état de guerre : les êtres qui se trouvent en présence — dans cette hypothèse on ne peut dire en société — seront nécessairement en lutte pour la vie, et les plus forts seront vainqueurs. On voit sans peine combien aisément de telles prémisses mènent à une conception de l'univers, d'après laquelle le monde serait soumis aux seules lois de la matière, lois progressives, puisque la nature même opère un choix entre les êtres et conserve les meilleurs. C'est la théorie même de l'évolution et de la sélection naturelle, forme la plus scientifique du matérialisme, imaginée par Darwin, et dont l'idée lui est venue en lisant V Essai sur le principe dépopulation.
Il est, en effet, dans la première édition de V Essai
1 Efiition delà Petite bibliothèque économique, pp. 43-44.
GENERALITES SUE L " ESSAI n 166
un passage fameux où tout le système de Darwin est en germe. Voici ce passage, cité sous une forme abrégée qui le rend plus saisissant ; c'est ainsi d'ailleurs qu'il est d'usage de le reproduire : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le nourrir ou si la société n'a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture ; il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution, n
Cette comparaison célèbre a servi et même sert encore de thème aux déclamations socialistes. Car le socialisme contemporain, c'est le matérialisme dans son application à la sociologie : des liens d'une étroite parenté intellectuelle unissent ceux qui attaquent l'ordre social et ceux qui nient l'ordre providentiel.
Nous savons bien que Malthus s'est défendu d'être
un ennemi de la population. " C'est méconnaître
entièrement mes principes que de m'envisager comme
tel, écrit-il. Si j'ai réussi à faire saisir à mes lecteurs
le but principal de cet ouvrage, ils comprendront
aisément que, quand je recommande de ne pas
faire naître plus d'enfants que le pays n'en peut
nourrir, c'est précisément afin qu'il nourrisse tous
ceux qui naissent. »
Dans sa première édition, Malthus, qui voyait bien le mal, ne paraît pas fixé sur le remède. Il semble se résigner à faire appel au législateur. A son avis, « jusqu'à ce que le pauvre soit éclairé sur la cause de ses souffrances, jusqu'à ce qu'on lui ait appris que c'est à lui-même qu'il doit les imputer, on ne saurait dire que chaque homme doit être laissé à son propre et libre choix sur la question du mariage ^ ?> .
Dans cet ordre d'idées, la première chose à faire, c'était de supprimer ou de réformer tout au moins les j90or laws qui encouragaient la fécondité dans les classes pauvres de l'Angleterre. Sur ce point, Malthus, frappé des inconvénients que produisait dans son pays la bienfaisance légale, n'était pas d'accord avec ses contemporains. Ceux-ci y voyaient l'accomplissement par l'État d'un devoir de stricte justice. Ce devoir, les philosophes retendaient fort loin, et même les politiques : " Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu dans les rues, lisons-nous dans V Esprit des Lois, ne remplissent pas les obligations de l'État, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit pas contraire à la santé ^. » Pour peu qu'on y réfléchisse, pareilles vues sont bien difficiles à justifier. Si l'État doit à tous le vivre et le couvert, qui se chargera 'de les
1 Édition de la Petite bibliothèqve économiqtœ, p. 72.
2 Livre XXHI, chap. xxix.
GÉNÉEALITÉ8 SUR l' " ESSAI » 167
fournir à chacun ? Personne. — Originales sont à coup sûr les vues du marquis de Mirabeau sur cette question : " La plus dure politique et la plus intéressée, écrit cet auteur, doit avoir soin des pauvres, attendu que s'ils défaillent dans l'État, il faudra que les riches les remplacent « . Comme le fait remarquer le commentateur de ce texte, « il est inutile d'ajouter qu'il faut entendre par pauvres, non pas les mendiants, mais les gens qui n'ont que leurs bras pour gagner leur vie \ n C'est évident, mais ces citoyens sont normalement indépendants de la bienfaisance publique^. Malthus avait raison, croyonsnous, en ne partageant pas en ceci les vues du marquis de Mirabeau. Il suffira de lire dans le résumé de V Essai publié par M. de Molinari, le chapitre relatif à la taxe des pauvi^es, pour comprendre combien le livre de Malthus dut susciter de contradicteurs intéressés.
On peut aisément se rendre compte du peu d'importance que présente la question de priorité scientifique, en présence de l'importance pratique du traité de Malthus. La vérité, c'est qu'il n'a mérité ni l'excès d'honneur que lui font ses fanatiques,
^ Préface de M. Rouxel à L'ami des hommes ou Traité de la population, p. XVIII. Guillaumin, 1883.
2 L'argument de Mirabeau n'a qu'une portée relative. Il est ad hominem ; il vise les gouvernants. Mirabeau appuie ses conseils d'une raison à laquelle il ne croit guère sans doute, mais qui déterminera peut-ôtre l'adhésion égoïste des pouvoirs publics.
ni l'indignité d'être traité comme l'inventeur d'une politique antisociale. Maltlius s'est évidemment inspiré de Hume, de Wallace, de Franklin ; mais il n'a point prétendu avoir rien découvert. C'est sous le voile de l'anonyme qu'il a publié, en 1798, la première édition de V Essai. La deuxième, celle de 1803, est souvent considérée comme la première pour cette raison : elle complète les vues de Maltlius, par l'indication du remède aux fâcheuses conséquences du principe de population, remède qui consiste à son avis dans la contrainte morale.
Mais qu'est-ce que le moral restreint ? D'après M. Garnier, c'est tout simplement la continence. Pour ce commentateur de Malthus, la contrainte morale consiste " à s'abstenir de tout commerce sexuel aussi longtemps que Ton ne possède point les moyens de pourvoir à l'entretien d'ime famille, mais, du moment où l'on se marie, à s'interdire toute limitation volontaire du nombre des enfants. « Cette théorie n'a qu'un défaut : c'est d'être peu praticable au point de vue physiologique. Malthus s'en rendait bien compte : " Je ne crois pas, dit-il, que parmi mes lecteurs il s'en trouve beaucoup qui se livrent moins que moi à l'espoir de voir les hommes changer généralement de conduite à cet égard ^ . ^
La plupart des disciples de Malthus, méconnais-
1 Essai, liv. IV, chap. m.
GENERALITES SUR L " ESSAI n 169
sant sans doute la pensée du maître, l'ont interprétée différemment. Ils ont conclu logiquement de sa théorie, que la limitation volontaire de la progéniture s'imposait même dans le mariage. De fait, comprendre Y Essai comme le fait Garnier, c'est lui refuser toute originalité quant aux conclusions pratiques^ car si Malthus se borne à conseiller le respect de la loi naturelle et révélée du Décalogue, le mérite de l'auteur, pour être indéniable, n'est pas bien rare : l'Église catholique l'avait fait avant lui pendant dixhuit siècles, et avec combien plus d'autorité et de clarté !
Dès la deuxième édition de son livre, Malthus en a supprimé le passage fameux du banquet. Peutêtre — c'est une simple conjecture — le même passage lui a-t-il suggéré le remède de la contrainte morale. Au lieu d'introduire le malheureux dans la salle du banquet, pour lui faire constater qu'il n'y a point de couvert mis pour lui, mieux vaut^ en effet, ne pas le convier du tout.
A la vérité, nous n'admettons point sans réserves la comparaison de la vie et du banquet. Les places ne manquent pas au banquet de la nature ; quant aux vivres, il dépend de l'homme, de son activité, de son travail, qu'ils soient plus ou moins abondants. C'est ce que Malthus semble avoir perdu de vue en établis sant ses deux progi'essions.