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CHAPITRE II

PEOGEESSION GEOMETRIQUE DE LA POPULATION ET PROGRESSION ARITHMÉTIQUE DES SUBSISTANCES

Point de départ de Malthus : tendance des êtres vivants. — Les deux progressions. • — Dilemme qu'on y a opposé, et côté faible de cet argument. — Malthus a entendu constater une tendance, celle des êtres à multiplier au delà des moyens de subsistance. Sa double erreur. Le travail. — L'erreur initiale de Malthus. — ■ Théorie de la population de M. de Molinari. Sa critique de Malthus. Appréciation de sa théorie.

Le point de départ de la démonstration entreprise par Malthus, c'est " la tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants à accroître leur espèce, plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée. ,i

D'après cet auteur, " la nature a répandu d'une main libérale les germes de la vie dans les deux règnes, mais elle a été économe de place et d'aliments.

« Les plantes et les animaux^ ajoute-t-il, suivent leurs instincts sans être arrêtés par la prévoyance des besoins qu'éprouvera leur progéniture. Le défaut de place et de nourriture détruit, dans les deux règnes, ce qui naît au delà des limites assignées à chaque espèce... Sollicité par le même instinct, l'homme se sent arrêté par la voix de la raison, qui lui inspire la crainte d'avoir des enfants aux besoins desquels il ne pourra point pourvoir. S'il cède à cette juste crainte, c'est aux dépens de la vertu. Si au contraire l'instinct l'emporte, la population croît plus que les moyens de subsistance. Mais dès qu'elle a atteint ce terme, il faut qu'elle diminue. Ainsi, la difficulté de se nourrir est un obstacle toujours subsistant à l'accroissement de la population humaine, n

Ces constatations générales étant faites, l'auteur les appuie d'observations plus précises. C'est ainsi qu'au sujet de l'accroissement de la population, il tire argument de l'exemple de l'Amérique et des calculs d'Euler ; au sujet de la production des subsistances, de l'exemple de l'Angleterre.

Il formule ensuite les deux propositions qu'on a appelées les lois de Malthus :

1^^ proposition : " Nous pouvons tenir pour certain que, lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle va en doublant tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période selon ime progression géométrique. «

Mirabeau avait dit, avec l'énergique originalité

de son langage, que les hommes multiplient comme les rats dans une grange, s'ils ont les moyens de subsister. Mais l'humanité semble condamnée à une perpétuelle disette, si la deuxième proposition de Malthus est vérifiée.

S^ proposition : « Nous sommes en état de prononcer, en partant de l'état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l'industrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique. «

Il faut bien l'avouer, on a quelque peine à comprendre comment Malthus a été amené à cette contradiction d'affirmer, en même temps, la progression géométrique de la population, et la progression arithmétique des subsistances.

A ces prétendues lois de Malthus, on a opposé le dilemme suivant : « De deux choses l'une : ou ce sont les tendances virtuelles, les possibilités physiologiques de multiplication que Malthus a eues en vue, ou il a entendu parler de l'exercice réel de ces tendances, du mouvement simultané de la population et des subsistances. Dans le premier cas, c'est une évidente puérilité, car il est clair que la progression géométrique est la loi (ou la tendance) de la multiplication des animaux et des végétaux, base de la subsistance de l'homme, absolument comme de l'homme lui-même, et sur une bien autre échelle. Dans le deuxième cas, c'est une question de fait, et

les faits, d'un bout à l'autre du temps, démentent à l'envi l'assertion ^ n .

Il est bien certain que Malthus n'a point entendu constater un fait, en formulant la loi de la progression géométrique de la population, du moins un fait général : La population ne saurait se développer au delà des subsistances. " Naturellement, dit Ad. Smith, toutes les espèces d'animaux multiplient à proportion de leurs moyens de subsistance, et aucune espèce ne peut jamais multiplier au delà. » C'est donc une tendance que Malthus a entendu constater. Il a bien soin d'ailleurs de s'en expliquer. Il n'en est pas moins certain qu'il s'est contredit ; la contradiction est même si évidente, qu'on a peine à croire à la possibilité d'une semblable erreur. " La nature, dit-il, a répandu d'une main libérale les germes de la vie dans les deux. espèces, mais elle a été économe de place et d'aliments. «Voilà une affirmation au moins contestable ; elle explique comment Malthus a été amené à formuler ses deux propositions.

Le dilemme que nous avons rappelé ne leur est peut-être pas entièrement opposable. D'une part Malthus affirme que la population tend à s'accroître selon une progression géométrique, — d'autre part que les subsistances ne s'accroissent et ne peuvent s'ac-

1 Voir le Traité de la population de M. Garnier. C'est M. F. Passy qui a présenté à la Société d'économie politique l'argument que nons reproduisons.

croître que selon une proportion arithmétique ; donc aussi que la population, malgré sa tendance à un accroissement plus prompt, ne croîtra que selon une progression arithmétique \

Vouloir lui faire dire autre chose, c'est, croyonsnous, le mal interpréter. Il reste vrai que Malthus s'est trompé : trompé quant à la loi de la multiplication des subsistances, et quant au principe régulateur de leur production qu'il a méconnu. Ce principe, c'est l'accroissement même de la population ; cette loi, c'est la multiplication des subsistances selon les exigences delà consommation. En effet, tandis que les animaux et les végétaux subissent dans leur développement l'action de lois naturelles combinée avec celle de la volonté humaine, l'homme, au contraire, par

^ Les exemples d'un accroissement de la population selon la progression géométrique prouvent, dans l'exposé de Malthus, que la tendance du principe de la population est telle qu'il l'a formulée, et la montrent passant de la puissance à l'acte, dans les cas exceptionnels où, grâce à la découverte de terres nouvelles et fertiles, les subsistances abondent et permettent de tels accroissements de population. Mais ce sont des faits exceptionnels, car précisément Malthus tire tout son système de la différence entre l'accroissement de tendance, et l'accroissement de fait de la population. Ce système, c'est la substitution des obstacles préventifs aux répressifs. — Rossi établit bien cette distinction, quand il dit que : « Les deux propositions ne sont pas sérieusement contestées, car nul n'a imaginé de dire que l'homme, dût-il se livrer à sa puissance génératrice sans obstacle ni contrainte aucune, serait toujours sûr de trouver des moyens de subsistance ; telle serait cependant la proposition inverse. Ce qu'on a pu constater» ce sont les deux progressions établies par Malthus. » Cours d'économie politique, t. P^', p. 265.

la raison et par le travail, commande à la nature. Il n'a pas seulement le pouvoir de commander à l'instinct sexuel et d'opposer à la population l'obstacle préventif, il a aussi celui de vaincre les obstacles répressifs en secondant la nature féconde, en commandant à la nature rebelle. L'homme est un animal qui travaille, voilà sa supériorité sur le reste delà création.

Sans doute certaines espèces travaillent à leur manière, font des provisions, fabriquent leurs aliments. Mais l'oiseau n'a jamais piqué la terre de son bec, le quadrupède ne l'a jamais creusée de sa griffe ou de son sabot pour j enfouir le blé : l'antiquité croyait qu'un Dieu avait enseigné à Triptolème l'art de l'agriculture. C'est un art divin, en effet, puisqu'il superpose la volonté de l'homme à l'action des lois naturelles.

Tous les raisonnements de Malthus procèdent d'une conception erronnée du développement de la population, soumis à ses yeux à se modeler sur celui des subsistances, tandis que c'est de l'homme même que dépendent et la propagation de l'espèce, et l'augmentation de la production des subsistances^ Mais ses

1 « Le mouvement économique (production des richesses et, en particulier, des subsistances) et celui de la population dépendant à certains égards de la volonté humaine, n'obéissent pas à une loi fatale, dit M. Courcelle-Seneuil. Il n'est donc pas exact de dire que les richesses croissent en raison arithmétique, tandis que la population croîtrait en raison géométrique, ni d'assigner à l'un ou à

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démonstrations laissent à désirer aussi dans leurs développements. Nous le verrons en traitant séparément du mouvement de la population et de la production des subsistances.

" La demande d'hommes, dit Adam Smith, règle nécessairement la production des hommes, comme lé fait la demande à l'égard de toute autre marchandise : elle hâte la production quand celle-ci marche trop lentement, et l'arrête quand elle va trop vite ^.n

Ces considérations de l'auteur de la Richesse des nations paraissent avoir inspiré l'ingénieuse théorie de la population de M. de Molinari. En reproduisant cette théorie, nous aurons l'occasion d'insister sur certains côtés de la théorie de Malthus, et de toucher à cette question de l'action des diverses causes qui peuvent influer sur le développement de la population.

Voici d'abord la formule de l'auteur : " La population a une tendance organique et virtuelle à se proportionner toujours à ses moyens d'existence^, ou, ce qui revient au même, à son débouché. Car à mesure qu'elle s'en écarte en raison arithmétique, soit en plus, soit en moins, elle y est ramenée sous

l'autre mouvement une loi rigoureusement mathématique quelle qu'elle soit». (Chap.vde lal''^ partie du Traité d'économie politique ou PLOUTOLOGiE, Mouvement de la population , § 1«', édition de 1891).

1 Richesse des nations ^ liv. 1®'', chap. viu.

* Expression de Destutt de Tracy, plus exacte que celle de u subsistances » .

l'impulsion d'une force qui se développe en raison géométrique ^ ».

M. de Molinari ajoute : " D'où il résulte que l'intervention des obstacles privatifs ou destructifs n'est point nécessaire pour proportionner la population à ses moyens d'existence ou à ses débouchés. L'erreur de Malthus provient d'une analyse insuffisante des éléments de la production de l'homme. Son attention s'est portée d'une manière trop exclusive sur l'un de ces éléments, savoir la force reproductive, et il a négligé les deux autres, savoir le capital et le travail, qui concourent avec elle à la formation d'une génération nouvelle La force reproductive ne peut

former qu'un embryon, et il faut, pour faire de cet embryon im homme utile, une quantité plus ou moins considérable de travail et de capital, selon l'emploi auquel on le destine. »

C'est même à cause de cette différence entre le capital et le travail nécessaires pour l'éducation d'un enfant pauvre et d'un enfant riche, que les classes pauvres ont une progéniture plus nombreuse.

On comprendra aisément que l'idée qu'a M. de Molinari de la loi du développement de la population lui fasse émettre un jugement sévère sur la prétendue loi de progression géométrique de la population. " Cette hypothèse, dit-il, est aussi obscure que pour-

1 Cours d'éœnotnie politique t t. P*", p. 435.

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rait l'être celle de la multiplication des graines, en admettant que la production des céréales n'exigeât l'application d'aucun capital. . . Quand Malthus assure que la population peut s'accroître en raison géométrique, il affirme une proposition applicable tout aussi bien à tout autre genre de produits. » Par contre, « il affirme à tort que les subsistances ne peuvent croître qu'en raison arithmétique. En effet, on peut admettre telle supposition où, le capital croissant en raison géométrique, la production croîtrait dans la même proportion , soit qu'il s'agisse d'hommes , de bêtes de somme, de machines, de tissus ou de subsistances. C'est ainsi, ajoute le savant auteur, que les choses se sont passées depuis soixante ans aux États-Unis ^ .

" Comme dans toutes les autres branches de l'activité humaine, poursuit M. de Molinari, on retrouve dans la reproduction de la population les deux grands phénomènes des frais de production et de Voffre et de la demande, régis par la loi des quantités et des prix, de telle sorte que les générations qui naissent tendent incessamment à remplacer, dans la proportion nécessaire, ni plus ni moins, les générations qui périssent, en reconstituant et en accroissant, dans la proportion nécessaire aussi, les éléments qui ont été employés à les produire ^ »

Il est certain que, par suite de l'augmentation du

1 Edition de 1863.

2 Cours d'économie politique, t. l®*", p. 392.

bien-être général, les « frais de production « se sont élevés en fait de population. La vie coûte plus cher, puisque les besoins ont augmenté, et il en coûte davantage à l'égoïsme individuel de se soumettre aux charges de la constitution et de l'éducation d'une famille; le mari et la femme se trouvent d'accord pour redouter d'avoir des enfants, ce qui est une dépense et un ennui.

Nous avons voulu noter tout de suite cette observation suggérée par les lignes qu'on vient de lire. Faisons à présent l'examen critique du système.

Le besoin des bras ne nous paraît pas pouvoir agir sur le marché absolument de la même manière que le besoin des choses : rien ne supplée à l'alimentation, rien ne peut la remplacer même momentanément. Pour les bras, il en est autrement. Néanmoins, pour la demande de bras comme pour toute autre demande, il se produit un phénomène identique : c'est que, de même qu'on mange plus de poulets quand ils sont " bon marché n , de même on demande plus d'hommes quand ils sont " bon marché ?), c'est-àdire que le bas prix de la main-d'œuvre peut devenir une cause déterminante de l'entreprise de certains travaux, comme les grands travaux d'amélioration du sol , l'établissement de voies de communication, etc., etc. C'est peut-être le plus gros argument contre la théorie de Malthus, qui prétendait que la contrainte morale est la seule manière d'éviter la dépréciation des bras.

La loi de M. de Molinari nous paraît donc ingénieusement trouvée et de nature à mettre en lumière mainte question relative à la population. Nous ne croyons pas cependant pouvoir souscrire à l'assimilation complète des marchés : celui des bras et celui des choses. Quant à ce qu'il y a de fondamental dans sa thèse, et sauf réserves au sujet de certains termes \ nous y adhérons ainsi qu'à son anal^^se des éléments de la production de l'homme. Lorsque la misère est générale, le peuple ne procrée guère, ne voulant pas s'employer à cette triste besogne de mettre au monde et d'élever des " malheureux ??, et ne pouvant d'ailleurs y employer un capital qui lui fait absolument défaut.

Malthus n'a pas inventé la contrainte morale. Dans son remarquable traité sur la Population française^ M. Levasseur a noté ce passage caractéristique des mémoires de d'Argenson : « Dans la campag-ne où je suis, j'entends dire que la peuplade et le mariage y périssent absolument de tous côtés. Dans ma paroisse qui a peu de feux, il y a plus de trente garçons et filles qui sont parvenus à l'âge plus que nubile ; il

^ « A mesure que la population s'éloigne de ses moyens d'existence en raison arithmétique, elle y est ramenée sous l'impulsion d'une force qui se développe en raison géométrique. » Ainsi s'exprime l'auteur. Il suffisait d'indiquer le fait qui est tout naturel. 11 est évident, par exemple, que les immigrants, dans un pays neuf et fertile, procréeront beaucoup. A quoi bon l'adjonction de ces termes : « en raison arithmétique, en raison géométrique » ? C'est une réminiscence de Malthus, malencontreuse d'après nous.

ne se fait aucun mariage et il n'en est seulement pas question entre eux. On les excite, et ils répondent tous la même chose : que ce n'est pas la peine " de faire des malheureux comme eux * j? . C'est bien ce que Malthus ne cesse de dire : qu'il vaut mieux ne pas avoir d'enfants, quand on sait que, si on en avait, ils seraient nécessairement voués à la misère.

Quelle formule rend le mieux compte des faits ? Pour nous, ce n'est pas celle de Malthus, qui, si elle n'a trait qu'à l'instinct, à la physiologie, est la constatation d'une tendance des êtres vivants, d'une loi de la nature physique — et point du tout propre à l'espèce humaine. Ce n'est pas davantage celle de Malthus, si elle se rapporte à la créature raisonnable, civilisée, vivant en société, d'autant plus qu'elle est par hypothèse irréalisée et irréalisable. Malthus découronne le roi de la création. La formule de M. de Molinari, en tant qu'elle établit pour l'œuvre de la propagation de l'espèce humaine — en supposant qu'elle comprenne l'éducation — le concours d'un double ou triple élément ^ dans la reproduction, nous plaît davantage.

2 Double ou triple, parce que le capital c'est du travail encore.

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