CHAPITRE IV
LA PEODUCTION DES SUBSISTANCES AU POINT DE VUE DE LA RÉFUTATION DE MALTHUS
Si et comment les subsistances agissent sur la population. — • Les famines. — ■ Densité de la population actuelle du globe. — Ressources du globe. L'avenir de la question des subsistances. — Etendue des sols fertiles. — Etendue des terres fertilisables. Travaux de drainage et d'irrigation. — • Durée de la fertilité. L'engrais. La circulation de la matière, loi de la nature physique.
" Nul ne connaît au juste les limites des forces naturelles qui servent à la production, ou qui aident à la distribution des richesses, dit Rossi. Un économiste contemporain d'Aristote ou de Cicéron n'aurait pu compter sur la pomme de terre pour la nourriture des hommes, ni pour leur déplacement et leurs émigrations sur les moyens de transport qui sont aujourd'hui à notre portée. Il ne se doutait pas qu'un monde nouveau offrirait un jour des terres fertiles à des milliers d'Européens, et que les Gaulois mangeraient du sucre des Antilles et du riz de la Caroline.
Une cinquième partie du monde est venue plus tard s'ajouter à l'Amérique, et peut-être nos neveux pourront-ils se transporter dans la Nouvelle-Zélande aussi facilement que nous pouvons aujourd'hui aller du Havre à la Nouvelle-Orléans. Qui peut affirmer que de nouvelles substances alimentaires ne seront pas découvertes, qu'on ne trouvera pas le moyen d'obtenir de la même étendue de terrain des produits pouvant suffire à la nourriture d'une population double ou triple de celle qu'on peut alimenter avec les produits actuels ? De même on peut concéder que la production de la richesse deviendra plus active, et que la distribution en sera plus facile et plus équitable, à mesure que, par l'effet d'une civilisation toujours croissante, tomberont les obstacles que leur opposent encore des lois imparfaites et des coutumes pernicieuses. Qui voudrait, en effet, en présence des progrès déjà accomplis, désespérer des progrès qu'il nous reste à faire ' ? «
Si tel est l'avis d'un admirateur sincère de Malthus, serons-nous plus malthusiens que les malthusiens ? A Dieu ne plaise !
Il y a toujours eu des pessimistes à la mode de Malthus^. Tous attachent une importance excessive à l'action exercée sur la population parles subsistances.
^ Introduction à V Essai, p. xxxvii.
2 Voir, par exemple, un curieux passage d'une lettre de S. Cyprien à Demetrianus, cité dans un article de M. Boissier, Revue des Deux Mondes^ 15 janvier 1890, p. 349.
PEODUCTION DES SUBSISTANCES 199
Sans doute, sans vivres, on ne saurait vivre. Ce qui est faux, ce qui, en tous cas, est discutable, c'est que la disette soit le grand obstacle répressif de la population.
" On n'a jamais vu, dit Maltlius, et probablement on ne verra jamais la population décroître d'une manière constante par une autre cause que le manque de nourriture. ;? Une telle doctrine est trop absolue ; peut-être serait-elle acceptable, si Malthus avait entendu parler des moyens d'existence en général. C'est ainsi que la dépopulation relative en P'rance est due à ce fait que la masse de la nation, grâce au progrès de la civilisation, a une conception très étendue des besoins de la vie. De là, la pratique de la prévoyance, en vue de rester en possession des moyens de vivre facilement.
Quant au manque de subsistances, il ne résulte pas fatalement de l'augmentation de la population. Les disettes ont toujours été passagères et locales. De meilleures voies de communication, et surtout le développement du commerce international et la liberté du commerce, les eussent empêcliées jadis. Celles d'aujourd'hui sont bien plus contingentes encore.
En Irlande, toute industrie a été intentionnellement ruinée par l'Angleterre, et les lois sur la rente drainent véritablement tous les profits agricoles, ne laissant à Paddy que la pomme de terre pour seule nourriture. Que la récolte de ces tubercules manque,
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comme il est arrivé en 1847, et la famine sévira. C'est une honte pour la civilisation que cette constatation liorrible : pendant les années de famine en Irlande, l'Angleterre importait chez elle des blés d'Irlande; lors de la famine de l'Inde, l'Angleterre importait des blés de l'Hindoustan !
Les famines sont dues, non à des causes naturelles, mais à des causes artificielles. Il en a été ainsi dans le passé : quand la récolte manquait dans un pays, les pauvres devaient mourir de faim , gi'âce à l'insuffisante extension du marché. Ajoutez qu'en France même, où les voies de communication ne manquaient pas \ bien qu'elles ne fussent pas toujours faciles ^, les communications étaient prohibées en fait. Grâce aux douanes intérieures, on vit au siècle dernier, rappelons-le, le blé si abondant dans certaines- provinces qu'on ne pouvait le vendre et que la récolte pourrissait dans les greniers. Une récolte exceptionnelle devenait ruineuse. En même temps, la famine sévissait dans d'autres régions, parce que la récolte avait manqué ^.
Celui qui, au siècle dernier, aurait prévu l'accroissement de population de notre époque, aurait prédit la famine universelle. Il se serait trompé.
1 YoirV Ami des hommes ou Traité de la population Au marquis de Mirabeau.
2 Voir Art. Young.
3 Voir Taine, Les Orignes de la France contemporaine, t. \.^^\ — V ancien Régime.
Un simple coup d'œil jeté sur un Calendrier des Moissons^ suffit pour constater que chaque mois de l'année est " l'époque de la maturité des moissons pour un certain nombre de pays. Ces chances différentes de destruction par les intempéries, jointes à la dispersion de la culture des céréales sous presque toutes les latitudes, réduisent à très peu de chose les variations de la récolte totale dans le monde entier. Par suite de l'excellence des moyens de transport, le prix des céréales sur le marché est comme le rendement total, il ne peut varier que dans de faibles limites. » La famine naturelle est donc devenue impossible. Grâce à l'unification du marché, l'influence de la production des céréales — ou, si l'on veut, des subsistances — sur le mouvement de la population s'est donc très considérablement amoindrie \ bien qu'elle puisse se faire sentir dans des cas spéciaux. Mais, dans ces cas, ce sera grâce à l'intervention de causes artificielles, c'est-à-dire ne tenant pas à la nature même : mesures douanières, mauvaise répartition de l'impôt, mauvaise législation agraire, etc., etc.
Ce point de vue est confirmé par l'examen des ressources du globe, comparées à la densité delà population à l'époque contemporaine. Après six mille ans (?), et la Chine exceptée, il n'y a guère d'à peu
^ Du moins en tant qu'influence restreignante. L'unification du marché favorise au contraire l'expansion de la population.
près peuplée sur le globe que l'Europe occidentale, une partie de l'Europe, alors que l'Europe entière n'est, selon l'expression dédaigneuse des géographes, qu'une péninsule de l'Asie, et ne représente en superficie que la treizième ou quatorzième partie des terres émergées. Que de siècles avant que la Terre soit peuplée comme la Belgique ou même comme la France! La Russie d'Europe n'a que 16.5 habitants par kilomètre carré ; les États-Unis, Ç>.7 pour la même superficie ; l'Amérique du Nord dans son ensemble, 4 habitants par kilomètre carré ; l'Amérique du Sud , 2 habitants par kilomètre carré . L'Australie, un continent dont la superficie est égale aux quatre cinquièmes de celle de l'Europe, n'a que 0.35 d'habitant par kilomètre carré — un habitant pour trois kilomètres carrés. Et ce continent est destiné à recevoir une population très dense. Melbourne avec ses faubourgs a 365,000 habitants. Elle possède une Université ^ et une chaire d'économie politique, et même le titulaire de la chaire a un nom dans la science ! La salubrité de ce pays est remarquable. En 1886, il y a eu 92,333 naissances et 40,154 décès seulement ^ C'est presque incroyable, car cela revient à dire que si la natalité en France — et la France est un des pays les plus salubres de l'Europe — se présentait vis-à-vis de la mortalité
^ Ainsi que Sydney et Adélaïde.
^ Atlas de Schrader.
dans les mêmes conditions et proportions, il se produirait chaque année en France un accroissement de la population indigène de plus d'un million \ Remarquons d'ailleurs que les clii&es australiens s'expliquent en grande partie par l'immigration, qui amène des individus en âge de procréer et non de trépasser.
« La colonisation moderne, dit M. Cauwès, voit s'ouvrir devant elle un champ immense. En effet, il y a 12 milliards d'hectares habitables, d'après l'évaluation d'un publiciste dont l'autorité en cette matière est incontestable, M. Jules Duval; la population actuelle du globe ne donne guère plus de 1 habitant par 2 hectares, et les cinq sixièmes du globe n'ayant qu'une population d'une densité moindre, l'humanité a donc devant elle l'équivalent de 10 milliards d'hectares à exploiter. L'Amérique du Sud, l'ouest des États-Unis, l'Australie, l'Asie centrale, enfin le mystérieux continent africain, depuis peu seulement traversé d'une mer à l'autre, attendent de nouveaux flots d'immigrants européens ^ »
1 En supposant que les décès australiens soient aux naissances comme 4 est à 9 (40,154 à 92,333), les décès annuels s'étant élevés en France pendant Tannée 1887 à 860,222, si on applique la proportion australienne, on a 4 : 9 :: 860,000 : x, où x vaut 1,935,000, résultat indiqué ici seulement pour tirer l'œil. L'excédent réel a été en France pour l'année 1886 de 52,560; et lors du dernier recensement annuel le nombre des décès a dépassé celui des naissances.
2 Précis du cours d'économie politique, 1. 1®'', n° 496.
Parcourons rapidement la mappemonde, et nous serons convaincus des ressources énormes du globe, et de la possibilité d'un accroissement presque infini de la population.
La Guyane hollandaise, par exemple — ce point perdu sur la carte de l'Amérique — n'a que 70,000 habitants, alors qu'elle pourrait aisément nourrir vingt-cinq millions d'hommes \
Le Brésil compte 14 millions d'habitants seulement, et il a une superficie égale à celle de l'Europe entière, à un dixième près, et supérieure de 500,000 kilomètres à celle des États-Unis. Cette vaste contrée a de splendides voies fluviales et est appelée à un grand avenir.
Si nous revenons dans l'Ancien Monde, voici en face des côtes brésiliennes celles du continent africain. " Chaque fois que, poussé par l'enthousiasme de la religion ou de la science, un voyageur intrépide s'enfonce dans ces profondeurs encore mystérieuses, il trouve, au lieu des déserts de sable marqués sur nos cartes, un sol favorisés de tous les dons de la nature, au point que le travail le plus léger sufiirait pour lui faire produire des récoltes prodigieuses ^. j) D'après les renseignements de tous les explorateurs, Livingstone, Cameron, Stanley, le centre de
^ J.-J. Thonissen. Mélanges d'histoire, de droit et d' économie politique, p. 391.
2 J.-J. Thonissen, loc. cit., p. 390.
l'Afrique est d'une merveilleuse fécondité. Dans le pays de l'Ouroua, par exemple, à l'ouest du Tanganika, le riz rapporte 100 pour 1, le maïs 150 à 200 pour 1 , et l'on fait trois récoltes pareilles en huit mois M
« Dans ce merveilleux pays, dit le P. Merlon, un demi hectare qui, planté de blé, ne suffirait pas en Europe à la subsistance de deux hommes, en entretiendrait cinquante, s'il était planté de bananiers. Dans les régions des tropiques, un terrain de cent mètres carrés est capable de fournir plus de quatre mille livres de subsistances nutritives : il en résulte que le produit de ce végétal est à celui du froment semé sur une égale surface de terrain comme 133 est à 1, et à celui des pommes de terre comme 41 est
Dans l'Asie mineure, des provinces qui nourrissaient tout un peuple comptent à peine aujourd'hui quelques centaines de familles nomades. Le jour où le ruban de fer, le grand civilisateur, comme on l'a appelé, sillonnera ces lieux désolés, il leur rendra la fertilité. Ces provinces étaient autrefois arrosées
^ Article de M. La voilée, Reyue des Deux Mondes, 15 juin 1889, p. 932.
2 Le Congo producteur, Mommens, Bruxelles, p. 83. — Et l'Afrique a trois fois la superficie de l'Europe. Elle a au maximum 200 millions d'habitants, soit 7 habitants par k. c. Sa superficie, qui est de 29 millions de k. c. se décompose ainsi : 1/3 de déserts, 200,000 k. c. en lacs, 6,370,000 k. c. de terres cultivables, autant en plaines herbeuses, autant enfin en brousse et steppes.
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abondamment. Le sable a recouvert les grands fleuves, mais qu'on creuse : l'eau est là, et dès lors, quand il lui plaira, la science et le travail de l'homme pourront rendre la fertilité à ces contrées.
De même on peut étendre à l'infini les cultures dans l'Asie centrale, moyennant une irrigation convenable. Le commerce de Taschkend a doublé de 1881 à 1886. On cultive le coton à Tasclikend, à Samarcande, à Merv ; et l'établissement du chemin de fer transcaspien va faire de Taschkend un lieu d'excursion pour les touristes \
L'Angleterre, toujours insatiable de colonies, a consommé en 1885 l'annexion de la Birmanie par la prise de Mandalay et la capture du roi Thibô. C'est une possession qui a 230,000 kilomètres carrés, trois fois la superficie des Iles Britanniques ! " L'exportation des céréales (birmanes), dit M. Edm. Planchut, en peu d'années a atteint 1 million de tonnes, ce qui représente une somme de 125 millions de francs ^ n
Ne terminons pas cette revue de l'occupation future des différentes parties du globe sans parler de l'immense Empire russe : " Ses 108 millions d'habitants, dit M. Cl. Jannet, ont à leur disposition un domaine de 21,914,934 kilomètres carrés, c'est-à-dire
1 La ligne est en exploitation ■ — si on peut appliquer ce terme à une entreprise dont le but est surtout politique — depuis 1886.
2 Un royaume disparu. Revue des Deux Mondes, l®'^ juillet
PKODÛCTION DES SUBSISTANCES 207
un territoire égal à toute l'Amérique du Nord. En Europe seulement, la Russie à 5,777,000 kilomètres carrés, plus que tous les autres États réunis. Sans doute , les provinces qui avoisinent l'Océan Glacial sont frappées de stérilité, mais les deux tiers au moins de cet immense Empire sont susceptibles d'être habités et exploités par des populations civilisées. Toute la Sibérie méridionale et le vaste bassin du fleuve Amour sur le Pacifique sont d'une rare fertilité en céréales \j7
La vallée delà Lena est aussi très fertile ^. Maltlius lui-même a témoigné des richesses de cette terre de Sibérie, que l'imagination se représente volontiers comme un Sahara glacé et sans oasis. " Il J a, dit-il, dans les parties méridionales de la Sibérie et des districts qui avoisinent le Volga, des pays que les voyageurs russes représentent comme étant d'une fertilité extraordinaire. Le sol est formé, en général, d'un terreau noir excellent, et si riche qu'il n'a pas besoin d'engrais, ou plutôt qu'il le repousse. Car si on en fait usage, le blé devient si épais qu'il verse et se gâte. La seule manière utile de rendre à cette terre la fécondité, est de la laisser en jachère une année sur trois. En usant de cette précaution, on assure que quelques parties du sol paraissent absolument iné-
^ Le Correspondant, 25 janvier 1888, p. 363. ^ Le Printemps de Yakoutz. Revue des Deux Mondes, P*" mars 1889, pp. 139etsuiv.
puisables. Mais malgré cette apparente facilité de se procurer une abondante nourriture, plusieurs de ces riclies districts sont faiblement peuplés, et dans aucun, peut-être, l'accroissement n'est proportionné à la richesse du soP. n
Ces plaines fertiles, la voie ferrée dont la construction a été décrétée par le tsar, et qui va être réalisée, les traversera dans quelques années. Le Transsibérien sera long de 8000 kilomètres, et reliera la vieille Europe à Yladivostock, port de la Sibérie sur la mer du Japon ! Les conséquences de ce fait, qui sera certainement le couronnement des merveilles industrielles de ce siècle, ne tarderont pas à modifier la culture et les conditions du travail dans la Sibérie du sud, et peut-être un jour viendra-t-il où, après tant d'autres contrées, la partie asiatique de l'Empire russe sera le grenier de l'Europe !
Tel qu'il nous apparaît, le coefficient de la fertilité — si l'on peut appeler ainsi l'étendue des espaces fertiles du globe — est certainement de nature à rassurer les démographes les moins optimistes. Que de terres fertiles dans toutes les parties du monde, qui n'attendent que des hommes pour les cultiver !
Que de terres aussi, sables ou marécages, qui, aujourd'hui impropres à la culture, seront un jour fertilisées par les sueurs de l'homme ! Ici le passé est
1 Essai. Edition française de 1845, p. 102.
garant de l'avenir : " Les hommes, dit Montesquieu, par leurs soins et par de bonnes lois \ ont rendu la terre plus propre à être leur demeure. Nous voyons couler des rivières là où étaient des lacs et des marais ; c'est un bien que la nature n'a point fait, mais qui est entretenu par la nature. Lorsque les Perses étaient les maîtres de l'Asie, ils promettaient à ceux qui amèneraient de l'eau de fontaine en quelque lieu qui n'aurait point encore été arrosé, d'en jouir pendant cinq générations ; et comme il sort quantité de ruisseaux du mont Taurus, ils n'épargnèrent aucune dépense pour en faire venir l'eau. Aujourd'hui, sans savoir d'où, elle peut venir, on la trouve dans ses champs et dans ses jardins. Ainsi, comme les nations destructives font des maux qui durent plus qu'elles, il y a des nations industrieuses qui font des biens qui ne finissent pas même avec elles ^. »
Avec la population, la science aussi a progressé ^, et l'effort intellectuel non moins que l'effort physique de l'homme a contribué à assurer la fécondité de la terre. Dans certains pays, comme la Sibérie dont
^ Les lois qui encouragent le défrichement et les améliorations agricoles.
2 Esprit des lois y liv. XV III, ch. vu.
3 C'est très naturel. « On dit quelquefois, remarque le D"^ Bertillon, que sur 100 individus, il y a 99 imbéciles et 1 homme intelligent ; quelle que soit d'ailleurs la proportion, il est certain que, toutes choses égales d'ailleurs, une population d'un million d'habitants contiendra dix fois moins d'hommes de valeur qu'une population de dix millions. Encyclopédie d'hygiène, t. 1^*^, p. 137.
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nous parlions tantôt, l'état social qui ne se prêtait pas à la petite culture sera très favorable à la grande, à l'emploi des engins mécaniques et des méthodes agricoles les plus perfectionnées. Mais pour j implanter d'un coup toute une population, il ne faudra rien moins que l'établissement du chemin de fer, c'est-àdire pour la Sibérie, d'une voie de huit mille kilomètres, travail gigantesque, accompli par des milliers de travailleurs employés à la fabrication, au transport, à la mise en place du matériel.
Sans les accroissements de population de notre époque, sans l'accroissement de richesse qui en a été la conséquence, sans l'internationalisation du marché, notamment du marché des productions alimentaires, suite nécessaire de l'augmentation des besoins de tant d'individus — rien de tout cela n'eut été possible. C'est bien l'accroissement de la population qui permet en dernière analyse de résoudre la question des subsistances. C'est ce même accroissement qui permettra de disputer le sol à la mer même, d'accomplir d'immenses travaux de drainage dans les contrées marécageuses, d'irrigation là où l'aridité du sol l'empêche de produire.
« Tôt ou tard, dit Elisée Reclus, grâce à l'accroissement des populations humaines, aux progrès de leur industrie, à l'association de leurs forces, les bords marécageux des Amazones, les lagunes du Paraguay, les terres noyées du lac Tchad, les Sunderbund du Gange et du Brahmapoutra deviendront des cam-
pagnes salubres. Sous tous les climats à la fois se produit cette œuvre d'aménagement de la terre. En Norvège, où la superficie des campagnes arables était, en 1886, seulement de 2800 kilomètres carrés, les agriculteurs font chaque année sur les marais et les fjords la conquête de plus de 10,000 hectares *. n
Parle drainage aussi on opère des merveilles. " Une grande société a acquis récemment de l'État de Floride 400,000 hectares de terrains marécageux qu'elle a assainis par un intelligent drainage, dit le comte E. de Kératry, et où ses premiers essais dans la culture du tabac comme du sucre et des légnimes ont donné d'excellents résultats. Le terrain a coûté un million, et le drainage cinq millions de francs. L'acre, payé sur le pied d'un franc vingt centimes, a acquis une valeur qui varie de cinq à quarante dollars \ «
Qu'on imagine un instant la moitié seulement des immenses effectifs de paix des armées de l'ensemble des nations européennes, employée pendant trois ou quatre mois de chaque année à des travaux analogues ! Peut-être un jour viendra-t-il où la question de la population résoudra celle du désarmement et amènera les gouvernements de l'Europe à imiter les empereurs de la Chine dont parle Montesquieu. « Les
1 La terre. Hachette, t. II, p. 683.
2 La Crise agricole aux États-Unis. Revue des Deux Mondes, 1" juillet 1890, p. 77.
anciens empereurs de la Chine n'étaient point conquérants, dit-il. I^a première chose qu'ils firent pour s'agrandir fut celle qui prouva le plus leur sagesse. On vit sortir de dessous les eaux les deux plus belles provinces de l'Empire : elles furent faites par les hommes \ ?>
Dans notre Europe aussi, l'on a tenté cette conquête de la terre sur la mer. On a pu le faire surtout là où la densité de la population jointe à l'exiguité du territoire rendait ces gigantesques travaux réalisables et profitables.
Dans son atlas, M. Schrader cite l'exemple de la Hollande : " Les envahissements de la mer avaient enlevé, à partir du xiii® siècle, 6050 kilomètres carrés du sol néerlandais ; 380,000 hectares, valant plus de 406 millions de francs, ont été regagnés depuis le commencement du xvi® siècle ; le lac de Haarlem, d'une surface de 180 kilomètres carrés et d'une profondeur moyenne de quatre mètres, a été asséché ; le Zuiderzée le sera à son tour, et ce travail, projeté depuis longtemps, rendra à la culture 196,670 hectares de terrain. On calcule que la surface de la Hollande s'accroît ainsi en moyenne de trois hectares par jour. „
La part de l'homme dans la fécondité de la terre, est donc considérable dès à présent. Dans nombre de pays qui comptent parmi les plus fertiles de l'Eu-
^ Esprit des lois, \[y. XVllI, ch. vi.
PBODUCTION DES SUBSISTANCES 213
rope, et notamment en Angleterre, l'homme a dû, d'après Keclus, conquérir la terre et la rendre pour ainsi dire productive. Selon cet auteur, ce n'est pas à moins de 10 millions de kilomètres, soit 250 fois la circonférence terrestre, qu'il faut évaluer la longueur de toutes les galeries de drainage mises bout à bout dans la seule Angleterre.
L'irrigation aussi opère des prodiges. Dans le sud de l'Algérie, en creusant des puits artésiens, on a créé en plein désert de fort belles exploitations de palmiers.
En Angleterre, on est arrivé à féconder les sables les plus arides : " Récemment, M. Bazalgette a donné la preuve de ce que l'homme peut tenter, en faisant apparaître, comme par enchantement, de magnifiques prairies sur les sables purs du littoral maritime, arrosés par des eaux d'égout provenant de Londres à 70 kilomètres de distance. Le chimiste Liebig ajQSrmait que la plage nue se refuserait à produire un brin d'herbe, mais on eut raison de ne pas accepter la prédiction sans la contrôler par l'expérience, car les sables condamnés par lui peuvent donner dans l'année de six à neuf coupes d'une herbe savoureuse \ „
Peut-être croirait-on après cela qu'il n'est pas, en Angleterre, un pouce de terrain perdu pour l'agriculture. Ce serait une erreur sensible. D'après le Statesman's Yearbook de 1886, " les Iles Britanniques ont
^ Voir Reclus. La terre, t. II, loc. cit.
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proportionnellement plus de terres incultes que les autres régions de l'Europe occidentale ; ces terres formeraient ensemble un espace près de quatre fois plus grand que la Belgique, n Pour l'Angleterre proprement dite, les champs improductifs sont évalués à 20 p. c. de la surface totale — 20 p. c, un cinquième du sol ^ !
On voit de plus en plus la vérité de cet aphorisme de F. Passy : " Képandre le genre humain sur le globe, ce n'est pas, dans l'ordre de la nature, y répandre la stérilité et l'épuisement, c'est y répandre la fécondité et l'abondance. »
L'espace ne manquera pas à l'humanité ; mais la fertilité ne finira-t-elle point par manquer au sol ? Les vieilles terres ne sont-elles pas proches de l'épuisement et les terres nouvelles ne s'épuiseront-elles pas à leur tour ? Si le coefficient de la fertilité est satisfaisant, en est-il de même de l'exposant de la fertilité ^ ? Combien durera-t-elle ? Le moment de la décrépitude et de l'impuissance ne viendra-t-il pas pour la terre, comme il vient pour l'homme le plus vigoureux ? — Nous ne pouvons croire à l'éternité
^ A. Deconinck. Le Monde économique, BruxalleS) F. Hayez, 1886, p. 80.
2 Nous nous rendons compte que ces termes : coefficient et exposant de la fertilité, ne sont pas d'une rigoureuse exactitude ; mais ils mettent en relief la différence entre la question que nous avons d'abord examinée, celle de l'étendue des terres susceptibles d'être mises en culture, et celle de la durée de la fécondité d'un sol, que nous abordons.
de la matière ; mais une loi qui gouverne les phénomènes de la vie sur le globe permet de croire à la permanence de la fertilité du sol, tant que les lois de la nature ne seront pas modifiées par quelque phénomène cosmique : c'est la loi de la circulation de la matière.
" Il existe, dit M. Cauwès, une circulation indéfinie entre les subsistances matérielles dans deux immenses laboratoires : l'atmosphère et le sol. L'alimentation n'est que l'une des phases de cette évolution incessante. Par une loi providentielle dont la découverte est l'une des plus belles conquêtes de la science moderne, les plantes qui fournissent la nourriture du bétail sont celles-là mêmes qui ont un effet améliorant sur le sol, et, au contraire, les céréales et les autres végétaux à l'usage direct de l'homme épuisent la terre ; le bétail rend donc au sol la quantité de principes fertilisants nécessaires pour reconstituer sa force reproductive, et cela sans qu'il lui en coûte rien, puisque les végétaux dont le bétail se nourrit ont déjà par eux-mêmes une action salutaire.
" La production alimentaire étant la première des industries, il n'était pas possible de n'en pas rechercher la loi fondamentale ; les deux intermédiaires de la nutrition de l'homme sont donc la plante et l'animal ; la nature a pourvu à la reconstitution indéfinie de l'un par l'autre \ y?
^ Précis du cours d'économie politique, 1. 1*"^, n"' 209-210.
216 KEFUTATION DE MALTHUS
La loi de circulation de la matière est bien différente du « circulus ?> de P. Leroux, c'est-à-dire le principe en vertu duquel chaque homme fournit assez d'engrais pour assurer sa subsistance ; principe dont l'auteur tirait cette conséquence inattendue que : Tout homme restituant à la nature ce qu'il lui a pris, se nourrir sans travailler est un droit. Il faut nier le principe ainsi formulé et sa conséquence. Le double phénomène de l'assimilation et de la désassimilation de l'aliment par l'homme est tout simplement une application de cette loi de la nature physique : La matière se transforme, elle ne s'anéantit pas. Quant au mode de transformation, il importe de le remarquer, la production de l'engrais n'est qu'une restitution partielle. Une partie de la nourriture est assimilée et se transforme en sang, en muscles, en chair. La restitution complète, c'est l'emploi par l'homme de ses forces aux travaux utiles de la terre, de l'industrie, de la science, de l'art, de la politique ! Voilà le vrai circulus et il n'a rien de ridicule.
Dans un livre excellent, parce qu'il est l'expression d'un conviction profonde, éclairée par un jugement sain, et parce que sa composition, née des circonstances, hâtée par elles, offre cette spontanéité qui entraîne la conviction du lecteur, Thiers a touché cette question de la permanence de la fécondité du sol. Son livre De la propriété écrit en 1848, est une réfutation de Proudhon, comme le livre de Malthus fut une réfutation de Godwin. Mais la défense de la
propriété présentée par Thiers est plus directe, elle est inspirée par des vues plus justes du développement social. L'auteur n'a garde d'offrir des armes au socialisme par le déballage naïf d'idées antisociales. Cédons-lui la parole, non sans remarquer qu'il faut, dans son discours — car le li^e de Thiers est un discours, et un très éloquent discours — faire la part de l'exagération oratoire : « Les nations de l'Europe, dit-il, n'ont pas encore cultivé les unes le quart, les autres le dixième de leur territoire, et il n'y a pas la millième partie du globe qui soit occupée. Les grandes nations connues ont toutes fini jusqu'ici, n'ayant encore défriché qu'une très petite portion de leur sol. Elles avaient traversé la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse, elles avaient eu le temps de perdre leur caractère, leur génie, leurs institutions, tout ce qui fait vivre, avant d'avoir, non pas achevé, mais un peu avancé la culture de leur territoire. La terre a été pour elles un fruit qu'elles ont à peine porté à leur bouche, et qu'elles ont presque aussitôt laissé échapper de leurs mains... Laissez-moi vous dire que l'espèce humaine, se comportant sur sa planète comme les Grecs sur l'Archipel, les Romains dans la Méditerranée, l'espèce humaine finira, glacée ou brisée, n'ayant encore mis en culture que la moindre partie du globe. Elle aussi abandonnera le fruit après y avoir à peine touché \ »
i De la propriété. Édition Lheurewii, 1868, pp. 112-113.
L'auteur expose ensuite les raisons de croire à l'augmentation progressive de la fertilité, du moins à sa conservation. « Après tout, l'espace n'est rien, dit-il. Souvent, sur la plus vaste étendue de terre, les hommes trouvent de la difficulté à vivre, et souvent, au contraire, ils vivent dans l'abondance sur la plus étroite portion de terrain. Un arpent de terre en Angleterre ou en Flandre, nourrit cent fois plus d'habitants qu'un arpent dans les sables de la Pologne ou de la Russie. L'homme porte avec lui la fertilité ; partout où il paraît, l'herbe pousse, le grain germe. C'est qu'il a sa personne et son bétail, et qu'il répand partout où il se fixe l'humus fécondant. Si donc on pouvait imaginer un jour où toutes les parties du monde seraient habitées, l'homme obtiendrait sur la même surface dix fois, cent fois, mille fois plus qu'il ne recueille actuellement, n
Augmenter le nombre des hommes, c'est pour Malthus, anticiper l'époque de l'épuisement de la nature. Les progrès que la science a faits depuis son temps viennent démentir cette dernière et désolante affirmation de sa triste philanthropie.