LIVRE TROISIÈME
Titre préliminaire. — Des diverses influences qui agissent sur la population.
L'action contemporaine des influences économiques sur la population ; circonstances qui la différencient de l'action historique. — Influences sociales. — Action directe et indirecte des lois.
Il est facile aujourd'hui de prendre Maltlius en défaut. Pour apprécier équitablement la valeur subjective de ses théories, il faut considérer la somme de connaissances que pouvaient posséder ses contemporains. Nous avons dû critiquer et détruire les erreurs qui ont trouvé place sous sa plume. Mais ce fut de sa part une constatation parfaitement fondée, que celle de l'immense importance qu'avaient eue jusqu'à lui les obstacles répressifs. Il faut en dire autant des allégations de Malthus relatives aux subsistances. Localisé, le marché alimentaire se trouvait souvent insuffisamment fourni, et l'art de l'agriculture était longtemps resté stationnaire. Évidemment l'étude historique du développement de la population aboutit à constater que la question des
subsistances se pose à bref délai dans les pays fermés, et que raccroissement du nombre des citoyens y est subordonné aux progrès accomplis sur place dans l'art de la culture. Même à présent, même dans l'avenir, la production des subsistances agit et agira sur les mouvements de la population, sans que cette influence soit comparable à l'influence d'antan. Il y a d'autres richesses aujourd'hui que celles du sol, d'autres industries que les industries agricoles, d'autre commerce que celui des produits du sol. Le niveau des jouissances s'est élevé, la notion des besoins s'est modifiée et considérablement élargie, le mode d'action des causes économiques s'est transformé.
Les ressources du globe qu'on peut considérer comme étant dans leur ensemble à la disposition de l'ensemble des hommes, sont plus ou moins tangibles selon les cas. Sans doute chaque pays a, dans une certaine mesure, à sa disposition les ressources des autres pays, notamment des pays neufs. Pratiquement, il en jouit d'après la facilité plus ou moins grande des communications, facilité qui dépend des voies et moyens de locomotion. Il peut y envoyer définitivement ou temporairement une partie de ses habitants ; il peut y établir des comptoirs, y fonder des colonies ; il peut en tirer aussi une partie de son alimentation.
Mais le premier marché du monde, c'est le marché national, plus ou moins abondamment fourni selon
les circonstances, par les produits locaux de l'industrie agricole, de l'industrie manufacturière et métallurgique, de l'industrie extractive. Les ressources indigènes sont plus précieuses que les ressources importées, parce qu'elles sont plus assurées et aussi parce que la production locale c'est la richesse même du pays, instrument des échanges et source des profits.
Les ressources nationales ne sont pas également tangibles pour tous les citoyens, et le sont plus ou moins selon que la richesse est plus ou moins bien répartie. Au point de vue du développement de la population, il est par dessus tout désirable que la classe ouvrière, la classe la plus nombreuse, et par conséquent démographiquement la plus intéressante, celle qui doit alimenter le marché des bras, soit suffisamment bien partagée dans cette répartition : l'examen de cette question nous permettra de rencontrer l'une des théories chères à l'école de Malthus.
Il conviendra de rechercher aussi dans quelle mesure l'augmentation de l'aisance agit sur la population : c'est la question complexe de la fécondité des classes. Tout d'abord il semble qu'une famille s'enrichissant, s'étendra numériquement. La pauvreté peut être un obstacle à la population, sinon préventif, du moins répressif. C'est l'action économique de la pauvreté. L'augmentation de l'aisance doit, au contraire, favoriser « économiquement n la procréation.
Ce point de vue sera développé au titre des influences économiques qui agissent sur la population.
Le degré d'aisance exerce encore son action d'une autre manière. Que les classes les plus élevées de la société voient croître leur richesse, leur fécondité s'en accroîtra-t-elle ? Elles ne procréent pas " économiquement n , c'est-à-dire autant que le permettraient la nature et les ressources pécuniaires de la famille : elles ont à maintenir leur rang. Le spectre de la déchéance est sans cesse présent à leurs yeux. Il en résulte que si ces classes subissent quelque diminution d'aisance, leur fécondité effective en sera amoindrie. Pour les classes pauvres qui visent à s'élever, si la prospérité accroît trop leurs besoins, elle diminuera leur fécondité. Un ralentissement du mouvement de la population, dès à présent manifeste, est résulté de la grande expansion de la population qui a tant généralisé l'aisance ! Ainsi éclate cette vérité, ainsi s'impose cette loi, que tout mouvement de la population a pour cause dernière un autre mouvement delà population. L'importance des causes réflexes est ainsi mise en lumière dans ce grave problème de la population.
Mais que l'aisance et l'acquisition de la propriété nuisent à la fécondité, cela n'est point naturel ; c'est l'effet d'une cause étrangère à la nature inanimée, et propre à l'homme. C'est la volonté de l'homme qui agit là. î^ous avons rangé cette cause parmi les influences sociales, en comprenant sous le titre qu.'
traite de ces influences toutes celles qui ne sont ni économiques ni législatives.
Le souci de jouir a donc pour effet une prévoyance d'un genre tout spécial, bien qu'elle ait les manifestations concomitantes les plus diverses. Cliez les personnes rangées elle prend la forme de l'épargne, cliez d'autres celle de la spéculation ou des dépenses improductives, mais qui constituent une jouissance immédiate. Ce désir fatal du plaisir détermine à la limitation volontaire du nombre des enfants, par le célibat, les mariages tardifs, le calcul ou les fraudes dans l'accomplissement des fonctions génératrices, l'avortement, l'infanticide. Nous aurons à indiquer aussi l'action des causes physiologiques sur la population, et l'action prétendue de la race qui s'y rattache, l'action de la religion et de l'éducation, l'action du progrès scientifique.
Enfin une cause qui tient à l'état présent des relations internationales nous arrêtera. La plus grave des conséquences de la paix armée, c'est de peser très lourdement par l'impôt sur le budget des particuliers. Désarmement et dégrèvement donneraient un considérable élan au mouvement de la population. Parmi les mesures législatives — dont nous traitons au titre troisième — aucune n'aurait d'action plus efficace.
Les lois destinées à favoriser l'accroissement de la population sont sans grande influence sur celui-ci. Mais l'ensemble de la législation, en tant qu'elle agit
sur le développement et la répartition de la ricliesse, et sur les mœurs de la nation, agit évidemment sur la population. Certaines parties de la législation ont une importance spéciale à ce point de vue, notamment celles qui sont relatives à la famille et à la propriété, ainsi que les mesures douanières et fiscales. Nous réserverons la plupart pour en traiter au dernier titre de ce livre, titre consacré aux causes juridiques qui influent sur la population. Il en est cependant qu'à raison de leur objet même, nous serons amenés à apprécier au titre des influences économiques.
Titre premier. — Des influences économiques.