‹ La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essorChapitre 18 sur 67 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'émigeation et la colonisation

Considérations politiques relatives à l'émigration et à la colonisation. — Importance sociale de l'émigration. — Conséquences de la pratique de l'émigration au point de vue de la population du pays d'où l'émigration a lieu : loin de causer la dépopulation, elle encourage la natalité. Le phénomène exposé et expliqué. — Utilité de l'émigration au point de vue du développement de la richesse privée et publique. — Crainte d'une émigration excessive. Prétendus exemples. Exemples qui prouvent notre thèse. — Du rôle de l'état en matière d'émigration. — Des moyens de communication et de leur développement.

Nous avons vu quelles ressources presque infinies la féconde nature tient en réserve. La possibilité de reconstituer les sols du vieux monde est une raison de confiance dans l'avenir, l'immensité des espaces qu'offrent au défrichement les terres neuves de trois continents en est une autre. Deux moyens de jouir de ces produits d'une nature presque vierge se sont offerts aux peuples d'Europe, la colonisation sous sa

double forme : soit qu'elle n'ait d'autre objet que la création de relations commerciales entre les peuples nouveaux et les peuples anciens, soit qu'elle comporte l'établissement dans la colonie d'une partie des habitants de la mère patrie.

Nous le voyons dès l'antiquité, les mêmes peuples qui ont été les initiateurs de la civilisation sont précisément ceux qui ont fondé des colonies. Ainsi s'est peuplée l'Europe, ainsi l'Europe à son tour a peuplé d'autres continents. Les colonies grecques ont accru la puissance des cités dont leurs fondateurs étaient originaires, comme au moyen âge et dans les derniers siècles les comptoirs de Yenise, des Portugais, des Hollandais et autres peuples maritimes. C'est encore le cas pour l'Angleterre, et l'intention qu'a l'Allemagne de fonder un empire colonial africain est hautement avouée. Le roi Léopold de Belgique, l'un des souverains les plus éclairés de notre temps, a consacré sa vie et une notable partie de sa fortune privée à créer et à organiser l'État indépendant du Congo, qu'il espère bien voir devenir un jour une colonie belge.

Sans doute, les dépenses en argent et en hommes qu'a faites pour ses colonies la France de l'ancien régime, l'ont été en pure perte au point de vue national, mais comme le faisait remarquer récemment à l'Académie des Sciences morales et politiques M. Courcelle-Seneuil, la cause en est que, si le gouvernement aida au mouvement, le concours

essentiel, celui de la nation privée d'institutions libérales', fit défaut. Par contre, la conquête de l'Algérie a donné à la France une colonie admirable comme sol et comme climat. Les succès de la colonisation française en Algérie sont d'autant plus remarquables, qu'ils ont été accomplis malgré l'opposition au moins passive de l'opinion publique à l'émigration vers des rivages qu'on se représentait volontiers comme aussi stériles qu'insalubres. On ne peut s'empêcher de rapprocher ce fait de l'hostilité avec laquelle beaucoup de Belges voient leur pays aventurer au Congo hommes et capitaux. Les Français ont appris à mieux connaître leurs véritables intérêts. Quand la question du Congo s'est posée devant le monde civilisé, la France a hautement revendiqué, au congrès de Berlin, une portion de ces vastes territoires.

Après de longues hésitations, la Belgique semble vouloir entrer dans la voie indiquée par M. P. Leroy- Beaulieu. " Ce qui serait souhaitable et naturel, disait, en 1886, le savant économiste, c'est que le peuple belge se décidât à prendre la succession de son roi, c'est qu'il transformât l'État du Congo en une colonie placée sous la direction et sous la sauvegarde de la Belgique et ouverte au libre commerce de toutes les nations \ n

^ De la colonisation chez les peuples modernes. 2® édition, p. 313. — Nous empruntons au même ouvrage les citations de M. Leroy -Beaulieu que l'on rencontrera au cours de ce chapitre.

^a INFLUENCES ECONOMIQUES

Il n'est pas de pays, en effet, qui plus que la Belgique ait besoin de colonies, à cause de la densité énorme de sa population — 206 habitants par kilomètre carré — massée sur un territoire fort exigu.

n semble d'ailleurs que l'importance de la colonisation soit mieux comprise aujourd'hui. L'Europe civilisée, parla réunion de la conférence antiesclavagiste à Bruxelles d'abord, puis à Paris, paraît vouloir préparer les voies de la colonisation future du centre de l'Afrique ; car l'abolition de la traite est une condition indispensable du succès des entreprises africaines. On peut dire que chaque nation est intéressée à voir cesser ces abominations, parce qu'il n'en est pas qui ne puisse se trouver dans le cas de devoir favoriser l'émigration.

Bien comprise, l'émigration devient un facteur important de la politique internationale en assurant l'équilibre des populations et la bonne répartition des divers peuples sur la surface du globe. « C'est un malheur pour l'avenir du monde, a dit M. P. Leroy- Beaulieu, que les 150 ou 200,000 allemands qui chaque année quittent leur pays, aillent se perdre dans les 50 millions de population anglo-saxonne des États-Unis. Ce sera ainsi une cause de diminution de l'influence légitime de l'Allemagne. Si l'on se place au point de vue cosmopolite, on doit désirer que chacune des principales nations du vieux monde ait en quelque sorte une fille émancipée dans le nouveau, n Aujourd'hui l'Allemagne apprécie l'impor-

tance sociale et nationale de l'émigration et elle a une politique coloniale très agissante.

" Parmi les conditions indispensables au bonheur des sociétés, dit F. Leplay, figure au premier rang la nécessité de créer, puis de maintenir un juste état d'équilibre entre le nombre des habitants et les moyens de subsistance fournis par le sol et les eaux. Le problème varie selon que la population fait défaut ou surabonde ; et, à toutes les époques de l'histoire, il a reçu, dans les deux cas, de bonnes solutions. De nos jours, dans les régions occidentales du continent, le cas habituel des races fécondes est l'excès des agglomérations d'hommes, et l'on y pourvoit par l'organisation méthodique de l'émigration \ n Mais tel ne paraît pas être le cas de la France. Faut-il en conclure qu'elle doive renoncer à la colonisation ? « La France, dit-on, n'a pas d'exubérance de population et ce serait un obstacle insurmontable à la fondation de colonies, ;? écrit M. Leroy- Beaulieu. L'objection n'est pas décisive, répond-il : " les naissances dans notre pays présentent encore sur les décès un excédent annuel de 100,000 âmes environ ^. Il en faut beaucoup moins pour fonder des empires. On ne trouve pas 100,000 anglais aux

' Les ouvriers européens, t. V, chap. i, p. 17. L'auteur renvoie aux types décrits t. III, chap. iv, p. 19 et chap. m, p. 20.

2 Ce chiffre n'est plus exact. En 1890, le nombre des décès a été plus élevé que celui des naissances.

Indes, et il n'y a pas plus de 35,000 hollandais aux Iles de la Sonde. Les colonies sont de trois sortes : les colonies d'exploitation comme les Indes et la Cocliincliine ; les colonies de peuplement comme l'Australie ; les colonies mixtes, telles que l'Algérie. Les secondes seulement exigent une immigration considérable. Les colonies d'exploitation n'en ont que faire, et les colonies mixtes peuvent se contenter d'un afflux modéré d'Européens. »

C'est un des côtés de la question. L'autre, le plus important pour nous, c'est de savoir quelles conséquences a l'émigration, quant au mouvement de la population du pays d'oil l'on émigré. Voici comment M. P. Leroy-Beaulieu, un maître en cette matière, expose le pour et le contre : " Les uns appréhendent que l'émigration ne détruise l'équilibre là oti l'équilibre existe. Les autres comptent sur elle pour le rétablir là où l'équilibre se trouve détruit. Ces deux opinions ne sont pas complètement opposées, elles sont même aisément conciliables, elles se résument l'une et l'autre dans cette pensée que l'émigration a une influence profonde et décisive sur le mouvement de la population, qu'elle peut agir comme régulateur et que, en l'autorisant, en la favorisant ou en la prohibant à propos, on peut maintenir dans les vieilles contrées entre le capital et la population, la proportion que l'on considère comme la plus favorable aux progrès de la société. Cette pensée, nous n'hésitons pas à le dire, est très exagérée ; l'émigration n'a pas

EMIGEATION ET COLONISATION 233

l'influence qu'on lui prête ; son action est loin d'être aussi profonde et aussi radicale ; elle n'influe que d'une manière passagère et très superficielle sur le mouvement de la population ; elle ne peut ni le régler ni le restreindre d'une manière permanente, à moins qu'elle ne soit accompagnée ou suivie de modifications considérables dans le régime économique ou dans l'état moral des sociétés oii elle a lieu, n

On se méprendrait donc en croyant que l'émigration est un remède à l'excès de population. Dans les pays qui la pratiquent d'une manière constante, l'émigration est au contraire im stimulant à la procréation. « Le principe de population, dit M. J. Gamier, paraît en recevoir une déplorable excitation, n Comment rendre compte du phénomène? " La colonisation, dit M. Leroy-Beaulieu, est la force expansive d'un peuple, c'est sa puissance de reproduction, c'est sa dilatation et sa multiplication à travers les espaces ; c'est la soumission de l'univers ou d'une vaste partie à sa langue, à ses mœurs, à ses

idées et à ses lois Toutes les forces vives de la

nation colonisatrice sont accrues par ce débordement au dehors de son exhubérante activité. Au point de vue matériel, le nombre des individus qui forme la race s'augmente dans une proportion sans limite ; la quantité des ressources nouvelles, des nouveaux produits, des équivalents en échange jusqu'alors inconnus, qui se trouvent solliciter l'industrie métropoli-

taine, est incommensurable ; le champ d'emploi des capitaux de la métropole et le domaine exploitable

ouvert à l'activité de ses citoyens sont infinis Le

peuple qui colonise le plus est le premier peuple. Il semble même, ajoute l'auteur, que plus l'émigration est grande, plus la population s'accroît et que, bien loin de servir de régulateur, l'émigration sur une grande échelle ne serve que de stimulant. Tout tend à prouver, l'expérience et le raisonnement, qu'une émigration régulière et considérable, sur laquelle le peuple compte, doit augmenter la population, loin de

la restreindre n

Eoscher attribue cette conséquence de l'émigration à une erreur d'optique sociale : " L'augmentation de la population, dit-il, étant donnée la nature humaine, a une tendance à s'étendre autant que le permet la masse des subsistances (dans le sens le plus large du mot), comparée avec les besoins usuels dans le pays. Cette loi de la nature est, dans sa sphère, aussi incontestable que la loi de la gravitation. Toute extension relative de la masse des subsistances, qu'elle provienne d'une production plus abondante, ou d'une restriction dans les besoins des travailleurs, entraîne après soi un accroissement de la population. Or, il est incontestable que la croyance universelle à une extension des subsistances doit avoir exactement le même effet que cette extension réalisée. Si, par exemple, pendant que l'émigration est en faveur, des milliers d'allemands s'ima-

ginent que non seulement les émigrants sont dans une position plus satisfaisante qu'auparavant, mais qu'encore ceux qui sont restés dans le pays vont se trouver également dans une position meilleure, ce simple espoir suflât pour faire conclure un grand nombre de mariages, et produire un grand nombre de naissances qui sans lui n'auraient pas lieu. »

Qu'une simple illusion produise de tels résultats, est-ce bien possible ? Est-il possible surtout qu'une telle illusion perdure ? Pour nous, il y a dans l'appréciation des peuples autres chose qu' " un simple espoir n , basé sur des faits imaginaires. La cause véritable du phénomène, ce n'est pas Eoscher qui l'a signalée, mais bien M. Leroy-Beaulieu : cette cause, c'est l'accroissement de toutes les forces vives de la nation. A nous lire, on trouvera certainement plus adéquates aux faits les considérations de M. Leroy- Beaulieu que celles de l'économiste allemand. Roscher s'est d'ailleurs contredit quelque peu lui-même dans la citation que nous avons reproduite. Dans la première partie, il reconnaît l'existence de cette tendance de la population à s'étendre autant que le permet la masse des subsistances, et il ajoute que cette loi de la nature est dans sa sphère aussi incontestable que la loi de la gravitation. Jusque-là rien que d'évident. Mais comment justifier dès lors la deuxième partie de la citation ? Comment cette loi de la nature peut-elle être influencée par une croyance, fût-elle universelle ?

C'est à des causes réelles qu'est due l'action impulsive de l'émigration sur la natalité des nations qui pratiquent l'émigration. La connaissance des conséquences économiques de l'émigration, loin d'en amener le ralentissement, ne ferait qu'en généraliser la coutume. A examiner ses conséquences, on se demande, en effet, comment l'émigration pourrait ne pas favoriser l'accélération du mouvement de la population.

La densité de la population augmente-t-elle outre mesure dans un pays donné ? L'émigration fait office de soupape de sûreté. A supposer que la saignée fût encore à la mode, on pourrait dire que c'est une saignée salutaire qui rétablit la circulation du sang de la nation. Mais elle ne modifie pas le tempérament du saigné. Sans l'émigration, par l'action des obstacles soit préventifs, soit répressifs, le mouvement de la population se serait certainement ralenti dans ce pays. S'il pratique l'émigration, ce ralentissement n'a plus de raison d'être.

D'autre part, à raison des relations commerciales que nouent nécessairement les colons avec leur pays d'origine, l'accroissement des importations augmente la ricliesse publique, et favorise à son tour l'expansion de la population. Les produits s'échangent contre des produits : il y a donc tendance à produire davantage pour payer en marcliandises d'Europe les objets ou les denrées importées ; le travail en est rendu plus rémunérateur, il y a augmentation de la

demande de bras sur le marché dli travail — et natu- , rellement la natalité augmente.

Enfin la pratique de l'émigration tend à rendre les familles plus prolifiques : ce qui arrête^ le père prévoyant dans l'œuvre procréatrice, c'est le souci de l'avenir de l'enfant qu'il va engendrer. Quelle carr rière son fils embrassera-t-il ? Toutes sont encombrées en France, et plus encombrées encore en Belgique. Pareil souci ne préoccupe guère le père de famille anglais. A-t-il trois, quatre fils ? Il gardera l'un auprès de lui, enverra les autres aux Indes, au Canada, en Australie. Ainsi les familles s'enricliissent de rejetons, ainsi aussi prospèrent les fortunes, ainsi la nation s'accroît et s'enricliit par l'augmentation de sa population. Disons-le en passant, c'est une fausse conception de la richesse publique et privée qui amène les parents égoïstes à limiter leur progéniture. Ils croient qu'en n'ayant qu'un enfant, en lui laissant tous leurs biens, ils lui procurent le maximum de richesse possible ; et croient de plus que la généralisation de cette manière d'agir doit augmenter l'aisance générale. Mais qu'arrive-t-il ? Évidemment ce fils, objet de tant de prévoyante sollicitude, ne songera pas aux entreprises coloniales ; il tâchera seulement d'entreprendre le drainage... des écus de son père. Le plus souvent, il ne voudra pas continuer l'exercice de la profession paternelle. D'accroissement de richesse il ne saurait donc être question. De plus, il suffit d'un prodigue

au bout de quatre ou cinq générations pour anéantir tout l'effort antérieur.

Si les familles étaient bien pénétrées de cette idée qu'un pays qui veut s'enricliir doit travailler pour l'exportation, non seulement en fabriquant des étoffes ou des marchandises quelconques destinées aux échanges internationaux, mais aussi en procréant des enfants pour la colonisation ^ , un essor énorme serait donné au mouvement de la population. L'Allemagne et l'Angleterre, les deux pays oii la population s'est le plus accrue, sont par excellence des pays d'émigrants ^ Qui peut douter dès lors qu'un pays auparavant lent à augmenter sa population, la verrait croître très rapidement du jour où la masse des citoyens connaîtrait les conséquences

1 Que les familles s'enrichissent par l'émigration, c'est ce qui n'est pas discutable. En 1886, on compte en Australie 221,131 immigrants. Par contre 158,017 colons ont quitté le pays, plus que probablement après fortune faite.

^ Voici quelques chiffres relatifs à l'émigration européenne de 1872 à 1881. Ils sont empruntés à M. Mulhall et cités d'après l'ouvrage de M. Leroy-Beaulieu, p. 629.

Nombre d'émigrants. Rapport à la population par 100 habitants.

Allemagne 2,411,000 5.5

Iles Britanniques 1,729,000 5.2

Italie 1,140,000 4.0

France 71,000 0.2

Cette statistique est d'ailleurs approximative, comme le remarque M. Leroy-Beaulieu ; car on n'y a point tenu compte de l'émigration française en Algérie, qui de 1830 à 1882 s'est élevée à plusieurs centaines de mille individus.

heureuses de rémigration bien entendue ? Ce pays verrait s'accroître en même temps sa prospérité matérielle et ses forces militaires ! C'est la vérification de l'épigraphe que M. Leroy-Beaulieu a mise à son remarquable livre et qu'il a empruntée à Stuart Mill : « On peut affirmer, dans l'état actuel du monde, que la fondation des colonies est la meilleure affaire dans laquelle on puisse engager les capitaux d'un vieil et riche pays \ »

L'émigration ne peut-elle jamais être excessive ? Certains auteurs l'ont cru : ils ont tiré argument de l'exemple de la Grèce ancienne et de l'Espagne. Mais la dépopulation de la Grèce a eu d'autres causes que nous connaissons. Quant à l'Espagne, " la plus grande partie des émigrants de ce pays, dit M. Leroy- Beaulieu, a appartenu dès l'origine aux provinces qui, aujourd'hui encore, sont les plus peuplées, les plus industrielles, les plus florissantes de la monarchie : la Biscaye, la Galice, la Catalogne, les Canaries... n

C'est donc avec raison que Mérivale a écrit : " L'émigration dans ces contrées, comme chez nousmêmes, n'a été en réalité, rien déplus que l'écoulement imperceptible d'une partie minime de la force et de la subsistance nationales ; dans l'histoire commerciale du pays, son effet peut passer pour abso-

1 J. Stuart Mill. Principes d'économie politique, liv. V, chap. xi, § 14.

lument nul. ?? Nous pouvons donc affirmer avec J.-B. Say que « nul état florissant n'a cessé de l'être pour avoir donné naissance à des colonies florissantes \ n

Si nous rappelons enfin que l'école de Malthus reconnaît l'effet de l'émigration et en tire même argument pour sa thèse, nous pourrons ne pas nous arrêter davantage à prouver un fait que la grande majorité des économistes a constaté.

Citons d'autre part quelques exemples locaux d'augmentation de la population, comme conséquence de l'émigi'ation. " 11 y a une île en Ecosse (l'île de Skye), dit J.-B. Say, qui n'a pas douze lieues de long. Elle comptait en 1755 un peu plus de 11,000 habitants. Dans les années qui suivirent, elle en perdit 8,000 qui allèrent s'établir soit aux États-Unis, soit dans les parties basses de l'Ecosse ; vous pourriez croire qu'après ces émigrations, il ne lui resta que 3,000 habitants : elle se trouva en avoir au delà de 14,000 ' ! „

n suffira de rappeler les exemples de l'Ulster en Irlande, de la Souabe et du Palatinat en Allemagne. Il se fait que les provinces des pays anciens qui fournissent le plus d'émigrants sont celles oii relativement au reste du pays la population s'accroît le plus rapidement. L'action réciproque d'une natalité considérable sur l'accroissement de l'émigration est

^ Cours d'économie politique, t. II, p. 193.

2 J.-B. Say, loc.^ cit.^ d'après la statistique de sir John Sinclair.

sensible en France. Les départements de l'Est et du Midi, où l'accroissement de la population s'accomplit le plus régulièrement, sont aussi ceux qui fournissent le plus d'émigrants.

On peut formuler ainsi cette réciprocité : Les contrées à population dense sont naturellement amenées à pratiquer l'émigration. La coutume de l'émigration constitue, par ses conséquences économiques, un stimulant à l'accroissement de la population.

C'est une raison péremptoire de n'avoir pas à redouter que l'émigration devienne jamais une cause de dépopulation. On peut se demander néanmoins si toute émigration est également utile.

Nous l'avons vu, parmi les causes qui font de l'émigration un stimulant de l'expansion de la population, il y a l'affluence des produits importés qui en résulte, et la possibilité pour les familles d'ouvrir une carrière à leurs enfants. Que si les émigrés ne réussissent pas à coloniser, si la famine et la mort les attendent à leur arrivée ou s'ils sont forcés de revenir dans leurs pays d'origine plus pauvres qu'ils n'en étaient partis, il est bien évident que pareille émigration ne saurait produire des résultats démographiques satisfaisants. La coutume de l'émigration est excellente, mais il n'y a lieu d'attendre aucun bon effet de l'émigration de familles ou d'individus dénués de toutes ressources. La route de ces émigrations, dit Rossi, est semée de cadavres.

Aussi personne ne contestera, pensons-nous, que les gouvernements n'aient à remplir en ces matières un devoir d'avertissement et au besoin d'empêchement. Nous pensons même qu'ils feraient bien, en publiant des documents officiels relatifs aux pays d'immigration, de diriger ainsi les émigrants par les moyens persuasifs.

Faut-il aller plus loin ? " La question de Fintervention de l'État dans l'œuvre de la colonisation, dit Stuart Mill, touche aux intérêts permanents et d'avenir de la civilisation même et elle dépasse de beaucoup les limites des considérations purement économiques. Mais lors même que l'on ne sortirait pas des considérations de cet ordre, le transport de la population d'un pays trop peuplé dans un pays inoccupé est un de ces travaux d'une utilité éminemment sociale, qui appellent le plus, et qui par suite paient le mieux l'intervention du gouvernement, n L'écrivain anglais, un « libéral jj pourtant, à été amené à formuler cette thèse " interventionniste » par les avantages énormes que devait entraîner, selon lui, la mesure qu'il préconisait. " L'importation des travailleurs des vieux pays dans les pays neufs, dit-il, des lieux où leur puissance productive est moindre aux lieux où elle est plus grande, augmente d'autant la somme des produits du travail et des capitaux de l'humanité. » La raison n'est peutêtre pas absolument probante, car si le gouvernement intervient autrement que par voie de conseil.

il se trouvera immédiatement aux prises avec de très sérieuses difficultés d'exécution.

« Si l'on fait émigrer aux colonies les ouvriers jeunes et actifs que les colons désirent, on enrichit, il est vrai, la colonie, dit M. Leroy-Beaulieu, mais on appauvrit d'autant la métropole ; si, au contraire, l'on fait émigrer des malheureux sans ressources et incapables de travailler, l'on surcharge la colonie sans être parfaitement sûr de dégager d'autant la métropole. Voilà pourquoi toute émigration systématique, comme régulateur de la population ou comme remède permanent contre le paupérisme, doit nécessairement manquer son but. n

L'État se bornera donc, selon nous, dans la généralité des cas, à renseigner les populations sur les pays où les émigrants ont le plus de chances de prospérer. Il les instruira sur les langues en usage, le climat, les précautions qu'il impose ; sur les travaux qui y sont lucratifs, sur les outils, les semences à emporter... Faire davantage c'est s'exposer à de cruels mécomptes. L'Angleterre en fit l'expérience en 1827, lors de l'invention des métiers à tisser mus par la vapeur. Les pouvoirs publics regrettèrent presque aussitôt, mais trop tard, l'impulsion donnée sans réflexion à l'émigration.

Néanmoins, l'État ne devra pas s'interdire absolument d'accorder certaines faveurs aux colons quand l'intérêt de la colonie et de la métropole les justifie. C'est ainsi qu'à Java, les fils nés d'une javanaise et

d'un colon hollandais, sont élevés aux frais de l'État Néerlandais. Ces enfants sont un précieux élément de colonisation : aptes à supporter le climat par leur origine maternelle, ils sont aptes à la civilisation par leur origine paternelle. En se réservant de leur donner l'éducation, l'État s'assure l'avantage de les pétrir à son gré : la mesure, en tous cas, est habile.

Une autre exception encore doit être faite : à des maux exceptionnels, il faut des remèdes exceptionnels ; tel le cas de l'Irlande.

L'émigration si considérable des peuples germaniques mérite que l'on s'y arrête quelques moments. Au début du mouvement, on s'est ému, et les gouvernements ont voulu l'enrayer. " On a essayé en Allemagne, et spécialement en Bavière, en Autriche et dans tout le Meklembourg, de l'étouffer par des règlements^ quelquefois même des amendes, des confiscations et des peines corporelles. En l'an 1881, le grand chancelier de l'Empire d'Allemagne s'est préoccupé des moyens de retenir les centaines d'émigrants qui quittent, sans la dépeupler, la patrie germanique \ 5)

Depuis, M. de Bismarck a varié en cela comme en bien d'autres choses. Au lieu de vouloir barrer le torrent — entreprise vaine, on a dû le reconnaître — on l'a endigué. C'est là de l'intervention

1 P. Leroy-Beaulieu, op. cit.

bien entendue, mais déjà le seul fait qu'elle soit nécessaire n'est pas à l'éloge des gouvernements.

En vérité, la réglementation allemande de l'émigration est en certains points une réglementation modèle, mais ni le caractère anglo-saxon, ni surtout le caractère français ne s'y plierait. Pour l' Anglo- Saxon, l'émigration c'est la recherclie individuelle — bien que poursuivie selon des procédés réglés — de la fortune ; pour le Celte, c'est l'aventure ! Pour le Teuton docile, c'est la transplantation administrative d'un groupe social : le cliangement de milieu est rendu presque insensible. On s'en va en groupe municipalisé : c'est un village allemand qu'on va fonder en Amérique ou aux antipodes, avec ses autorités civiles, son pasteur, son médecin, son instituteur, son garde rm'al, son charpentier et son maréchalferrant !

« C'est un spectacle toujours cruel et qui éveille l'idée d'une injustice sociale que celui des expatriations par grandes masses, dit M. Leroy-Beaulieu. On ne peut les excuser que dans des circonstances spéciales et passagères ; mais d'une manière régulière et permanente, elles sont un symptôme morbide qui accuse une organisation funeste, v C'est la moralité des faits que nous venons de rapporter. On a bien fait d'endiguer le torrent ; mais c'est un aveu d'impuissance. L'énorme émigration des dernières années ne saurait être attribuée d'ailleurs à une cause unique.

Si à certains points de vue le fait est normal, il semble pourtant qu'il dénote à raison de son intensité un véritable malaise social. « Nous n'avons pas voulu cbanger ici le texte de la première édition de cet ouvrage — écrivait M. Leroy-Beaulieu en note de la deuxième édition de son livre — nous devons cependant en atténuer dans une certaine mesure le sens. Avec l'énorme développement de la population en Allemagne, en Belgique, en Italie, avec les charges militaires insupportables du vieux monde, et en présence des immenses terres vacantes qui existent dans le nouveau et qui n'attendent que des bras pour porter de riches moissons, il nous paraît normal que plusieurs centaines de mille hommes, parfois un million d'hommes, quittent chaque année l'Europe pour se rendre en Amérique, en Australie et en Afrique. Ce mouvement est en partie naturel, en partie dû à la mauvaise administration du continent européen. »

Depuis que l'auteur a écrit ces lignes, la question a encore changé d'aspect : l'émigration allemande tend à diminuer. On avait compté 74,101 émigrants de janvier à la fin du mois de juillet 1885 — 63,979 émigTants seulement pendant les sept premiers mois de l'année 1887 — enfin en 1890, pendant les mêmes mois, les émigrants n'ont plus été qu'au nombre respectable d'ailleurs de 55,623.

La statistique quinquennale de l'Empire montre que cette diminution de l'émigration correspond à

un affaiblissement de la natalité : le nombre des naissances par 1,000 habitants a diminué. On ne pourrait au surplus en donner une autre explication, car l'industrie allemande est en pleine crise, comme le prouve le nombre croissant des faillites pendant les dernières années. D'autre part beaucoup de patrons ont été forcés de réduire les salaires ou la durée du travail. Enfin le haut prix des denrées alimentaires et sa réaction sur le salaire réel auraient dû normalement exercer leur influence sur l'émigration dans le sens d'une augmentation de celle-ci, si la natalité n'avait décru \ Il conviendrait peut-être d'ajouter que les classes ouvrières attendent l'amélioration de leur sort de la législation sociale et douanière de l'Empire, ce qui les détermine à demeurer au pays natal.

Si nous reportons nos pensées vers la France, nous terminerons sur ce sujet en disant avec M. Leroy- Beaulieu " qu'elle doit travailler sous peine de déchéance politique à la fondation d'un grand empire africain et d'un moindre asiatique. »

" Au commencement du xx^ siècle, écrit cet auteur, la Russie comptera 120 millions d'habitants

^ Les renseignements sur lesquels notre raisonnement est basé, sont tirés d'un article de M. A. Wirminghaus sur Le mouvement économique et social en Allemagne pendant les années 1890 et i89i, publié dans la Revue sociale et politique de Bruxelles, 1892, no 4.

prolifiques, occupant des espaces énormes; près de 60 millions d'Allemands appuyés sur 30 millions d'Autricliiens, domineront l'Europe centrale. Cent vingt millions d'Anglo-Saxons occuperont les plus belles contrées du globe et imposeront presque au monde civilisé leur langue qui domine déjà aujourd'hui sur des territoires habités par plus de 300 millions d'hommes.

« La colonisation est pour la France une question de vie ou de mort: ou la France deviendra une grande puissance africaine, ou elle ne sera dans un siècle ou deux qu'une puissance européenne secondaire ; elle comptera dans le monde à peu près comme la Grèce ou la Roumanie comptent en Europe, n Par un étrange enchaînement des phénomènes sociaux, c'est l'expansion au dehors qui garantirait à la France le maintien de son rang de grande nation, et qui produirait en France même le relèvement des chiffres de la natalité et assurerait l'avenir de la défense nationale.

En même temps que des horizons nouveaux se sont offerts devant lui, en même temps que la colonisation s'est étendue, le génie de l'homme s'est naturellement préoccupé de rapprocher les distances. Les résultats obtenus sont vraiment admirables, et si quelque contemporain de nos pères s'était avisé de les prédire, on eût considéré ses conceptions comme simplement fantastiques.

Les hommes peuvent se déplacer plus facilement

EMIGKATION ET COLONISATION 249

et plus rapidement que jadis. Les choses peuvent être déplacées bien plus facilement encore. L'une des conséquences de ces faits, c'est la moindre importance de la production agricole locale. Néanmoins, à examiner certaines hypothèses, comme celle d'une guerre — ou simplement d'une lutte de tarifs — la perturbation des relations internationales rendrait tout ou partie de son importance d'autrefois à la production agricole nationale.

Malthus qui ignorait la merveilleuse facilité de la circulation future de la population et des subsistances, attachait grande importance au développement de l'agriculture de son pays. Une première observation saute aux yeux en cette matière, c'est la contradiction entre l'établissement des prohibitions et des entraves douanières, et l'immense effort de l'humanité pour faciliter les transports.

Afin de donner une idée des progrès immenses réalisés durant ce siècle en matière de communications, il suffira de rappeler, pour les chemins de fer, qu'il y avait seulement 215 kilomètres de voie ferrée en exploitation en 1828, dont la très grande partie en Angleterre, 18 kilomètres en France, et 30 kilomètres en Autriche ! En 1835, 868 kilomètres sont construits : la France a 142 kilomètres, l'Angleterre 461 kilomètres.

Au l«r janvier 1889, l'étendue des réseaux des voies ferrées, qui couvrent les cartes géographiques de nombreuses contrées du globe comme d'immenses

filets, est de 671,681 kilomètres. Voici le nombre de kilomètres pour quelques pays :

États-Unis d'Amérique . 251,292 kilomètres, Allemagne ..... 40,826

France 35,264

Angleterre 31,897

Russie ...... 29,410

Autriche-Hongrie . . . 25,731 v On évalue à plus de 152 milliards de francs, le chiffre total des capitaux engagés dans la construction des réseaux ferrés du globe.

Quant à la marine marchande, ses progrès ont été non moins extraordinaires, et la navigation à voiles s'est développée à côté de la navigation à vapeur et parallèlement à celle-ci, pour diverses raisons qu'il serait trop long d'exposer ici*

Cette facilité des transports, cette multiplication presque inimaginable des échanges, ont dû favoriser l'accroissement de la population. C'est un des faits dont l'influence a eu le plus d'efficacité.

Le développement de la production, des échanges et de la population en ce siècle, sont énormes et concomitants. Cette grande vérité confirme les vues de Bastiat. Il se produit ici, à toute évidence, un phénomène de répercussion. Sans doute la population a reçu une vive impulsion, grâce au développement économique, mais celui-ci a été favorisé par l'accroissement de la population, sans lequel le développement économique ne se concevrait pas.

Page 1