CHAPITRE II
l'agbicultube
§ P^ — Modes et progrès de la culture
Modes de culture. Culture des céréales. Catonisme. — Progrès de l'art agricole. Deux phases. — La désertion des campagnes, ses causes, ses conséquences démographiques.
Déjà nous avons pu voir de quel avantage était, au point de vue du développement de la population, l'extension de la culture des céréales, l'aliment par excellence.
La différenciation des cultures a aussi ses bons côtés, puisqu'elle permet de fournir aux habitants du pays une alimentation où. les différents produits se combinent pour le plus grand avantage de l'hygiène individuelle et de la vigueur de la race.
Il est dès lors évident que le catonisme — système agraire qui consiste à substituer les pâturages aux terres à blé — est condamnable. Les agronomes citent à cet égard des chiffres concluants. « C'est une vérité économique bien établie, écrit M. de Beaumont, que
la même étendue de terrain qui, semé en pommes de terre, nourrit 20 personnes, ne donnerait d'aliments que pour 6 ou 6, s'il était semé en blé, et n'en ferait vivre qu'une seule s'il était mis en prairie propre au bétail. » — « De cette vérité économique, dit à son tour Mgr Perraud, il résulte que la substitution des prairies aux terres à blé entraîne nécessairement une diminution notable dans la population agricole. Telle propriété qui nourrissait 100 personnes dans l'un de ces systèmes d'exploitation, n'en nourrira plus que 20 dans l'autre système \ n
Rien n'est plus instructif à cet égard que la situation agricole de l'Angleterre. A l'opposé de ce que l'on pourrait croire, on y voit peu de grandes fermes. C'est que les grandes propriétés d'un bloc sont converties en prairies ou même en parcs de cbasse.
Dans ce pur chef-d'œuvre, les Notes sur l'Angleterre, M. Taine a montré jusqu'où sont poussées les conséquences de ces procédés renouvelés du patriciat romain. « La campagne anglaise n'est que verdure, dit-il, les yeux en sont rassasiés, assouvis, c'est la plus forte impression sensible que j'aie rapportée de l'Angleterre^, n Voyageant de York à Londres en chemin de fer, l'auteur décrit ainsi l'aspect du paysage — si le mot paysage peut convenir ici. « Un carré de verdure dans une haie, puis un autre, et ainsi de
* Études sur l'Irlande contemporaine y t. P"^, chap. VIII, p. 259. 2 Hachette, édition de 1874, p. 172.
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suite, toujours par grandes étendues, ayec une régularité monotone, sans aucun de ces accidents qui annoncent la petite propriété et la petite culture \ n — "De Manchester à Glascow, c'est encore le paysage anglais, une prairie et une haie, sur un terrain non pas gras et naturellement fertile comme en Flandre, mais travaillé et contraint à produire par l'industrie de l'homme. Au delà de Carlisle, le sol s'abaisse et se relève en longues et hautes collines qui sont des pâturages : solitude, ni arbres ni cultures ; ça et là une maison : les moutons tachent de leurs points blancs les énormes bosses vertes. Ce vert éternel toujours humide et toujours pâle, laisse une impression étrange ^. «
Au sud, même spectacle : " The south of En gland is more silent than any equally fertile land in ail Europa. In that lovely land I hâve often passed miles without seeing a human beeing ^. » Cette dernière appréciation énoncée à la tribune même de la Chambre des Communes, met dans tout son jour ce caractère de la campagne anglaise : elle est déserte d'hommes.
Les conservateurs anglais, qui pratiquent dans la sphère des intérêts sociaux la politique militaire des conquérants romains que Tacite a stigmatisée ^, vou-
' Loc. cit., p. 388.
2Loc. czV.,p. 373.
' A. Arnold. Discours On land reform, 7 août 1885.
* « Ubi soliiudinem faciunt, pacem appellant. »
draient empêclier la question agraire de se poser, en supprimant les agriculteurs, en nettoyant la place. C'est le clearing System^ le catonisme d'Albion. Si elle a pu le pratiquer jusqu'ici sans que le mouvement de la population en ait été trop visiblement affecté, c'est grâce à des raisons toutes spéciales et locales.
Le rendement à l'hectare des terres mises en blé est plus considérable en Angleterre que partout ailleurs \ Il y a là jusqu'à un certain point une compensation au nombre excessif des pâturages.
Cependant à tout progrès agricole ne correspond pas toujours une augmentation du nombre des cultivateurs. On peut distinguer deux phases dans le progrès agricole : dans l'une, en multipliant l'effort manuel, on parvient à obtenir un rendement supérieur. C'est la période pendant laquelle la population rurale s'accroît : " On a remarqué que plusieurs nations, au plus haut période de leur population, ont vécu dans l'abondance et ont été en état d'exporter des grains ; tandis qu'à d'autres époques de leur existence, où leur population était très faible, elles ont éprouvé le besoin et se sont vues réduites à vivre
^ Rendement moyen par hectare,
en hectolitres, d
'après Reclus,
Géographie universelle, \
t. IV.
Froment
Seigle
Orge
Avoine
Grande-Bretagne
Irlande. . .
France. . .
Portugal . .
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de blé importé chez elles de l'étranger. L'Egypte, la Palestine, Rome, la Sicile, l'Espagne, ont été citées en exemple, et on en a inféré que l'accroissement de la population, dans un pays qui n'est pas cultivé autant qu'il peut l'être, tend plutôt à augmenter l'abondance relative qu'à la diminuer ; qu'un pays, comme dit lord Kaimes, ne peut presque pas devenir trop peuplé par rapport à l'agriculture ; et que l'agriculture a la propriété vraiment singulière de produire la nourriture en proportion du nombre des cultivateurs, n
Certes l'économiste qui a écrit ces lignes n'est pas suspect d'optimisme ; il n'est autre que Malthus luimême \ n est vrai qu'il se hâte de réfuter ces assertions, d'après nous évidentes, à savoir que la nourriture en particulier, et en général l'ensemble des produits de l'industrie humaine, croissent en proportion du nombre des consommateurs. " Les faits généraux d'où l'on tire ces conséquences, dit-il, ne peuvent pas être révoqués en doute, mais les conséquences ne découlent pas des prémisses. C'est le propre de l'agTiculture, surtout lorsqu'elle est bien dirigée, de produire de quoi nourrir un nombre de personnes bien plus considérable que celui qu'elle eûiploie. Si donc ces membres de la société que J. Stewart appelle des bras libres ^, n'augmentent
^ Essai. Édition Guillaumin 1845, p. 451.
- C'est-à-dire que l'agriculture laisse sans emploi.
pas au point d'atteindre la limite du nombre que peut nourrir le surplus du produit, la population totale du pays peut continuer de croître pendant une suite de siècles, en suivant les progrès de l'agriculture, et avoir néanmoins toujours un excédent de blé pour l'exportation. Mais arrivé à un certain période, cet accroissement sera bien différent de l'accroissement naturel et illimité de la population. »
La thèse de Malthus, tenue pour démontrée par lui, vient en effet sauver son argumentation. Pour nous, qui croyons avoir fait justice de ses prétendues lois ^, nous retiendrons simplement que le progrès de l'agriculture exerce une influence considérable et très favorable sur le mouvement de la population.
S'il y a arrêt du progrès agricole, la population reste stationnaire. Il faut croire que tel fut longtemps le cas en France, du moins si l'on ajoute foi aux statistiques d'après lesquelles la France, dans sa partie rurale, était aussi peuplée au xin® siècle qu'aujourd'hui ^.
A la seconde phase du progrès agricole, celle qui assure un rendement égal ou plus fort avec une main-d'œuvre moindre, correspond une diminution
^ Les constatations de Malthus dans cette citation même ne les contredisent-elles pas, puisqu'il reconnaît que les subsistances croissent plus vite que la population ? Nous ne tomberons pas dans l'erreur commise par Malthus, en prétendant faire de cette vérité, constatée pourtant en maints cas, une loi naturelle se vérifiant partout et toujours.
2 Voir la Réforme sociale du 16 mars 1889, p. 363.
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de la population rurale, mais une augmentation de la population totale du pays .
Il semble que cette phase soit atteinte aujourd'hui dans la plupart des vieux pays, puisque partout l'on signale la dépopulation des campagnes. En tous cas, c'est une des causes de la dépopulation. Tous ces pays ont donc atteint la phase où les progrès de la culture permettent d'obtenir un même ou plus fort rendement avec un nombre moindre de travailleurs. C'est là un progrès réel, quelles qu'en soient les conséquences, et s'il déplace la population, il ne la fait évidemment pas diminuer pour cela.
L'examen du pourcentage des ruraux en quelques pays, fait voir tout de suite que le rapport des habitants ruraux à la population totale est en raison inverse des progrès de l'art agricole dans ces mêmes pays. Le progrès de l'art agricole allant normalement de pair avec le progrès des autres arts, il ne faut pas s'en étonner.
Que le progrès agricole soit une des causes qui diminuent la population rurale, c'est ce qui ne paraît pas contestable. L'on avait depuis longtemps mis le fait en lumière. " Le rapport entre les populations des villes et celles des campagnes — disait en 1857 M. Wolowski à l'Académie des sciences morales et politiques — s'altère chaque jour ; à mesure que la culture des terres s'améliore, elle peut nourrir un plus grand nombre d'hommes consacrés à d'autres occupations ; c'est ainsi que les centres de popular-
tion vont en augmentant. Le fait capital qui ressort du dernier tableau quinquennal (1852-1856), n'est pas la diminution, mais le déplacement de la population. La diminution porte sur les départements agricoles, l'augmentation sur les grandes villes de fabriques et de manufactures \
Il n'est pas possible cependant d'attribuer au progrès agricole seul l'émigration des ruraux vers les villes. L'on constate, en effet, que les campagnes où le bien-être a augmenté et où la population diminue, doivent faire appel pour certains travaux à des immigrants temporaires ^. La cause en est dans le bas rendement agricole qui fait préférer les travaux industriels au labeur des champs. C'est aux entreprises de l'industrie que vont les capitaux avides de gros intérêts et les travailleurs qui reclierclientles hauts salaires.
Pour juger ces faits nécessaires, il convient de renoncer à l'émoi quelque peu conventionnel qu'affectent certains publicistes. Plus juste est l'appréciation de M. E. Levasseur,dans son Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789. Après avoir rappelé la proportion de la population urbaine à la
1 Compte rendu des travaux de V Académie ^ 1857, t. I^'', p. 222. Discussion d'une note de M. de Lavergne sur le dénombrement de
2 Ce fait se produit dans la Vienne, par exemple. Voir les études de M. Baudrillart sur Les populations agricoles du Poitou. Compte rendu de l'Académie des sciences morales et politiques, 1887, t. I*"", pp. 188 et suivantes.
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population totale en 1789 (recensement fait par l'Assemblée constituante) : 5,709,270 citadins pour 26,363,074 habitants, soit 1/5 de la population totale — et en 1859 : 9,100,000 habitants urbains environ sur 36 millions de citoyens, soit 1/4 de la population totale, M. Levasseur observe que « l'on se plaignait au xvm® siècle de la dépopulation des campagnes, plainte banale à laquelle il ne faut pas toujours croire sur la foi des contemporains, et dont il faut se garder de tirer trop vite des conséquences défavorables ; car si elle indique parfois le dépeuplement et la misère, elle indique aussi souvent le déplacement au profit des villes, l'activité de l'industrie ou un simple enchérissement de la maind'œuvre \ n
Quant à l'action directe du progrès agricole sur le déplacement des populations rurales, comment se produit-elle ? « Quand le sol d'un pays est complètement défriché, observe le même auteur, et qu'il est exploité dans la mesure que comportent le capital et la science, l'atelier agricole est, à chaque époque, à peu près au complet : les nouveaux venus n'y trouveraient pas d'ouvrage, car le fonds à faire valoir n'est pas extensible. Des modifications dans les procédés d'exploitation pourraient seules créer de nouvelles places ; or, de nos jours, les perfectionnements tendent plutôt à diminuer qu'à augmenter la
main-d'œuvre. C'est donc vers les ateliers et les comptoirs que se porteront de préférence les recrues d'une population qui s'accroît.
« Quand on considère l'ensemble de cette révolution au point de vue de ses résultats économiques, on voit les campagnards produisant chacun en moyenne plus de richesse en aliments et en matières premières qu'autrefois, puisqu'ils nourrissent et approvisionnent plus de citadins, et jouissant de plus de bienêtre, puisqu'ils ne délivrent leur richesse agricole qu'en échange d'un argent avec lequel ils achètent une portion de la richesse manufacturière créée par leurs clients. C'est là un spectacle dont le philosophe et le politique doivent se réjouir \ n
La dépopulation des campagnes ne devient calamiteuse que si elle prend des proportions de nature à leur enlever les bras nécessaires.
Voici quelques chiffres relatifs à la France. Sa population agricole était :
En 1866 de 26,471,716 habitants, n 1872 ^ 24,888,904 n 1876 V 24,928,392 . 1881 „ 24,575,506
A première vue, ces chiffres paraissent extrêmement alarmants. En réalité, ils n'ont pas la signification fâcheuse qu'on est naturellement porté à leur
1 Compte rendu de l' Académie des sciences morales et politiques, 1887, 1. 1«^ p. 253.
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donner. " Il ne faut pas oublier, dit M. Levasseur, que cette diminution a pour cause non seulement la perte de TAlsace-Lorraine (pour la différence entre 1866 et 1872), et le déplacement d'habitants qui ont quitté les communes rurales ; mais aussi le changement de catégorie de certaines communes rurales, qui, ayant dépassé le chiffre de 2000 habitants agglomérés, sont devenues des communes urbaines. En 1866, il y avait 1281 communes urbaines et 36,337 communes rurales, et en 1881, 2,695 communes urbaines et 36,097 communes rurales. » Ces considérations montrent une fois de plus, qu'en matière de statistique aussi, il y a " ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. j»
La dépopulation — relative à tout le moins — des campagnes, apparaît comme un des grands faits sociaux contemporains. Les causes en sont multiples.
Le défrichement sollicite surtout les paysans, tandis qu'il ne tente guère les citadins. « L'on sait, dit M. Anatole Leroy-Beaulieu, que les populations urbaines ne retournent jamais aux travaux des champs. Nulle part le citadin ne s'est refait paysan. C'est là une loi historique ; toute notre civilisation et tout notre développement social ne le confirment que trop. Le dur labeur de la glèbe est de ceux auxquels on ne se remet plus, une fois qu'on l'a quitté \ n
1 La liberté religieuse en Russie. Revue des Deux Mondes, 1®^ mai
L'attrait des terres du Nouveau Monde est incontestable, quoiqu'en aient dit Adam Smith et J.-B Say. D'après Smith, " malgré tout ce qu'on s'est plu à rapporter de l'inconstance de notre nature, il n'en paraît pas moins prouvé que, de tous les bagages, l'homme est celui qui se transporte le plus difl&cilement. n L'opinion de J.-B. Say renchérit encore sur celle-ci. Pour cet auteur, " sauf les exceptions, la classe indigente est plus invinciblement attachée au sol que la classe aisée ; elle éprouve plus de difficultés pour transporter ailleurs sa propriété, qui est sa personne \ n Mais Adam Smith et J.-B. Say lui-même, ne pouvaient prévoir la facilité et la rapidité des communications auxquelles a atteint le progrès moderne.
Adam Smith, le contemporain des physiocrates, ne pouvait prévoir quelle crise agricole intense allait sévir en ce siècle sur toute l'Europe. C'est là une autre cause de dépopulation des campagnes : l'attrait de l'émigration vers d'autres contrées s'est augmenté par les difficultés de vivre sur place. C'est sans aucun doute la cause dernière de l'émigration, et pour une bonne part la cause de la dépopulation des campagnes. Là où les autres n'agissent pas ; — aux États-Unis notamment — elle seule suffit à pro-
1889, p. 81. On a constaté cependant que la population de Saint- Pétersbourg diminuait par le fait de l'émigration d'une partie des habitants qui retournent aux travaux agricoles : Nécessité fait loi. ^ Cours complet d'économie politique pratique f t. P'^, p. 537.
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dnire le phénomène économique que nous étudions. On sait, en effet, que les États de la Nouvelle Angleterre qui ont été les premiers mis en culture, soutiennent difficilement la concurrence des États de l'Ouest et même qu'on y voit de belles fermes abandonnées ou vendues à vil prix !
N'y a-t-il pas contradiction entre cette appréciation et celles que nous avons émises sur les progrès de l'agriculture et leurs conséquences ?
Si l'agriculture languit, la dépopulation s'ensuit, disons-nous, et nous avons prétendu que la dépopulation se produisait aussi lorsque l'agriculture progressait. . . Nous croyons, en effet, que nous nous trouvons en présence d'un fait fatal, nécessaire. Mais nous croyons que, si d'une part on ne peut empêcher une partie des populations rurales d'émigrer au dehors ou de se fixer dans les villes, on peut d'autre part les faire revenir de l'erreur économique qu'elles commettent en limitant volontairement leur progéniture.
Le progrès agricole^ en tant qu'il permet de réduire la main-d'œuvre, suggère le déplacement aux ouvriers agricoles, c'est bien vrai ; mais la prospérité agricole^ le relèvement des profits ruraux, ont un tout autre effet: ils suggèrent le séjour aux capitalistes comme aux travailleurs. Nous voyons ainsi que les deux causes principales de la dépopulation des campagnes, c'est-à-dire le pouvoir attirant des terres nouvelles ainsi que celui des villes et des emplois industi-iels,
sont sans grande efficacité lorsque l'exploitation agricole est rémunératrice et lorsque les salaires agricoles se relèvent.
Sans renoncer à nourrir quelque espoir de ce côté, tâchons néanmoins, puisque nous avons reconnu l'existence du fait de la dépopulation des campagnes, d'en préciser les conséquences au sujet du mouvement de la population en général.
Si les paysans émigrent totalement, et si le fait est constaté à l'état de coutume, il ne diminue pas l'essor du mouvement de la population.
Si les campagnards se déplacent, mais sans quitter le pays, allant à la ville ou à l'usine, le chiffre de la population totale n'en est pas directement affecté. Cependant le fait est de nature à influencer, d'une manière fâcheuse, le mouvement de la population.
La natalité rurale est préférable à la natalité urbaine. Proportionnellement au nombre des habitants comme à celui des femmes en âge de parturition, elle est plus forte. La mortinatalité est moindre à la campagne ; les individus y sont plus moraux et plus robustes ; il s'y présente moins de cas d'exemption du service militaire ; on y vit plus vieux qu'à la ville. Il y a longtemps que toutes ces constatations ont été faites. « Les populations urbaines l'emportent de plus en plus (numériquement) sur les populations rurales — disait, en 1857, M. de Lavergne — et tous les chiffres de la statistique rapprochés et comparés par M. Legoyt, dans le Journal des Eco-
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nomistes, s'unissent pour démontrer que les premières s'adonnent bien plus facilement que les secondes aux penchants nuisibles : la vie moyenne est plus courte, la proportion des mariages moins grande, le nombre des naissances moins élevé, le rapport des enfants naturels aux enfants légitimes plus considérable, et le chiffre des morts-nés plus fort dans les villes que dans les campagnes et à Paris que dans les autres villes \ n
On conçoit dès lors que tout déplacement de la population rurale, toute immigration dans les villes déprime le mouvement général de la population. C'est la campagne qui doit donner les fortes natalités. En France, au contraire, du moins dans certains départements, tels ceux de l'ancienne Normandie, la population est peu prolifique. Le paysan de l'ancien régime, n'était ni plus heureux ni plus riche que le paysan d'aujourd'hui, tout au contraire : il avait généralement plus d'enfants. Il faut donc attribuer à la cause volontaire dont nous étudions plus loin l'action, l'affaiblissement de la natalité dans les campagnes françaises.
Indirectement, la désertion des campagnes agit encore sur le mouvement général de la population en contribuant à créer au sein des villes, et surtout des grandes villes, ces agglomérations énormes, dis-
Compte rendu de r Académie, 1857, t. II, p. 190-191.
proportionnées ^, qui renferment dans leur sein des légions de misérables, voués à toutes les maladies du corps et de l'esprit, et qui constituent à la fois une menace permanente pour Tordre et une lourde charge pour TÉtat et les contribuables. Ces malheureux procréent des enfants qui ne vivent pas ou, s'ils vivent, tombent nécessairement à charge de la société.
Malgré le caractère de quasi fatalité du fait de la dépopulation des campagnes il faut réagir contre certaines formes de ces déplacements. Un exemple suffira pour faire comprendre les inconvénients sociaux de certaines migrations et montrer qu'on peut j porter remède. Nous l'empruntons à une communication faite à l'Académie des Sciences morales en 1857, par M. Dupin. « Dans plusieurs départements, les femmes de la campagne quittent leurs villages pour être nourrices à Paris ou dans les autres grandes villes. Les maris eux-mêmes quittent leur femme pour aller, ce qu'ils appellent « sur les travaux «, c'est-à-dire pour courir à un salaire plus élevé que les compagnies offrent pour les chemins de fer, ou pour les travaux de Paris. Ces séparations de corps ne sont certes pas favorables à laccroissement des enfants dans les ménages ; et pour un grand nombre de communes, dans la Nièvre notamment, c'est une
1 Londres, par exemple, a 4,764,300 hab. (1888) ; les lies Britanniques, les habitants de Londres y compris, 37,810,000.
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cause très sensible de diminution dans le chiffre des populations rurales \ » Il est évident que si l'esprit de famille était plus agissant, on cliercherait d'autres combinaisons dans les déplacements.
Quant au fait lui-même du déplacement d'une partie de la population rurale, seule l'augmentation des profits ruraux retiendrait à la campagne ceux qui ne la quittent que pour clierclier sinon la fortune, du moins une amélioration de leur sort, à la ville ou à l'étranger.
§ 2. — Des profits de rexploitation agricole et du Libre Échange.
Mouvement de la population rurale selon la hausse ou la baisse des profits. — Causes naturelles et causes artificielles qui affectent les profits. L'intervention législative, la protection agricole. — La population rurale et la crise agricole en divers pays. La question des profits ruraux liée à celle de la propriété et de ses modes.
Les hauts salaires, les gros intérêts attirent respectivement les travailleurs et les capitaux. L'exploitation agricole ne donne très généralement ni les uns ni les autres. Il est vrai que les ouvriers ruraux ont souvent un salaire réel plus satisfaisant que celui des villes. Il est vrai aussi que les placements fonciers offrent le plus de garanties au capitaliste : celui-ci est toujours sûr de conserver son capi-
i Compte rendu de V Académie^ t. I*"*, p. 224.
tal, le fonds d'exploitation, tandis que les placements industriels réservent souvent les plus désagréables surprises : après avoir touché quelques années de gros dividendes, on s'aperçoit un jour qu'on n'a plus de capital !
Pour peu que l'exploitation de la terre soit profitable, comme elle a d'incontestables avantages, elle aura la préférence de beaucoup de gens. La hausse comme la baisse des profits ruraux auront donc respectivement une double action sur la population, l'action directe et l'action indirecte dont nous avons dit les effets (§ 1®^) : l'une sur le chiffre de la population rurale même, l'autre sur le mouvement de la population totale \
L'une des causes du dépeuplement des campagnes, c'est l'empressement fâcheux qu'ont mis les exploitants en maints cas, à profiter de toutes les circonstances, pour abaisser les salaires. Les classes dirigeantes ont ainsi contribué à accélérer le mouvement qui portait les ouvriers agricoles vers les villes ou vers l'émigration complète. C'est eh effet la classe ouvrière qui se déplace le plus facilement, et l'on peut s'étonner qu'il j ait des hommes de science
^ Il importe de distinguer l'action des profits agricoles sur la population : ceux-ci ayant pour objet de retenir à la campagne, parfois même d'y ramener les individus ou du moins les capitaux ; — de l'action de Vaisance sur la population des campagnes : cellelà agissant de façon très complexe, comme nous le verrons en traitant dans un chapitre distinct de l'action de l'aisance sur les mariages et la fécondité de la population tant urbaine que rurale.
l'agriculture
qui mettent en doute un fait aussi évident. Les ouvriers ont, en effet, moins d'attaches au sol : n'ayant rien, ils n'ont rien à perdre au déplacement, et s'imaginent volontiers qu'ils ont tout à y gagner.
Bon nombre de propriétaires fonciers ont d'autres reproches encore à se faire. L'agriculture a été longtemps le moindre de leurs soucis. De leurs terres, ils ne voulaient rien savoir : à touclier leurs rentes se bornait leur sollicitude. Ainsi, après les ouvriers agricoles, les fermiers à leur tour ont pris le chemin de l'émigration ou des ateliers industriels. La résidence du propriétaire " dans ses terres ?> aurait remédié à bien des maux. Car le propriétaire en quête de sa rente est généralement moins méchant qu'on ne l'imaginerait. Il n'est qu'ignorant des difficultés de l'exploitation : il en a sans doute une idée assez vague, suffisamment nette pour lui faire repousser avec horreur l'idée de l'exploitation personnelle, très insuffisante pour le reste.... « Chez nous, dit M. Ferd. Roux, il est passé en proverbe que l'agriculture est un moyen sûr et rapide de se ruiner. On préfère communément l'oisiveté \ « C'est là un mal social évident. On ne réside pas, ou l'on réside pendant la saison de la chasse et pour la chasse. C'est la saison la moins intéressante au point de vue de l'exploitation agricole. Il faudrait non seulement
i U Auvergne devant la Réforme sociale. La Réforme sociale, P"" janvier 1889, p. 43.
que le propriétaire résidât, mais qu'il « fît valoir n^ créant des champs d'expériences, essayant des cultures nouvelles, mettant en pratique les procédés scientifiques, et les vulgarisant ainsi ; en un mot, il devrait montrer le chemin du progrès, il ne montre que le chemin de la ville.
Quand ils résident, et pendant le peu de temps qu'ils résident, les propriétaires ne sont pas toujours bien adroits. Quand Monsieur rencontre un brave homme chargé de famille, il se dit que voilà " un rude imbécile » ; il est bien tenté de lui dire que c'est un " butor r?, qu'il « martyrise n sa femme, mais cela sentirait l'ancien régime et le langage de seigneur à vilain. Il se contente de le féliciter ironiquement des bénéfices qu'il réalise et qui lui permettent d'avoir tant d'enfants. Madame opère un peu de la même façon de son côté. Devant la mère de famille qu'elle visite avec des intentions louables, elle ne peut réprimer quelqu'exclamation dans le genre de celle-ci : « Cinq enfants, quelle horreur ! v Voilà en vérité des modes de faire l'éducation des classes inférieures qui ne sont guère de nature à relever le taux d'accroissement de la natalité française.
Nous avons groupé en quelques remarques le mal qu'on peut dire des propriétaires fonciers. Hâtonsnous d'ajouter que le portrait que nous avons tracé n'est pas celui de tous les propriétaires, bien que ce soit le portrait trop fidèle de trop de propriétaires. Il
l'aGBICULTURE 271
va de soi aussi que nous ne donnons pas la préférence à ces résidents qui peuvent être appelés les « pères 7i de leur village. Ce mode d'action sur la natalité ne mérite aucun éloge.
Les profits peuvent être affectés par l'accroissement ou la diminution du rendement agricole et par les causes purement économiques qui agissent sur le prix des produits agricoles. Nous n'avons pas à faire ici un traité d'économie rurale, encore moins un traité d'agronomie. Nous ne nous arrêtons donc pas davantage. Mais les profits peuvent être affectés aussi et relevés par les encouragements — c'est le terme consacré — donnés à l'agriculture. Ils peuvent l'être enfin par l'établissement d'un droit d'entrée sur les céréales. Nous touchons ici au problème infiniment délicat de la « protection » , surtout lorsqu'il s'agit de céréales, de ce qui est essentiel à l'alimentation nationale. Il nous déplairait également d'y insister longtemps, et de l'esquiver. Le principe est évident. Mais l'application ?
Voici comment Malthus a exposé la question, précisément à propos des céréales. Il jongle assez adroitement avec la casuistique indispensable ici, comme dans tous les cas de conscience difficiles.
A la vérité, après une adhésion platonique au principe de la liberté économique, il reconnaît à la protection des avantages locaux, et juge en tous cas équitables les droits d'entrée qui compensent les impôts directs perçus sur la production nationale.
« Les gênes sont éminemment antisociales, écrit-il. Pour l'intérêt d'un État en particulier, je tiens pour certain que quelques gênes à l'importation du blé étranger peuvent avoir de l'avantage ; mais je suis encore plus convaincu que, pour les intérêts de l'Europe en général, la plus parfaite liberté du commerce des blés, et de toute autre marchandise, serait ce qu'il y aurait de plus avantageux. Une telle liberté serait infailliblement suivie d'une distribution plus libre et plus égale du capital ; et il en résulterait pour l'Europe en masse, une augmentation de progrès et de bonheur. Mais infailliblement aussi, cet ordre de choses rendrait quelques parties du tout plus pauvres et moins populeuses qu'elles ne le sont actuellement ; et il n'est pas probable que quelques états individuels consentent à sacrifier la fortune dont ils jouissent dans l'enceinte de leurs frontières, à la richesse de l'univers.
" Il faut observer encore qu'indépendamment de tout règlement plus direct, les taxes produisent un système de découragement qui influe essentiellement sur les rapports naturels des marchandises entre elles ; et comme il n'y a pas lieu d'espérer que les taxes soient abolies, il peut bien arriver que ces rapports naturels ne puissent être rétablis que par l'influence de quelque intervention nouvelle. »
Elle est très grave, en effet, cette question de l'impôt : il pèse lourdement sur le travail national, sur le sol. « Les taxes seules produisent un système de
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découragement, » dit Malthus. Et ne peut-on pas se le demander : où cette vérité est-elle plus vraie qu'en France, et a-t-elle jamais été plus vraie qu'à l'heure actuelle ? Quelle dette énorme que la Dette française, et n'est-ce pas le sol national et ses produits qui la supportent avant tout? Si jamais un cas s'est présenté où les circonstances autorisaient une dérogation aux principes, n'est-ce pas le cas de la France, et de l'heure présente ? La concurrence américaine, et en général celle des pays neufs pour le blé — les dégâts causés par le phylloxéra pour le vin — voilà certes des faits contingents et alarmants. On conçoit aisément qu'ils aient déterminé la conviction de ceux qui se disent « opportunistes w en fait de libreéchange.
En faveur de la protection agricole, une raison toute spéciale peut encore être invoquée, si tant est qu'il y ait de bonnes raisons en faveur de la protection : c'est que le principe " que chaque pays doit produire ce qu'il produit le mieux n doit se bien entendre pour la terre. Il faut sans doute que le sol de chaque pays soit utilisé de façon à ce qu'on lui fasse produire ce qu'il est le plus propre à produire ; mais en tous cas, il faut le faire produire. Il y a à ceci un intérêt économique de premier ordre et im intérêt politique non moins grand.
Lorsqu'on lui a demandé de voter les droits d'entrée sur le bétail, puis sur les céréales, le Parlement français a dû s'inspirer de la nécessité éventuelle où
pourrait se trouver le pays, de pourvoir par la production locale seule à l'alimentation de ses 38 millions d'habitants. Les protectionnistes auraient donc tort de triompher. Bien des votes n'ont pas été dans la pensée des parlementaires qui les émettaient, députés ou sénateurs, des adhésions doctrinales, mais des votes dictés par des considérations d'ordre très supérieur ou par simple tactique économique. Il est des théoriciens et des praticiens de l'économie politique qui admettent la protection comme le droit civil admet la tutelle : par nécessité et pour un temps seulement ; c'est-à-dire comme une mesure exceptionnelle et qui doit être passagère. A leurs yeux, la liberté des échanges reste la règle ; et si l'on s'en écarte, c'est pour y revenir le plus tôt possible.
On voit suffisamment comment la protection agricole peut agir sur la population, d'après ses partisans, afin d'en relever le taux d'accroissement : c'està-dire en augmentant les profits de l'exploitation. Les économistes voient aussi, ils ne voient que trop — ce que tout le monde ne voit pas — comment la protection peut causer indirectement le ralentissement du mouvement de la population par le renchérissement des prix. Le renchérissement des prix équivalant à la raréfaction des choses, agit défavorablement sur la population. Bien plus, à vendre le blé plus cher, le fermier pourrait être leurré, si la hausse du blé amène un renchérissement de toutes choses. Or, à cause de sa grande importance alimen-
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taire, et parce que ralimentation est le premier des besoins de rhomme, la valeur du blé est une sorte de valeur-type sur laquelle se nivèlent toutes les autres. D'ailleurs, si l'on frappe le blé et le bétail d'un droit d'entrée, si le blé, si le bétail coûtent plus cher, il est évident que le prix de l'alcool (du moins des alcools de grains), le prix des étoffes de laine, le prix des chaussures de cuir, etc., etc., haussera ! On peut se demander si l'accroissement de la population en sera favorisé ?
Ce qui rend l'impôt sur le blé parfaitement odieux — et décidément condamnable au point de vue de l'accroissement de la population — c'est qu'il est un véritable impôt de capitation, frappant les familles en proportion du nombre de leurs membres. C'est l'observation capitale que faisait récemment M. Levasseur à l'Académie des sciences morales et politiques.
La protection peut avoir de mauvais effets sur la culture même. Ne sera-t-on pas amené, grâce à elle, à mettre toute terre en blé ? Or, toute terre n'est pas bonne à être mise en blé.
Le principe de la protection étant admis, où s'arrêtera-t-on ? Tous ceux qui l'ont étudiée reconnaissent que la crise agricole qui sévit dans les États- Unis de l'Est est due au libre-échange intérieur, à la concurrence des États nouvellement défrichés. Mais tandis que nous disons que la crise, d'ailleurs passagère, est fatale ou du moins n'admet d'autre remède
que rintroduction de modes de culture plus perfectionnés, ceux qui croient en la protection, ne proposeront-ils point de rétablir aux États-Unis les douanes intérieures ?
Un inconvénient très grave de la protection, au point de vue de la population, c'est le ralentissement qu'elle amène dans les relations commerciales internationales. La France ne paraît pas en souf&:*ir jusqu'ici ; mais une mauvaise législation et une mauvaise politique douanières peuvent être une cause de dépopulation. L'Italie est un exemple trop frappant du fait pour qu'on puisse le passer sous silence. La suspension des relations commerciales avec la France est ruineuse pour l'Italie. Que vend-elle à l'Allemagne? Quelques chapeaux de paille. Le commerce avec la France, notamment l'exportation des vins, était très considérable. L'activité économique du pays a subi un ralentissement marqué. Dans les campagnes, dans les fabriques, dans les ports, personne ne travaille. Aussi l'émigration prend-elle des proportions énormes, et la très grande majorité des émigrants sont partis sans aucune ressource. Il j avait 167,000 émigrants en 1886; 216,000 en 1887. Ily en a eu 298,000 en 1888. En 1889 et en 1890 l'émigration italienne diminue, néanmoins le nombre des émigrants atteint en 1890 le chiffre de 217,000, et l'on comprend qu'il ait fallu prendre des mesures contre le dépeuplement, tant l'émigration devenait excessive. La cause dernière de la ruine de l'agricul-
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tiu*e italienne, constatons-le en passant, c'est la triple alliance : c'est elle qui a amené la rupture des relations avec la France, c'est elle qui obère l'agriculture à cause des armements et de l'augmentation toujours croissante de la Dette qui en est la suite. On voit tous les jours, en effet, des fonds ruraux saisis pour dettes fiscales ne pas trouver d'acheteur, si bien que le gouvernement en est réduit à y installer comme gardien l'ancien propriétaire.
S'il est désirable, nécessaire même au point de vue stratégique, que chaque nation — je ne dirai pas pourvoie, mais — soit en état de pourvoir, le cas échéant, à sa subsistance essentielle, il est évident que cette nécessité est moindre pour l'Angleterre que pour les autres nations. L'Angleterre a des colonies qui produisent pour elle — des moyens de communication tels que les produits de ses colonies sont toujours à sa disposition — enfin une flotte de guerre qui assurerait en l'occurrence la sécurité des transports : c'est du moins l'idée qu'on s'en fait. Imaginez un moment les voies maritimes interceptées par une flotte ennemie ou plusieurs flottes coalisées : l'Angleterre serait vaincue sans un boulet échangé.
Envisagée à ce point de vue, la situation de la Belgique n'est pas sans alarmer le patriotisme de ses citoyens les plus éclairés. Confiante dans des traités quelque peu surannés, la masse de la nation se persuade volontiers que lors de la prochaine guerre son alimentation est assurée. En cas de conflagration
européenne, les Belges pourraient regretter vivement et trop tard, d'avoir veillé si peu à assurer les profits ruraux. L'une des raisons qui contribue le plus à entretenir la confiance, c'est la proximité de Londres et d'Anvers. Mais de quelle utilité seraitelle, si l'hypothèse que nous faisions tantôt se trouvait réalisée pour l'Angleterre ? Heureusement ces éventualités restent^ jusqu'à présent, dans le domaine le plus hypothétique. Puissent-elles y demeurer à jamais confinées !
Peut-être la question de l'établissement d'un droit d'entrée sur le blé se posera-t-elle assez prochainement en Belgique. L'extension du droit de suffrage augmentera dans une très large mesure l'importance relative de l'élément rural dans le corps électoral. La prochaine législature sera probablement mise en demeure de s'occuper efi&cacement des intérêts des campagnes. Que feront nos gouvernants ? La densité de notre population et l'intensité de son activité industrielle nous rendent tributaires de l'étranger à la fois pour notre alimentation et pour l'écoulement des produits de notre industrie. Dans ces conditions, quel avantage peut-on attendre de la protection douanière ? Notre situation est toute différente de celle de la France qui peut pourvoir à la subsistance nationale par l'importance de sa production agricole, et qui possède un marché intérieur important pour y vendre ses produits industriels.
Nous croyons d'ailleurs que, même en France, il
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vaudrait mieux dégrever l'impôt foncier que frapper les blés d'un droit d'entrée : cette solution s'impose à plus forte raison en Belgique.
Le dépeuplement des campagnes a de multiples aspects. Nous avons parlé de sa réaction démographique sur l'ensemble de la population. Il agit aussi « économiquement ,, sur la population, en ce sens que la rupture de l'équilibre de la population urbaine et rurale exerce une influence fâcheuse sur le développement de la richesse publique et indirectement sur le développement de la population elle-même.
Dans les pays moins riches que la France, en Allemagne notamment, cette transformation du caractère économique de la nation, qui d'agricole qu'elle était jadis devient surtout industrielle, s'accompagne d'une crise de surproduction qui est seulement à ses débuts. Tandis que les villes industrielles allemandes se développent extraordinairement, les travailleurs manquent aux champs et l'on doit faire appel aux immigrants russes, suédois, chinois même ^
L'Angleterre qui peut se désintéresser dans une plus large mesure que toutes les autres nations des profits ruraux, ne s'inquiétait guère, du moins jusqu'en ces derniers temps, de la diminution — d'ailleurs toute relative — de sa population rurale.
Diminution seulement relative disons-nous : en
1 Voir pour de plus amples détails la Réforme sociale, livraison du 16 juillet- 1^^' août 1891, p. 253.
effet la décroissance porte sur la proportion de la population rurale à la population totale. La population absolue des campagnes a augmenté, du moins dans l'Angleterre propre. En 1871, l'Angleterre avec le pays de Galles comptait une population rurale ^ de 9,801,619 âmes, une population urbaine de 12,910,647. En 1881, la population rurale est de 10,529,143, la population urbaine de 15,445,296. La population urbaine s'est accrue de près de 20 «/o (exactement 19.63 *^/o), la population rurale de 7.42 «/o seulement^. En Ecosse, la population absolue des campagnes a diminué. Elle s'élevait en 1871 à 1,021,321 âmes ; en 1881, elle n'est plus que de 980,837 \ Double cause de ce dernier fait : le grand développement qu'a pris l'industrie en Ecosse ; en effet, la population de ses grandes villes industrielles s'est prodigieusement accrue, et sans aucun doute c'est, pour une bonne part, grâce à l'immigration — et la crise agraire non moins aiguë en Ecosse qu'en Irlande même.
L'on commence à s'effrayer outre-Manche de la crise agricole. " C'est que les constatations faites en Angleterre sont alarmantes. L'enquête de la Commission (parlementaire) anglaise paraît avoir tellement dissipé tout ce qu'on avait pu conserver d'il-
^ "Le chiffre de la population « agricole » est évidemment bien inférieur.
2 The Statesman 's Year-booJc for the year 1888, p. 257.
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lusions, que des corps constitués et des gens bien informés, vont jusqu'à dire aujourd'hui que la culture de la terre périrait sur maints points du territoire anglais, si cet état de choses devait se prolonger. C'est ainsi que l'on constate que les importations annuelles des grains de l'Inde étaient déjà, en 1884, vingt fois plus fortes qu'elles n'étaient six ans auparavant, en 1879 \ n
La question des profits de l'exploitation agricole est intimement liée à la question de la répartition du sol et à celles qui s'y rattachent, et de deux façons. La possibilité des profits dépend de l'état légal et de l'état de fait de la propriété foncière. De plus il s'agit de savoir qui fait les bénéfices, du propriétaire ou du fermier.
L'était de la propriété foncière influe donc sur la population en influant sur les, profits. La législation relative à la propriété foncière peut rendre ceux-ci plus ou moins facilement réalisables, ou en les empêchant, empêcher leur bon effet qui est de retenir aux champs les travailleurs. D'autre part, si les profits vont au propriétaire, la dépopulation des campagnes s'en accroîtra.
Comment la question de la législation relative à la propriété est-elle liée à la question des profits ? Nous avons déjà vu comment les propriétaires peuvent, en
1 Alph. Allard, Dépréciation des richesses, lecture à l'Académie des sciences morales et politiques de France, 1888, p. 27.
séjournant à la campagne, exercer sur le mouvement de la population une action indirecte. Le plus ou moins de facilité de la transmission de la propriété, la division plus ou moins grande de la propriété influent évidemment aussi sur les profits.
Si la transmission est facile, la terre ira à ceux qui en peuvent tirer le meilleur parti : la facilité de la transmission peut être théoriquement assurée par le droit civil, entravée en fait par la législation fiscale.
Si le territoire cultivé est réparti en grandes propriétés là oil la grande culture convient le mieux, morcelé là où la petite culture donne les meilleurs résultats, les profits en seront augmentés, cela est évident.
Selon que les baux en usage, par leur durée, par les règles qu'ils posent relativement aux améliorations, à la répartition des bénéfices de l'exploitation, sont plus ou moins favorables au fermier, le mouvement de la population en sera plus ou moins favorablement affecté.
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§3. — La propriété foncière.
L'appropriation du sol. Son influence favorable sur la production des subsistances et sur le développement de la population. Thèse contraire de H. George. Réfutation du communisme et du collectivisme à ce point de vue. — La rente et les accroissements de population. Théorie de Ricardo, sa réfutation. — La concentration et la population. Mauvaise répartition de la propriété foncière dans le Royaume-Uni, aggravée par la quasi-inaccessibilité de la propriété de la terre aux non-propriétaires. Dépopulation des campagnes en Angleterre, rapprochée des statistiques de la propriété. Hongrie. Italie. — De l'accession des classes moyennes à la propriété du sol, et du morcellement au point de vue de la population.
Les adversaires de l'ordre social au temps de Malthus attribuaient à la propriété privée et plus spécialement à l'appropriation du sol la misère profonde de cette époque. L'allégorie fameuse du banquet de la nature met bien en relief, il faut l'avouer, le grief des adversaires de la propriété. Il semble qu'il doive être possible à tous de trouver place au grand banquet de la nature. Ceux donc qui veulent en cbasser la majorité des humains sont des gloutons qui entendent manger, qui pour dix, qui pour cent autres. Cela n'est pas juste. Cela a paru d'autant plus injuste en ce siècle, que les doctrines matérialistes font des jouissances de la vie, la fin même de la vie. « En Europe, dit Henry George, l'enfant du peuple, lorsqu'il arrive à l'âge d'homme, trouve, au banquet de la vie, tous les sièges mar-
qués retenus \ n C'est la conséquence du fait de l'appropriation, et du droit de propriété qui en est la consécration juridique.
On se rend aisément compte de l'influence de l'appropriation sur le développement de la société en général et par conséquent sur la population. L'appropriation est un fait primitif, un fait naturel, un fait général, un fait nécessaire. Elle est dans l'acte du premier homme qui arrache une racine de la terre pour s'en nourrir ; et la conséquence de l'organisation animale même. L'homme, créature plus parfaite, a usé de sa raison en cherchant à assurer sa subsistance non pour un repas ni un jour, mais pour un temps plus long, non pour lui seulement, mais pour les siens, pour sa compagne, pour ses fils, non pour ses fils d'aujourd'hui, mais pour celui que son épouse portait ou porterait bientôt dans ses flancs. L'appropriation, et notamment celle du sol, répond aux besoins de la nature raisonnable, et par conséquent prévoyante de l'homme. C'est un fait nécessaire en ce sens encore que de l'appropriation est né tout progrès : sans elle point d'outils fabriqués, point de champs ensemencés, point de provisions ni de semences conservées pour la faim et le travail à venir. Ainsi la propriété qui est la reconnaissance du caractère juridique de l'appropriation, est le fondement
1 Progrès et Pauvreté. Chap. de la propriété foncière aux. États- Unis. Trad. f. de P.-L. Le Monnier, p. 371.
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de toute la société économique, et se justifie par les besoins de l'homme. C'est elle qui, en favorisant la production des subsistances, a rendu possible le développement de la population.
Henry George a mis en doute Tessentielle raison d'être de la propriété, son utilité sociale. Dans son livre remarquable, il combat fort allègrement et fort sensément les utopies malthusiennes. Il se trompe seulement quand il croit que de la réfutation des erreurs du philanthrope anglais résulte le triomphe des idées collectivistes. Il dit en résumé aux malthusiens : Vous accumulez vos raisonnements pour défendre le privilège de la propriété. Vos raisonnements sont faux. J'en conclus que la propriété est illégitime, et que, tandis que la propriété entretient la misère et entrave le développement de la population, la nationalisation du sol, en répartissant également les moyens d'existence, assurera le règne de la justice, l'expansion et le bonheur de l'espèce humaine.
George a porté la guerre au cœur du pays envahi. Reprocher à la propriété d'entraver le développement de la population, c'est lui faire le plus grave des reproches : car, s'il était justifié, c'en serait fait de l'ordre social établi. Ce que nous avons dit de la propriété suffirait au besoin à prouver qu'il n'en peut être ainsi. George mérite d'ailleurs, comme Malthus, le reproche d'abuser des généralisations. L'accroissement prodigieux de certaines fortunes aux Etats-Unis l'a aveuglé, comme le développement de
la misère, du temps de Maltlius, avait prévenu et trompé cet auteur.
Le collectivisme nourrirait-il mieux que le régime actuel le même nombre ou un plus grand nombre d'hommes ? Non. Ou bien toute appropriation, même mobilière, serait proscrite : dans ce cas, on briserait le ressort de l'activité humaine. C'est le système des communistes, les plus.... communistes \ Ou bien l'on se contenterait de soustraire le sol national à l'appropriation, ce qui est la forme la plus bénigne du collectivisme : dans cette hypothèse, les choses seraient bientôt remises en leur état antérieur.
Le système de Henry George est d'ailleurs illogique.
Pourquoi la propriété des moyens de production de nature mobilière demeurerait-elle légitime, de préférence à celle des biens fonciers?
1 Stuart Mill, un néo-malthusien, est d'avis que le communisme contiendrait le développement de la population. Nous le pensons aussi, bien que l'affirmation semble paradoxale à M. Cauwès. « C'est véritablement un paradoxe, dit cet auteur, car il va de soi que si l'on exonère le chef de famille de toute obligation paternelle, on supprime jusqu'à la notion même de la prévoyance. » En vérité, la discussion n'est pas bien intéressante, puisque le régime communiste est essentiellement une utopie. Mais, d'après nous, le communisme rendrait nécessaire une forme donnée de prévoyance, afin de maintenir l'égalité entre les communistes. On peut s'en faire quelqu'idée en se rappelant les mesures prises en Grèce pour maintenir l'égalité des familles : tout d'abord leur nombre devait être invariable et leur progéniture limitée. — Voir Stuart Mill, Principes d'économie politique, t. I°'\ p. 242 de l'édition française ; Cauwès, Précis du cours d'économie politique, édition de 1881, t. P'", p. 450.
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Car cette dernière est socialement la plus nécessaire, parce qu'elle est indispensable pour multiplier la production des subsistances.
Nous verrons au chapitre IV, que l'affirmation de Henry George, que le pauvre est toujours plus pauvre, est fausse. Fausse aussi est cette autre, que le riche est toujours plus riche. La rente baisse, l'intérêt de l'argent baisse, les fortunes tendent à se déprimer. M. Leroy-Beaulieu a admirablement analysé ce phénomène social, qui est la meilleure réponse, la plus péremptoire au système de George.
C'est le gTand argument de l'auteur de Progrès et Pauvreté^ que la population augmentant, la rente doit augmenter. Or le contraire est arrivé, notamment pour toute la vieille Europe. George a été frappé de ce fait que l'énorme accroissement de la population a produit une augmentation énorme de la valeur des terres en Amérique. Mais le fait est exceptionnel, et si l'on voit ce que certains y ont gagné, il n'est pas démontré que personne y ait rien perdu.
Comment l'augmentation de la population agitelle sur la rente ? Est-ce de façon à enrichir davantage les riches? Quand la population augmente, les consommateurs augmentent, mais les producteurs aussi. A l'examiner de loin, le phénomène est celuici : la relation entre l'offre et la demande n'est pas modifiée. A l'examiner de près, on voit que " tout homme produisant généralement plus qu'il ne con-
somme ?? , il y aura plus d'offres de produits, et dès lors baisse des prix, ce qui n'est pas de nature à élever le taux de la rente.
Mais, dit-on, l'un des instruments de production — la terre — étant limité, tout le bénéfice qui résulte de l'augmentation de la quantité du travail doit aller à la rente, la terre étant plus demandée. Cette affirmation est basée sur la théorie de la rente de Eicardo, que nous allons résumer d'après Bastiat.
" Le prix des subsistances s'établit sur le travail qui demande pour les produire, le plus pauvre des sols cultivés \ Or, l'accroissement de la population oblige à recourir à des sols de plus en plus ingrats. Donc, l'humanité tout entière (moins les propriétaires) est forcée de donner une somme de travail toujours croissante contre une égale quantité de subsistances, ou, ce qui revient au même, de recevoir une quantité toujours décroissante de subsistances, contre une somme égale de travail ; tandis que les possesseurs du sol voient grossir leurs rentes chaque fois qu'on attaque une terre de qualité inférieure '^ w
En réalité l'étendue des terres mises en culture
^ On voit déjà combien rude est le démenti que les faits donnent au système. Car l'expérience prouve que « lo prix des subsistances s'établit sur le travail que demande pour les produire le plus riche des sols cultivés».
^Harmonies économiques. Introduction. — Dans le traité de la Répartition des Richesses on trouvera d'adéquates réponses à ces théories. Voir le chapitre que M. Leroy -Beaulieu a intitulé : Du caractère particulier du revenu foncier.