‹ La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essorChapitre 20 sur 67 · L AGRICULTURE · texte numérisé non relu

L AGRICULTURE

s'est toujours accrue jusqu'ici, et peut encore s'accroître indéfiniment ; elle s'est même accrue si bien que les termes ont été renversés : ce sont les consommateurs qui ont bénéficié de l'augmentation de la population et non les propriétaires.

L'augmentation de la population a eu pour résultat d'amener l'importation des blés venant des pays neufs, et, dans ces pays, l'agriculture a fait de rapides conquêtes sur les sols jusque là laissés sans culture. L'Europe, aujourd'hui, est inondée de ces produits, obtenus non sur des sols de plus en plus ingrats, mais sur les terres nouvelles et fécondes de l'Amérique et de l'Australie, si bien que dans nos pays la rente a considérablement baissé.

Ne peut-on objecter que la théorie de Ricardo, temporairement démentie par les faits, aura sa prochaine et éclatante revanche ? Point. Une autre raison que l'importation fait baisser la rente : la nécessité de la culture intensive dans les vieux pays. La part de la rente va ainsi en diminuant et en diminuant sans cesse. Ricardo s'est trompé et très gravement, en prétendant tirer d'un fait incontestable ^ des conséquences excessives. Même pour l'avenir, la hausse de la rente n'est plus à craindre.

1 Le fait vrai que Ricardo a bien vu, c'est que — toutes choses égales d'ailleurs, comme la proximité de marché, le prix de la maind'œuvre, le nombre des consommateurs, etc., etc. — une terre naturellement plus riche qu'une autre, rapporte à son propriétaire une rente plus forte.

On reproche encore à la propriété privée son caractère d'accaparement. Il y a des gens qui « ont trop w . Il y en a qui n'ont pas assez de fortune pour vivre. De tous temps, il s'est produit des décès causés par la faim, et ils sont imputables à l'appropriation. Voilà, prise sur le fait, son action désastreuse sur la population.

Que faut-il répondre ? Certes, non le principe de l'appropriation, mais ses applications, peuvent être désastreuses, engendrer la famine, produire la dépopulation. C'est ce qui s'est passé et se passe encore en Irlande, où l'on a vu les populations mourir de faim, parce que la récolte des pommes de terre avait manqué. Et la famine sévissait, tandis que l'Irlande exportait de grandes quantités de blé ; mais c'était là pour l'Irlandais une nourriture trop clière et il devait vendre la récolte pour payer le ïandiord. Ces faits sont acquis à l'histoire. Nous ne les nions pas. Nous les avons déjà rapportés, nous y revenons parce qu'ils montrent l'action que peut exercer la constitution de la propriété sur la population.

Les statistiques relatives à la population de l'Irlande en ce siècle sont des plus instructives à cet égard. C'est évidemment le landlordisme et l'ensemble du régime administratif qui causent tous les maux de l'Irlande ; le landlordisme notamment, sous toutes ses formes : le catonisme, l'absentéisme, les mauvaises conditions du contrat foncier, etc., etc.

En Ecosse aussi, et en Angleterre même, la pro-

priété est si mal répartie, que le mouyement de la population en reçoit le contre-coup le plus sensible. Le fait n'y est pas nouveau. Maltlius rapporte, d'après J. Stewart, qu'en Angleterre, " au milieu du xviii® siècle, à une époque où l'exportation du blé était considérable, la population ne laissait pas que d'être arrêtée par le manque de nourriture \ ?, Yoilà qui accuse évidemment une mauvaise répartition de la propriété et de la richesse générale.

En 1786, il y avait encore en Angleterre 250,000 propriétaires, d'après M. de Laveleye^, qui croyait que la statistique la plus récente en compte seulement 30,760. « Ce nombre est contesté, ajoutait-il, mais il est certain que celui des propriétaires est très restreint, et que certaines provinces sont entre les mains de cinq ou six personnes ^ . ^ Savez-vous — disait M. John Bright, dans un discours prononcé à Birmingham, le 27 août 1886 — que la moitié du sol de l'Angleterre est possédée par cent cinquante individus ? Savez-vous que la moitié du sol de l'Ecosse appartient à dix ou douze personnes ? Êtes- vous instruits de ce fait que le monopole de la propriété foncière va sans cesse en croissant, et devient de plus en plus excessif ? ??

Cette dernière affirmation est fort exacte : " Les

1 PolHical Economy, t. l", p. 100.

2 De la propriété et de ses formes primitives, édition de 1882, p. 141-142.

frais d'examen légal (qui doivent accompagner l'acquisition de tout bien foncier), sont si considérables en Angleterre, dit M. Letourneau, que seuls les gros capitalistes sont assez riches pour faire de petites acquisitions \ » Quant au jeu normal de la loi successorale qui devrait être de diviser les biens, il ne se produit pas en Angleterre ; au contraire, les successions s'y accumulent sur la même tête, à cause du droit d'aînesse, dont la liberté testamentaire, par l'usage qui en est fait, vient encore aggraver les conséquences.

Voici quelques chiffres relatifs au nombre des propriétaires, tels qu'ils résultent de la grande revision cadastrale de 1876. D'après le New Doomsday Book, comme on appelle ce document officiel en souvenir du Doomsday JBooJc de Guillaume-le-Conquérant, il y a en Angleterre 972,836 propriétaires ^ ; mais plus des deux tiers possèdent moins d'un acre ^. Dix mille propriétaires environ détiennent un gros tiers des terres. En Ecosse, douze personnes possèdent environ le quart des terres. C'est le pays de l'Europe où la concentration de la propriété est poussée le plus loin. « L'Angleterre, dit M. de Laveleye, est la seule nation civilisée où la propriété de la

1 L'évolution de la propriété, p. 487.

2 Pays de Galles y compris, et la ville de Londres exceptée. D'après The Statesman's Year-book de 1888, p. 253.

3 L'acre vaut environ 40 ares.

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terre soit entièrement enlevée anx mains de ceux qui la cultivent \ »

Il est impossible de le méconnaître, une telle situation agraire est fâcheuse au point de vue de l'avenir de la population. La démonstration normale de la légitimité de la propriété foncière n'est pas applicable au régime foncier de l'Angleterre, car on ne peut pas dire qu'une telle constitution de la propriété privée soit celle qui assure le mieux la nourriture du plus grand nombre de personnes. La dépopulation des campagnes, opposée à qui oserait tenter de soutenir cette thèse, suffirait à le confondre. Selon M. Chamberlain, de 1870 à 1885, le nombre des personnes employées aux travaux agricoles, aurait diminué de 800,000 ^ " En revanche rétendue des terres incultes s'accroît, dit M. des Retours : il est parfois plus avantageux, depuis que les producteurs étrangers peuvent amener si facilement leurs denrées sur le marché, de louer une terre pour la chasse que de la faire cultiver \ n

Aussi l'émigration a-t-elle pris des proportions jusqu'ici inusitées. Elle s'élève pour le Royaume-Uni, de 1871 à 1880 à 1,678,919 émigrantsde nationalité britannique. En 1886, il y a 232,900 émigrants d'origine britannique, dont 146,300 anglais ; en 1887,

^ Ouvrage cité, p. 737.

^ Chamberlain Speeches, 1835, p. 112.

3 Voir La réforme sociale, 1886, t. I^r, p. 74.

il y en a jusqu'à 281,796, dont 168,393 anglais, 34,424 écossais, 78,978 irlandais !

Il faut ajouter que chaque année l'immigration (ou retour au pays) de sujets britanniques est considérable. Pour 1886, elle s'élève à 80,018. La différence n'est donc que de 152,882 ; mais le cbiffre est encore énorme. D'ailleurs les anciens émigrants qui reviennent dans la mère-patrie ne retournent pas aux travaux agricoles, et tous les exploitants ou salariés ruraux qui émigrent peuvent être considérés comme définitivement perdus pour l'agriculture. Il n'a fallu rien moins que le prodigieux accroissement de la population en ce siècle pour combler de tels vides. Mais la tendance au ralentissement des mouvements de la population se manifeste dans les Iles Britanniques, comme presque partout depuis quelques années. Le nombre des mariages a diminué de 20o/o de 1873 à 1886. En 1873, il était de 17,6pour 1000 habitants ; en 1886, il n'est plus que de 14,1 \

Nous ne pensons pas que ces constatations soient en opposition avec ce que nous avons dit au chapitre de l'émigration. Elle est vraiment si considérable qu'elle est un signe de malaise social. Si néanmoins la population s'accroît, c'est pour une large part à la coutume même de l'émigration et aux vides qu'elle cause, que cet accroissement doit, à notre

1 D'après un discours de M. Smith, M. P. cité dans l'étude de M. Alph. Allard sur La crise agricole.

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avis, être attribué. Il n'en reste pas moins vrai que l'Angleterre est menacée d'une crise agraire — si elle ne la subit déjà — qui sera désastreuse pour le développement de sa population.

Les conséquences de la concentration sont partout les mêmes. C'est à elles et à la crise agricole qu'il faut attribuer l'accroissement si lent de la population hongroise. On sait que nulle part, sauf en France, la population ne se développe avec autant de lenteur qu'en Hongrie. La question agraire s'y présente à peu près comme en Irlande : il s'agit, en effet, d'im pays purement agricole, oh l'absentéisme sévit, où le paysan est extrêmement obéré. L'émancipation de 1848 a eu pour effet l'envahissement du pays par les usuriers Israélites ^ . La dépopulation des campagnes a pris des proportions effrayantes ".

La misère des paysans italiens doit être attribuée aussi, entre autres causes, à la grande propriété et à la résistance des grands propriétaires aux mesures agraires et humanitaires qu'eût voulu réaliser le pape Pie VII. Nous avons déjà parlé des expulsions qui, en Italie comme en Irlande, déshonorent le Gouvernement. " La population rurale continuera d'être expulsée des champs, disent MM. Meyer et Ardant,

^ L'usure en Hongrie et tout le long du Danube est la grande plaie sociale.

2 Pour plus de détails, voir par exemple le t. II de l'ouvrage de MM. Meyer et Ardant, Le mouvement agraire^ chap. v, La Hongrie; Retaux-bray, 1889.

et aujourd'hui cette vaste plaine qui commence au pied des contre-forts des Apennins, des collines du Latium et de la Sabine, et qui s'étend sur une surface de 240,000 hectares jusqu'au rivage de la mer TjiThénienne, n'est plus qu'une vaste solitude, témoignage des conséquences de la grande propriété \ n

Après avoir vu par l'exemple de l'Angleterre en particulier, l'action de la concentration de la propriété sur la population, pour nous rendre compte de l'influence du morcellement, nous ne pouvons mieux faire que d'examiner la situation de la France même.

L'on n'est pas d'accord sur les conséquences de la diffusion de la propriété. D'après F. Leplay et toute son école, le partage égal — le partage forcé, selon l'expression de l'école — le grand instrument du morcellement, aurait pour effet de ralentir le mouvement de la population, et c'est à cette cause qu'il faudrait attribuer la dépopulation de la France ^

L'on a cité des faits curieux à l'appui de l'opinion selon laquelle la diffusion de la propriété aurait pour effet de réduire les naissances. D'après les calculs du D^ Bertillon, dans 21 départements ayant le moins de propriétaires (177 sur 1,000 habitants), on a trouvé une moyenne de 28.1 naissances, et dans les 30 départements ayant le plus de propriétaires (285 sur 1,000 habitants) seulement 24.7 naissances.

1 Ouv. cité, p. 292.

2 Voir au titre III de ce Livre l'action des lois successorales sur la population.

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M. Cauwès, à qui nous empruntons ces renseignements, fait remarquer, en sens contraire, " qu'en Espagne et en Angleterre, la grande propriété a amené la diminution de la population rurale. La grande propriété a ordinairement pour conséquence la grande culture ; or, celle-ci demande un moindre emploi de bras que la petite culture n .

Comment expliquer les chiffres si ingénieusement rapprochés par le D^'Bertillon? Les progrès de la petite propriété nous paraissent en France montrer l'épargne prenant une direction déterminée. L'acquisition de la terre est considérée comme le placement par excellence des économies, du moins par la population rurale. Les considérations des « capitalistes » au sujet du sol ne sont pas celles du paysan, car le paysan, comme ce personnage d'une comédie connue, met son orgueil à devenir enfin propriétaire, après avoir été locataire toute sa vie. Que s'en suitil? Si l'on accroît son capital terre, et son capital argent en vue d'acquérir la terre, on augmentera d'autant moins son capital enfants : en effet, avoir des enfants, c'est économiquement un mode de capitalisation. Il est peu usité en France.

Néanmoins, à d'autres points de vue, le mouvement de la population doit recevoir une impulsion favorable par le fait de la diffusion de la propriété : la petite propriété est un élément de conservation et de stabilité sociale de premier ordre. Comme telle, elle ne peut qu'encourager les mariages et la natalité,

car la démographie le constate, lorsque Tordre social est troublé par quelque cause que ce soit, l'on voit immédiatement baisser le nombre des mariages et des naissances ^ .

Voici un petit tableau extrait du Statesman's YearhooJc de 1888 (p. 87), relatif à la France et dressé d'après le recensement de 1881. Il paraît en résulter, bien qu'il soit fort incomplet, que les familles de propriétaires, parmi les familles rurales, sont loin d'être les plus fécondes.

lia population agricole française se divise comme suit :

Fermiers-propriétaires. .

Fermiers

Petits propriétaires travaillant pour autrui. .

Chefs d'exploitation

Employés et domestiques

Famille des précédents

D'où il résulte que la famille des fermiers-propriétaires est généralement de trois personnes à peu près, celle des fermiers non propriétaires de quatre per-

i On trouvera d'autres considérations et des renseignements statistiques sur cette question du morcellement, au chapitre relatif à l'influence du droit successoral sur le mouvement de la population .

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sonnes environ \ Il y a donc tout lieu de croire que les uns en moyenne n'ont qu'un enfant, les autres deux. Evidemment un tel chiffre est " menteur comme un chiffre moj^en », mais il éclaire d'un jour singulier la question de la stérilité volontaire, car l'on pourrait multiplier les constatations analogues.

1 Ajoutons au nombre des chefs d'exploitation le nombre de la 3® colonne qui évidemment ne fait connaître que la famille vivante et faisant partie du ménage. Si nous divisons le total obtenu par le nombre des chefs d'exploitation, nous obtenons comme quotient : pour les familles de ermiers propriétaires, 3.13 ; pour les familles de fermiers, 3.8.

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