CHAPITRE III
LA PROSPERITE GENERALE ET LES PROGRÈS DE l'iNDUSTRIE
Action réciproque de la prospérité générale sur la population et de la population sur la richesse. — Accroissement de la population concomitant des périodes de progrès industriel. — Action sur la production agricole. — La machine et la population. — Les grandes agglomérations. — Le prolétariat moderne. Sa situation économique.
Précisons d'abord le mode d'influence du développement économique sur la population. Ce n'est point la prospérité comme telle ^ qui fait progresser la population au point de yue de son accroissement numérique, on le verra plus loin : le niveau des besoins s'élevant, il peut arriver — et l'on voit qu'il arrive — que le mouvement de la population se
* La prospérité générale agit différemment au point de vue économique et au point de vue social. Voir titre L', chap. v ; titre II, chap. 1".
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ralentisse. Mais la prospérité croissante, caractérisée par l'augmentation et le bon marché des produits, amène toujours une accélération du mouvement de la population. Quand le progrès économique est en voie de réalisation, la population monte avec le progrès croissant. Que si le développement économique s'arrête, si même il y a crise et quasi retour en arrière, la population s'accroît moins rapidement, reste stationnaire ou même décroît : le phénomène n'est pas immédiat ; il est sensible, si l'on observe attentivement les données démographiques.
Ici encore nous devons constater des effets de répercussion. L'accroissement de la population contribue au développement économique. Il en est même la condition indispensable. On le pensait avant Malthus, qui s'élève naturellement contre ce qui est à ses yeux un préjugé. " Les politiques ayant observé que les États puissants et qui prospèrent sont presque toujours populeux, ont pris l'effet pour la cause, et se sont persuadés que la population était dans ces États le fondement de la prospérité, tandis que c'est la prospérité qui y produit la population \ n Sans doute, l'accroissement de la vitalité économique doit accroître la demande des bras, mais un accroissement sensible de la production n'a pu avoir lieu que grâce à une augmentation antérieure du chiffre de la population. Qu'en faut-il conclure ? Que
1 Essai. Édition Guillaumin, 1845, p. 457.
l'élan donné, il n'y a pas de raison pour que la population d'une part et la richesse de l'autre ne croissent concomitamment et indéfiniment ? Ce ne serait pas une conclusion bien effrayante ; cependant il faut bien s'entendre sur ce progrès indéfini. Nous ne croyons ni qu'il doive, ni qu'il puisse s'accomplir sans périodes de ralentissement ou d'arrêt. « La richesse, dit M. de Nadaillac, quand elle n'est pas entravée par l'action insensée des hommes, s'accroît dans la même progression que la population, sans que rien jusqu'ici permette même d'entrevoir le terme de cette progression \ n Progression indéfinie, sans doute ; progression qui ne subit jamais de recul, non pas.
L'arrêt tient souvent à des causes extra-économiques. Il peut tenir aussi à des causes économiques. Telle invention, tel procédé nouveau, ne peuvent donner que des résultats limités. Il est certain qu'en Angleterre, en France, en Belgique, l'extension des voies ferrées, sans qu'elle soit désormais impossible, ne se fera plus avec l'élan des années écoulées. Il y a là une cause très sérieuse de ralentissement de la population ; car la construction des chemins de fer a demandé d'énormes travaux de nivellement, de placement des rails et de construction du matériel. L'entretien de cet immense outillage ne demandera pas un effort analogue à sa création.
D'autre part, telle invention nouvelle peut modi-
1 La natalité en France, p. 125.
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fier toutes les prévisions, déjouer tous les calculs. Néanmoins, nous tenons pour certain que les pays dont la population se développera suii^out au siècle prochain, sont les pays à grands territoires utilisables, comme la Russie, les États-Unis d'Amérique, le Canada. L'avenir de l'Algérie aussi nous paraît considérable.
Est-il bien nécessaire d'expliquer comment il est possible que l'augmentation de prospérité résulte de l'accroissement de population ? On pourrait croire cette démonstration superflue, si les malthusiens ne niaient la possibilité du miracle. Ils doivent bien reconnaître, et Malthus l'avait reconnu d'ailleurs, que les États puissants et prospères sont populeux. Mais ils nient ou du moins ils transposent la causalité.
L'explication du fait a été donnée par Bastiat : ^ La densité plus grande rend la production plus facile, n — " Une génération plus nombreuse, dit encore l'auteur des Harmonies économiques^ c'est une plus profonde et meilleure séparation d'occupations ; c'est un nouveau degré de supériorité donné aux facultés sur les besoins \ w
Plus un groupe humain s'accroît, plus le travail devient facile. La division du travail est un fait naturel : elle est pratiquée dans la société la moins compliquée, celle de l'homme et de la femme ; dans la famille comme dans les sociétés les plus étendues.
^ Texte en note au chapitre xvi des Harmonies.
L'homme qui travaille — l'homme normal — produit au delà de ce qu'il consomme. C'est là une vérité qu'il serait bien difl&cile de contester, car dans toute société vivent une foule de non-valeurs pour la production. Donc, l'excédent de la production sur la consommation, le capital, la richesse générale, augmentent avec la population, et dans les cas normaux les deux phénomènes sont si intimement liés qu'on peut, à première vue, ne pas distinguer lequel amène l'autre. Mais on voit aussi que le rechercher est un assez vain exercice, à cause de leur concomitance même qui devrait rassurer les moins optimistes.
Nous voulons envisager ici les conséquences démographiques du développement de l'industrie. Ce développement est très favorable à l'accroissement de la population, bien qu'il ne le soit pas d'une manière aussi absolue et aussi directe que le développement de la culture et l'extension des terres cultivées.
Sans l'industrie , les grandes agglomérations d'hommes seraient impossibles, et d'ailleurs sans raison d'être. Et ces agglomérations, pour le dire en passant, ont bien leurs avantages. Le développement de l'industrie contribue à accroître la demande de& produits agricoles que les ouvriers industriels ne produisent pas, et par conséquent influe sur le développement de la population agricole, car "la demande d'hommes règle nécessairement la production des hommes n , selon l'aphorisme d'Adam Smith. Les
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travailleurs industriels doivent leur alimentation à la production agricole nationale ou à l'importation. La production agricole doit donc croître nécessairement par le développement industriel, et d'autre part celui-ci n'est possible que si la production agricole se développe. Ce serait une erreur non moins grande de vouloir faire obstacle à l'importation que de vouloir qu'on laissât en friche le sol de la patrie. Qu'on ne l'oublie pas : les produits s'échangent contre des produits. Un double marché est ouvert à la production industrielle, le marché national et le marché international. De la conservation de ce double débouché, la campagne, l'étranger, dépend la prospérité industrielle. Celle-ci, en conservant l'un et l'autre, agit sur le développement de la population nationale, et de la population des pays d'où l'on importe l'alimentation d'une partie des travailleurs industriels.
On est amené ainsi à considérer la machine, la machine honnie des socialistes, comme la grande cause de la fécondité du xix® siècle. En augmentant la productivité du travail, en multipliant les produits, en abaissant les prix, en jetant les marchandises à profusion sur le marché, les machines ont amené un mouvement intense d'échanges, qui a donné une poussée formidable au mouvement de la population \ D'autre part, la grande industrie fait elle-
1 On trouvera la confirmation de ces vues dans la dernière édition
même l'effet d'une pompe aspirante : elle attire le flux humain. Voici, par exemple, l'accroissement de Koubaix \ dont la population est :
En
L 1771 de
8,500 hi
abitants.
rt
L'effet des machines au point de vue des prix — c'est-à-dire de leur influence indirecte sur la population — et aussi au point de vue de leur influence directe sur la population, a été compris tout autrement par les socialistes. Ceux-ci d'ailleurs n'ont fait que , reproduire sur ce point les enseignements de l'économie politique classique.
Voici comment s'exprime sur ce sujet M. de Sismondi : « Les manufactures perfectionnées n'ont jamais diminué le prix de leurs produits que dans une proportion arithmétique, tandis qu'elles ont suspendu la main-d'œuvre dans une progression géométrique ^. J5 M. Le vas seur réfute parfaitement l'asser-
(1891) du Traité d'économie politique de M. Courcelle-Seneuil, 1. 1^^', chap, i«^ § 3, p. 152.
1 Chiffres cités par M. Levasseur. Compte rendu de r Académie des sciences morales et politiques y 1887, t. P^, p. 266.
2 Nouveaux principes d'économie politique. Édition de 1817, t. II, p. 324. — On retrouve l'influence de Malthus dans les termes qu'emploie Sismondi.
tion de cet auteur, et établit l'influence salutaire des machines sur les salaires, dans son Histoire des classes ouvrières depuis 1789 : " Un industriel qui employait dans sa manufacture un capital de 300,000 francs, dont un tiers en matières premières et deux tiers en salaires, trouvait-il une machine qui réduisait de moitié la main-d'œuvre, il ne laissait pas improductifs les 100,000 francs qu'il se trouvait dès lors avoir en excédent. Il en employait une partie à monter sa machine, et plaçait l'autre chez un banquier qui rendait cet argent en prêts à l'industrie ; ou mieux encore, dès qu'il avait l'espérance de s'ouvrir des débouchés, il ramenait cette dernière partie à sa destination primitive et agrandissait sa manufactm'e \ ;? Le résultat dernier de l'emploi des machines c'est donc une augmentation de la demande du travail ; car, à côté de l'industrie que l'on considère — par exemple l'industrie textile — il y a les industries qu'on ne considère pas : l'industrie mécanique qui construit la machine après que l'industrie métallurgique en a préparé la matière première, l'industrie minière qui fournit le combustible aux hautsfourneaux, aux laminoirs et à toutes les usines qui emploient des moteurs à vapeur — et qui utilise ellemême des engins' mécaniques. D'après Wolowski^ la raison dominante des accroissements de population, est qu'on rencontre dans le pays des moyens d'occu-
pation et d'existence \ — et quelle époque en a fourni davantage que l'ère de la grande industrie !
La concomitance du grand développement industriel et de la formation — ou du moins de la multiplication — des grandes agglomérations urbaines est démontré par les événements. Aux États-Unis par exemple, en 1790, il y a treize villes de plus de 5,000 habitants, aucune n'en a plus de 40,000. En 1880, il y en a 494 de plus de 5,000 âmes, quarante de plus de 40,000, treize de plus de 100,000 ^
Aujourd'hui, il y en a au moins trente de plus de 100,000 habitants. La proportion des personnes vivant dans les localités de plus de 5,000 âmes est à la population totale :
En 1790 comme 3.3 est à 100.
Suivant les relevés d'Arthur Young, la population des campagnes était en France, dans ses anciennes limites, de 25,521,538 habitants, et celle des villes et bourgs de 5,709,2701 En 1846, la population rurale atteint 75.58 «/o de la population totale de la France.
1 Compte rendu de r Académie. 1857, t. II, p. 200.
2 Article de M. de Laveleye. Revue des Deux Mondes, livraison du 1«^ avril 1889.
^ J.-B. Say. Traité d'économie politique, p. 330.
PEOGRÈS DE l'iNDUSTEIE
En 1856, la population rurale atteint 72.69 ^/o. r, 1866 « « « « 69.50 „
n faut remarquer que la même cause (la facilité des communications) qui permettra à l'équilibre international et intercontinental de la population de s'établir, permet précisément aussi ces grandes agglomérations, qui, lorsque leurs proportions deviennent excessives, sont à l'intérieur des divers pays une cause de déséquilibre de la population. « Sans les bateaux à vapeur, dit M. de Laveleye, il eût été impossible d'approvisionner et de nourrir les quatre millions d'habitants de Londres et de sa banlieue ; maintenant rien n'empêclie qu'ils ne s'élèvent un jour au double \ t? En France, où la population s'accroît si lentement, Paris forme .une agglomération de trois millions d'habitants — près du douzième de la population totale, et près du quart de la population urbaine. Pour quiconque a lu sur cette question les considérations de M. Levasseur, cela n'est pas étonnant ; est-ce désirable ?
« Le taux d'accroissement delà population urbaine, dit l'éminent démographe, est supérieur à celui de la population rurale, puisque celle-ci a diminué ; celui des villes de plus de 20,000 habitants est très supé-
1 Revue des Deux Mondes, U^ avril 1889, p. 653.
rieur à celui de la population urbaine en général, celui des grandes villes de plus de 100,000 habitants est supérieur à celui des autres villes, et celui de Paris l'est de beaucoup à celui de la moyenne des grandes villes. Ces faits confirment la loi que nous avons déjà constatée ailleurs, à savoir que : la force d'attraction des groupes humains, comme celle de la matière, est, en général, proportionnelle à la massée n Eapprochés du faible et très lent développement de la natalité, ils donnent à réfléchir. Nous avons dit déjà qu'il fallait se garder, en matière d'accroissement de la population urbaine, d'un pessimisme injustifié. Il faut se garder aussi de trop d'optimisme. Il est certain que l'exode des ruraux est fatal et que les grandes agglomérations se sont formées par l'appoint rural. La population urbaine ne vaut pas la population rurale, ni physiquement, ni moralement, ni démografiquement. Le rural est plus vigoureux; il y a moins de déchet parmi les conscrits ruraux ; la moralité des populations rurales s'accuse par les statistiques annuelles ; la criminalité y est moindre que dans les villes ; les constatations démographiques se présentent plus favorablement. Au point de vue de l'ordre et delà paix publique — point de vue que la démographie ne saurait négliger — les grandes agglomérations présentent des inconvénients évidents.
1 Compte rendu de V Académie, 1887, t. 1er, p. 209.
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Il ne nous paraît pas possible de fixer une proportion mathématique pour la répartition de la population à la campagne ou à la ville. Nous n'entendons pas parler de la fixation par la loi, qui serait absurde ; mais nous nions même que l'économiste puisse formuler un desideratum applicable dans tous les cas. " Les écrivains économiques, dit J.-B. Say, estiment qu'un pays florissant peut nourrir dans ses villes un nombre d'habitants égal à celui que nourrissent les campagnes, n Abstenons-nous de ces généralisations. Observons seulement qu'un moment viendra où. la diminution des profits industriels fera regretter certains déplacements de population, et où l'on souhaitera de pouvoir rendre aux campagnes les unemployed urbains.
La population la plus intéressante, parce qu'elle est la plus nombreuse, parce qu'elle est le grand réservoir national à cause de ses qualités prolifiques, la population des classes inférieures a-t-elle gagné ou perdu au progrès industriel et au développement de la richesse générale ?
La solution de la question sociale est dans la réponse à cette question. Pour nous, elle y a gagné, et la question sociale se résoudra en se posant chaque jour plus clairement : la société progresse et la classe " déshéritée j? , comme on l'appelle, voit monter le niveau de ses jouissances.
La solution de la question sociale, la seule et la bonne, c'est l'évolution lente de la société vers un
meilleur avenir, par l'amélioration des individus et des collectivités.
Au chapitre suivant, nous traitons de l'action de l'augmentation de la population sur ce qui est le plus tangible dans la situation de l'ouvrier, le salaire.
De l'amélioration de l'individu par l'éducation, nous parlerons au titre IL Disons un mot ici de l'amélioration sociale. De grands devoirs s'imposent aux gouvernants. Nous n'en traiterons galère au titre III, consacré à l'influence des lois sur la population, parce qu'un examen de la législation ouvrière nous entraînerait trop loin. Qu'on nous permette ici une digression, d'ailleurs plutôt apparente que réelle, et très restreinte d'étendue.
" Jamais l'homme n'a travaillé comme en ce siè- « cle. Jamais l'esclave sous le fouet, le serf corvéable « à merci, n'ont peiné comme l'ouvrier contempo- " rain à l'usine, au fond de la mine. Jamais l'escla- « vage n'a pesé si lourdement sur ses victimes que « l'industrialisme contemporain. Cela est horrible. « Et il y a quelque chose de plus horrible, et qui « crie vengeance, semble-t-il : c'est la philanthropie « sereine et théorique des riches. Le maître antique « disait : " Travaille, c'est mon plaisir. » C'était un « bourreau volontaire dont on pouvait espérer une « heure de miséricorde. Aujourd'hui le patron, le « capital, dit volontiers : « Non possumus. » Cela ^ est effrayant, irritant, n Telle est, croyons-nous,
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la pensée de beaucoup de personnes : ou bien elles croient constater un fait, sans plus ; ou bien elles sont tentées de dire que le peuple à raison de dénoncer par l'organe des prolétaires les plus intelligents, l'iniquité du sort ; et elles n'en sont que plus effrayées quant aux conséquences d'un état social si menaçant et si menacé. De ces difficultés, l'étude de la question de la population donne la clé. Toutes ces généralisations sur la misère du peuple sont excessives. Le niveau des jouissances a universellement haussé, et les plus pauvres d'aujourd'hui ont, en fait de vêtement et d'alimentation, une situation meilleure que les plus pauvres des époques antérieures : bas, souliers, chemise, pain blanc, qui en manque aujourd'hui ? Non que personne n'en manque jamais ; mais le temps n'est pas éloigné où c'étaient des objets de luxe, il importe de ne pas l'oublier.
Il faut reconnaître néanmoins qu'il existe un moument social, une tendance selon nous invincible à l'évolution de la société. Ce ne sont pas les besoins matériels qui seuls se sont étendus: l'idéal de justice sociale (nous ne disons pas de justice absolue, ce serait impossible) s'est élevé.
Les gouvernements doivent intervenir, mais ils le doivent pour sauvegarder la liberté et non pour l'entraver. Il faut notamment que la liberté soit assurée dans la conclusion du contrat du travail. Il y a là des problèmes à résoudre dont la solution est peut-être difficile: nous nions qu'ils soient insolubles.