‹ La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essorChapitre 22 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'acceoissement de la population et le soet des salaeiés

Action réflexe du développement de la population sur la population. Comment elle s'exerce d'après Malthus et son école. — A qui profite l'augmentation de richesse produite due à l'accroissement de la population ? Solution de l'école anglaise et de l'école socialiste. — Taux des salaires et sort des salariés. — Théorie du salaire nécessaire. Le fonds des salaires. Théorie vraie du salaire. — Si l'augmentation de la population multiplie anormalement l'oflfre du travail. — Les unemployed. — Causes diverses qui agissent sur le salaire. — Les faits. — Puissance des masses ouvrières dans l'ordre politique : sa réaction économique.

Au nombre des causes qui agissent sur le mouvement de la population, il faut ranger ce mouvement même. Si l'existence de cette action réflexe ne fait l'objet d'aucun doute, la nature de ses conséquences au contraire donne lieu a de notables divergences d'idées. A en croire Malthus, l'augmentation de la population doit causer à assez bref délai l'arrêt de

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son développement, grâce à l'insuflâsance des subsistances qui en est la suite nécessaire. Nous comprenons tout autrement l'action de la population sur elle-même : nous croyons que l'accélération du mouvement de la population accélère la production, qu'elle est une cause de prospérité — et exerce ainsi une influence favorable sur ce mouvement.

Dans l'hypotlièsedeMaltlius, on peut dire a priori les effets de l'augmentation de la population sur le sort des salariés. Si la production est insuffisante, il est bien clair que, dans une société où les biens sont inégalement répartis, la classe la plus pauvre en souffrira surtout. On conclut tout naturellement de là que plus il y a de pauvres, plus ils sont pauvres. Cette affirmation est d'ailleurs conforme aux enseignements de l'économie classique sur le salaire, sans qu'elle nous en paraisse plus vraie.

Si au contraire l'augmentation de la population enricbit la société — ce qui est, à notre avis, indéniable — il ne s'ensuit cependant pas nécessairement que toutes les classes profitent également de cet enricbissement. Nous voulons rechercher ici l'influence des accroissements de population sur la condition des salariés : nous étudierons ainsi en réalité l'une des causes qui peut déterminer les progrès de la population ou entraver son essor ; car le sort de la masse des citoyens influe certainement sur le développement de la population et de diverses manières. Déjà le seul fait que le peuple considère l'augmen-

tation des familles, soit comme une cause de prospérité, soit comme une cause de misère, influera sur le nombre des mariages et sur la fécondité de ceux-ci.

A qui va l'augmentation de richesse créée par l'augmentation de la population, aux riches ou aux pauvres ? Chose étrange, du moins en apparence, l'école anglaise et l'école socialiste donnent à cette grave et capitale question la même réponse : Aux riches.

Que tel soit l'avis des adversaires de l'ordre social, il ne faut pas s'en étonner. Il est plus singulier de le voir partagé par les classiques ; bien plus, de constater que c'est sur leurs théories que le socialisme base son argumentation.

Toute la théorie classique sur le salaire est résumée dans cet aphorisme de Cobden : " Le salaire baisse quand deux ouvriers courent après un maître ; le salaire monte quand deux maîtres courent après un ouvrier, n On en conclut que l'augmentation du nombre des ouvriers, conséquence de l'accroissement de la population — car c'est la classe ouvrière qui procrée davantage — augmente la concurrence entre les travailleurs au profit du capital.

Ce point de vue donne lieu à une première observation. C'est évidemment s'en tenir à des considérations bien étroites que de voir seulement dans l'augmentation de la population et du nombre des travailleurs, la concurrence qu'ils vont se faire et

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l'influence qu'elle exercera sur le taux des salaires. Le taux du salaire ne renseigne pas sur la valeur réelle du salaire. A examiner, par exemple, le taux des salaires en Belgique, à le rapprocher des salaires en France, on concluerait que le sort de l'ouvrier français est infiniment plus satisfaisant que celui de nos travailleurs belges. Or, cela est-il certain ? Le taux des salaires n'est qu'un des facteurs du problème de la vie économique ; le coût de la vie, voilà l'autre facteur qui ne doit pas être perdu de vue !

Sans doute la loi de l'offre et de la demande règle (du moins dans une certaine mesure, comme nous le verrons plus loin) le prix du travail comme elle règle le prix des marchandises. Mais toute augmentation de population ne modifie pas uniquement les conditions de l'offre des bras. Elle modifie aussi les conditions de la demande des bras.

Cela paraît évidemment, et pourtant l'économie classique enseigne le contraire.

A la suite de Turgot, les économistes de l'école anglaise considèrent que le grand nombre des ouvriers, en surchargeant d'offres le marché des bras, amène l'ouvrier à livrer son travail au moindre prix possible, en d'autres termes au prix qui suffit seulement à lui permettre la satisfaction stricte de ses besoins les plus impérieux.

Un aphorisme de Turgot formule ce pessimisme odieux : En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de V ouvrier se home

à ce qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance.

C'est là une affirmation gratuite.

La doctrine du salaire nécessaire, comme on l'appelle, est fausse ainsi entendue. Sans doute il y a un salaire nécessaire au-dessous duquel la rémunération du travail ne pourrait être abaissée. Mais au nom de quelle constatation confond-on le salaire minimum et le salaire normal ? C'est là une première réponse.

L'aphorisme de Turgot a reçu une confirmation prétendument scientifique dans l'enseignement de Ricardo et de Stuart Mill, en d'autres termes, dans la tliéorie du fonds des salaires.

Qu'est-ce que le fonds des salaires ? Voici la définition qu'en donne M. Leroy-Beaulieu : " Il y aurait dans chaque nation une sorte de réserve destinée à être distribuée entre les travailleurs manuels, à fournir les salaires, et que ceux-ci dans leur ensemble ne pourraient dépasser. Tous les efforts des ouvriers ne pourraient arriver à faire hausser leur propre rétribution tant que ce prétendu fonds des salaires ne se serait pas naturellement accru \ w

Exposons, à l'encontre de cette théorie, la théorie vraie du salaire.

C'est à l'aide du capital que le salaire se paie ; mais le rôle utile, indispensable même du capital consiste en une simple avance. En dernière analyse,

1 Essai sur la. répartition des richesses, 3® édit., p. 380.

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c'est le consommateur du produit qui rétribue le capitaliste et l'ouvrier. Le capitaliste sert d'intermédiaire, de banquier et d'assureur : il met la matière première à la disposition de l'ouvrier, lui paie son travail sur l'heure et prend à sa charge l'aléa de la vente. Ce n'est que lorsqu'il vend en perte que l'industriel supporte, et pour une part, le paiement du salaire.

Le salaire est avancé par le capitaliste^ mais sa mesure, c'est le produit, non le capital.

C'est si vrai que l'ordre chronologique des faits que nous avons indiqué comme normal n'est pas tou- 3 ours observé. Si le capital est rare, il arrive que ce soit le travail qui fasse crédit au capital. C'est même le cas ordinaire pour la partie du salaire qui se paie en argent, dans les régions agricoles où les ouvriers ne reçoivent leurs gages qu'après que le fermier a encaissé le prix de la récolte.

Les salaires sont en relation avec la production actuelle à laquelle concourt la main-d'œuvre, et non ^vec le capital déjà acquis \

Le salaire n'est qu'une fraction du prix de la chose, celle qui correspond au travail manuel. Il s'ensuit que la somme des salaires payés dans une société augmente avec les produits.

La théorie contraire, celle du salaire nécessaire,

1 Voir Cauwès. Précis d'économie politique, t. II, n°817.

admet d'ailleurs ramélioration progressive des salaires, comme conséquence de l'enricliissement de la société — et de la limitation corrélative de la fécondité.

« La loi d'airain, dit M. Cauwès, c'est la fatalité de l'insuffisance des salaires, et la théorie du fonds des salaires, l'inefficacité des efforts que pourraient faire les ouvriers pour y échapper n . Il est bien vrai que les socialistes insistent surtout sur cette inefficacité. Cependant elle n'est pas absolue. Stuart Mill indique un remède au mal : la limitation de la fécondité.

C'est là pour les économistes classiques, le seul moyen d'empêcber les conséquences sinon fatales de l'inégalité des conditions ! Et quoi d'étonnant, si l'on tient pour démontrée la théorie du fonds des salaires? « Le nombre des travailleurs a augmenté, écrit Staart Mill, leur condition a déchu dans la même proportion ; ils partagent entre plus de têtes le produit de la même somme de travail qu'auparavant, n Comme si la quantité de travail ne devait pas augmenter avec le nombre de travailleurs et le nombre des bouches à nourrir !

« Un marché surchargé d'ouvriers^ avait dit Malthus, et de forts salaires à chacun d'eux, sont deux choses parfaitement incompatibles, v C'est évident ; mais pareille affirmation n'est pas le moins du monde démonstrative. Ce qu'il faudrait prouver, c'est que l'augmentation de la population multiplie

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anormalement l'offre de travail. Nous le nions réso- Imnent, bien que l'examen des faits soit assez délicat.

Il faut admettre, avec Bastiat et la généralité des adversaires de Malthus et de son école, que tout homme produisant généralement plus qu'il ne consomme, l'augmentation de la population et l'augmentation de la richesse vont de pair. Mais ne s'ensuit-il pas que l'écart entre la fraction de la population dont le concours est nécessaire pour nourrir l'autre, et la population totale, va toujours croissant ? Sans doute ; il faut concéder que si le niveau des besoins restait toujours le même, le nombre des ouvriers nécessairement inoccupés augmenterait. Mais le niveau des besoins croît et croît naturellement, parce que l'augmentation de la population, en rapprochant leshommes, en facilitant les échanges, en augmentant ce que Bastiat appelle les utilités gratuites, en permettant de produire plus — ce qui entraîne une diminution des frais généraux — permet de réduire en même temps le coût des choses, et en multiplie ainsi la consommation, sans que le salaire soit défavorablement affecté.

Autre observation. Avec la population augmentent les fonctions de l'État. Des besoins tout nouveaux naissent. Ainsi encore s'accroît le nombre des citoyens dont l'activité ne peut s'appliquer directement à la production économique. D'ailleurs, nous l'avons déjà constaté, c'est l'augmentation de la

population qui a rendu possibles et utiles tous les grands travaux du siècle.

Que dire des unemployed ? Le grand nombre des ouvriers sans travail, voilà le chancre social !

Évidemment, comparé à celui des autres époques, le « résidu social n est plus considérable. Mais il n'est point démontré qu'il ait augmenté relativement à la masse. C'est une première observation.

Nous voulons faire à l'objection une réponse plus directe.

Écartons d'abord les « sans travail » volontaires. Il y en a, ceci ne peut être nié.

Distinguons ensuite le travail qualifié et le travail non qualifié.

Parmi les ouvriers sans travail, un certain nombre, le plus grand nombre, n'ont pas de profession déterminée — pas d'aptitudes professionnelles spéciales. La société a une part de responsabilité dans cette situation. Grâce à l'individualisme excessif de ce temps, l'apprentissage a été négligé. C'est un mal grave et très grave. Mais il est bien clair qu'on peut en arrêter les funestes résultats par le développement des associations ouvrières, et au besoin par la loi. Les législations qui réglementent le travail des enfants et des adolescents n'ont pas d'objet plus important que celui-là.

Il y a lieu de tenir compte aussi de la crise économique, du marasme des affaires. La crise tient, croyons-nous, à des causes artificielles, à la"'con-

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traction monétaire et à ses conséquences. Rien de plus instructif à cet égard que les conclusions de la Dépression of trade Commissioriy et les déclarations de certains délégués à la conférence monétaire internationale de Bruxelles.

Là est la clé de ce mystère, sinon inexplicable : d'une part progrès et développement de l'industrie, crise de l'autre. Par la baisse ^ et l'instabilité des prix, le résultat de la plus grande partie des entreprises industrielles est rendu incertain, les profits sont réduits et tombent à rien. La crise atteint indirectement, mais cruellement, le travail en restreignant son emploi ^ Il est bien clair qu'à la reprise des affaires correspondrait de nouveaux débouchés ouverts au travail.

Mais le nombre des tmemployed est réductible encore d'une autre manière. La tendance des ouvriers industriels à la réduction de la journée de travail est un facteur très important du problème social. La diminution de la journée normale de travail équivaudra à une véritable raréfaction de la main-d'œuvre. Elle permettra, grâce à la multipli-

1 Baisse des pn^ et bon marché ne sont pas synonymes. L'inconvénient de la baisse des prix, c'est leur instabilité.

2 « L'armée des travailleurs inoccupés s'augmente et continuera à s'augmenter aussi longtemps que les prix continueront à baisser, et qu'ainsi sera découragé le placement des capitaux dans les affaires industrielles. » Discours de M. Jones à la Conférence monétaire internationale de Bruxelles. Procès- verbaux de cette conférence, p. 261.

cation des équipes, d'employer l'excédent de population ouvrière. Combinée avec une augmentation quotidienne de l'emploi du matériel industriel, elle permettra de maintenir les salaires actuels. Déjà aujourd'hui, là oh. le travail est continu — et spécialement dans les industries où la continuité résulte de la nature des choses — les ouvriers, dont le travail est de durée relativement courte, ont de hauts salaires. Lorsque le chef d'industrie emploie deux ou trois équipes, on constate que les salaires s'élèvent dans l'ensemble à des sommes très considérables. La continuité du travail combinée avec le renouvellement des équipes — ce qui a de plus l'avantage d'augmenter l'effet utile du travail — aboutit à une réduction considérable de tous les autres frais généraux.

En réalité, des causes diverses agissent sur le salaire. On peut les ramener à trois catégories, ainsi que le fait M. Leroy Beaulieu.

P^ catégorie : Le rapport des capitaux matériels à la population. — Notons ici que, d'après tout ce qui vient d'être dit, ce rapport est favorablement influencé par l'augmentation même de la population : plus la population augmente, plus augmentent les capitaux, et ceux-ci augmentent plus vite que celle-là. « Les capitaux, dit l'économiste américain Peshine Smith, ont la tendance de s'accroître plus rapidement que le nombre des hommes — le salaire tend à augmenter avec l'accroissement de la population

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— à chaque progrès de la mécanique correspond la hausse de la valeur du travail humain et la baisse de la valeur des capitaux. ^ Nous verrons à l'instant que les faits confirment cette appréciation. — Il faut remarquer encore que l'existence des capitaux n'a pas les bons effets qu'on en doit attendre normalement, si leurs détenteurs ne sont pas encouragés par l'état général des affaires à engager leur fortune dans les entreprises industrielles. La vérité, que M. P. Leroy Beaulieu a fort bien dégagée, la voici : « Plus la production augmente relativement à la population, plus il y a de chances pour que les salaires s'élèvent.

2^ catégorie : L'accroissement de productivité du travail de l'ouvrier. — En fait, elle a augmenté aussi avec la population. Les socialistes prétendent, au contraire, que le machinisme a accru la misère des classes laborieuses. Il est bien certain que l'adhésion à la théorie du fonds des salaires mène logiquement à cette conclusion.

3^ catégorie : L'avantage que les lois, les mœurs peuvent donner à l'une des parties contractantes. — Cette dernière cause n'a pas agi favorablement sur le salaire, tant s'en faut. Mais il s'agit ici de l'élément le plus facile à modifier. Il a sa grande importance : l'augmentation du taux des salaires aurait été bien plus considérable sans l'intervention de ce dernier facteur.

Comment se présente normalement l'augmenta-

tion du capital et de la productivité du travail par rapport à l'augmentation de la population ?

« Si la population ne pullule pas d'une manière exubérante, dit M. Leroy-Beaulieu, l'accroissement des capitaux par l'épargne, par les travaux publics qui sont une forme de capitalisation, doit être plus rapide que la progression du nombre des habitants, et de ce chef, les salaires doivent hausser. — C'est une fausse opinion que celle de Malthus qui considérait que la population se développe plus vite que les subsistances. Il est certainement des pays oil l'accroissement de la population est très rapide, trop peutêtre, par exemple la Belgique et l'Allemagne ; néanmoins les salaires y haussent moins, il est vrai, que dans d'autres pays comme en France où la population est plus stationnaire. »

Normalement, c'est-à-dire le plus souvent et sauf le cas de perturbations graves dans les procédés industriels (comme le cas de l'introduction des machines), cas infiniment rares dans l'histoire des classes ouvrières, — nous pensons que l'accroissement de la population doit agir favorablement sur le sort des ouvriers, parce que la densité de la population permet une meilleure division au travail et l'entreprise de travaux nouveaux, et d'autre part augmente la demande des consommations et permet de produire davantage ; — car c'est la demande qui, en dernière analyse, règle l'offre. C'est elle qui, lorsqu'elle augmente, favorise une production plus économique et

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la vente à bon marché. Or, au bon marché des denrées correspond l'élévation du salaire réel. L'augmentation de la population n'amène donc point de perturbation fâcheuse dans les relations économiques.

Sous le bénéfice de ces observations, on peut aborder la démonstration par les faits de la fausseté de théories incriminées.

Les faits contredisent la théorie du salaire nécessaire.

Si l'on envisage la question du salaire au point de vue historique, il n'est pas possible de douter qu'il ne se soit accru. Le salaire réel, c'est-à-dire l'ensemble des besoins que le salaire en monnaie permet de satisfaire,, est évidemment seul en cause ici, et la hausse de ce que les Anglais appellent le standard oflife est incontestée.

Cette hausse du niveau des besoins est si évidente que les socialistes, forcés d'en convenir, déplacent la question. « Votre situation comme hommes, disait Lassalle aux travailleurs de l'Allemagne, ne se mesure pas comparativement à la situation de l'animal dans la forêt vierge, ou comparativement à celle du nègre de l'Afrique, ni à celle du serf d'il y a deux cents ans ou même d'il y a quatre-vingts ans ; elle n'a pour mesure que la situation de vos comtemporains et de vos concitoyens, que la situation des autres classes dans le temps où vous vivez. » Il n'est pas possible d'adhérer sans réserves à ce point

de vue. Les inégalités naturelles produiront toujours des inégalités sociales, et la classe la moins favorisée se trouvera toujours malheureuse. Il n'y a pas de remède à cela. Mais les meneurs socialistes ont intérêt à exciter les convoitises. On entretient ainsi la liaine des prolétaires contre les autres classes, « comme le mendiant entretient la plaie qui le fait vivre v !

En définitive, il y a là une méconnaissance voulue des faits ; car, comme l'écrivait il y a plus de cinquante ans Hippolyte Passy, " si la civilisation, à mesure qu'elle avance, distribue inégalement les richesses qu'elle produit et multiplie, c'est sans rien ôter à ceux qu'elle traite le moins favorablement \ »

L'événement a confirmé cette vue de Bastiat, qui écrivait en 1848, peu de mois avant sa mort : « A chaque pas de l'homme dans la voie de la civilisation, ses besoins embrassent un cercle plus étendu ^. » — « Les faits, a pu écrire M. Leroy-Beaulieu, démontrent avec une irrésistible évidence que toutes les classes ont participé au progrès général ^ n

Il faut renoncer enfin à ce pessimisme dangereux vers lequel on se sent entraîné après lecture de faits savamment groupés pour attiser le feu de la haine sociale. Voici par exemple une constatation des plus

1 Mémoires de V Institut, 1839, t. II de la 2« série, p. 310.

2 Harmonies économiques, ch. xvi.

3 Essai sur la répartition des richesses, p. 44.

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rassurantes et des plus topiques que fait M. Levasseur dans son Histoire des classes ouvrières. D'après cet auteur, avant 1789, en France, « la moyenne de la vie était de 28 ans environ ; elle dépasse aujour- 37 ans, c'est-à-dire qu'avant 1789 beaucoup plus d'enfants ou de jeunes gens, faute de soins, d'aliments, de bien-être, étaient moissonnés avant l'âge : signe de misère. Les générations qui s'élevaient, étaient, quoi qu'on dise, plutôt chétives que robustes. Un homme de cinq pieds (1"^ ^2b^^) était bon pour la milice, et le quart ou 25 p. c. de ceux qui tiraient au sort étaient exemptés pour défaut de taille. Aujourd'hui (1867), la taille moyenne de l'armée est de 1™ 65. » Objecterez-vous que ces constatations sont relatives à la France seulement ? " Les salaires des ouvriers, dit M. de Nadaillac dans son livre sur La Natalité en France^ ont subi une hausse générale dans tous les pays du monde. Comme classe, ce sont certainement eux qui ont profité dans la plus large mesure de la progression de la richesse \ »

« Que l'on compare, dit M. Levasseur, les deux enquêtes provoquées par l'Académie des sciences morales et politiques, et qu'ont faites, à vingt-cinq ans de distance, Villermé et M. Louis Reybaud. Ils ont visité les mêmes villes de fabrique, la scène est la même, mais le spectacle a changé. La lecture du premier laisse une profonde impression de tristesse,

la lecture du second ouvre quelques aspects plus riants et fait une place à l'espérance \ v L'on constate encore cet autre fait, qui est la preuve irréfutable de l'amélioration du sort des classes laborieuses : " Le progrès général des consommations en France ^ w , — et ailleurs, pouvons-nous ajouter.

« Depuis cinquante ans, dit M. C. de Varigny, la hausse des salaires a été constante, et si le coût de la vie s'est accru, ce n'est pas dans la même proportion. En Angleterre, les salaires de la classe ouvrière ont augmenté de 20 «/o de 1839 à 1869, et de 1859 à 1875, la hausse n'a pas été moindre, 60 ^/o ^ n

" Le mouvement économique moderne, dit M. Cl. Jannet, loin de déprimer la condition des ouvriers, tend au contraire à l'améliorer \ n

En Belgique; la hausse du salaire réel a été considérable. A ne considérer que le salaire nominal, on s'expose à errer gravement sur ce point. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, le très bas prix des denrées alimentaires. L'énorme consommation d'alcool dans notre pays prouve trop surabondamment en faveur de l'élévation progressive du salaire réel.

Le grand accroissement de la masse des prolétaires en ce siècle, doit leur profiter d'une autre manière encore.

12 Ouv. cité, t. II. pp. 445 et 451.

' Les grandes fortunes aux États-Unis et en Angleterre, p. 183.

^ Le Correspondant, 25 juillet 1887, p. 338.

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Ce n'est pas le salaire de l'ouvrier seulement qui a augmenté, c'est aussi l'importance de l'ouvrier dans la société. Le nombre est une force, et, avec le nombre des prolétaires a cru leur force ; c'est là un fait incontestable. Il y a bien des abus dans l'administration, bien des injustices dans la législation — nous parlons de la situation de la généralité du pays — qu'on n'eût point songé à supprimer ou à réparer, si le prolétariat n'avait inspiré, par l'effroi de son nombre, aux dirigeants, la grande préoccupation de tous ceux qui voient clair, le soin d'étudier et de résoudre la question sociale. L'avenir — et cet avenir, Rossi l'avait prévu ^ — est à l'association sous sa double forme : la coalition et la coopération. Elle n'eût pas été efficace jadis, elle ne le deviendra — si elle ne l'est déjà — qu'à raison de l'existence d'ag glomérations ouvrières, conséquences du progrès industriel et de l'accroissement de la population.

« Toutes les forces de notre civilisation, dit M. Leroy-Beaulieu, tendent à améliorer, à élever le sort du travailleur manuel, n C'est ici que l'on saisit toute la fausseté, du moins dans son application au temps présent, de l'ancienne école économique. Toutes les dissertations d'Adam Smith et de Turgot sur la dépendance où se trouve l'ouvrier vis-à-vis du patron, toutes les distinctions subtiles de Ricardo et de Stuart Mill sur le prétendu « salaire naturel ?»

* Voir Introduction à VEssai, p. lti.

et sur le non moins chimérique " fonds des salaires n y sont de véritables enfantillages sans aucune portée pratique. La célèbre « loi d'airain ?? inventée par Lassalle, la " constitution de l'humanité en pauvreté » imaginée par Proud'hon, sont des rêveries qui n'ont aucune analogie avec la réalité.

« Fort de l'abondance des capitaux, de la multiplication des machines, de la demande de bras sans cesse accrue, le travailleur manuel va devenir le favori de la civilisation. Sa rémunération réelle s'accroît et s'accroîtra, même en tenant compte du renchérissement de certains objets. Toutes les situations acquises se dépriment au-dessus et autour de lui, la sienne seule grandit \ »

« La force et la richesse des Rois, avait dit Henri IV, consiste dans le nombre et dans l'opulence des sujets ^ » — « En ne séparant point, dans sa pensée, le nombre et l'aisance des citoyens, dit M. Wolowski, Henri IV proclame la véritable doctrine en matière de population. Vouloir isoler ces deux termes, c'est tomber dans l'erreur. Il ne suffit point que la population se multiplie, si c'est au prix des souffrances et de la dégradation des habitants : la misère est prolifique sans engendrer ni force pour l'État, ni activité pour les individus.

1 Ouvrage cité, p. 550.

2 Préambule de TÉdit de 1599 sur le dessèchement des marais. Pour la citation de "Wolowski, voir l'édition qu'il a donnée des Principes d'économie politique, de Roscher, t. II, p. 331.

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« Se contenter d'un autre côté, d'une part plus considérable de bien-être acquise à chacun des membres qui composent une population stationnaire ou rétrograde, c'est réduire à une opération d'arithmétique trop simple, le problème de la richesse des nations. Sans doute, si le nombre des participants n'augmente pas ou diminue, en présence du développement de la production, la part de chacun peut facilement devenir plus considérable. Mais n'y aurait-il pas, dans un pareil effet de la civilisation, un détriment et un danger ?. . .

« Que deviendraient les contrées plus riches et plus civilisées qui s'attacheraient à une doctrine trop étroite, en ne songeant qu'à mettre un temps d'arrêt à la multiplication des habitants ? Elles risqueraient d'offrir une conquête facile à des peuples plus jeunes qui croîtraient en chiffre et en puissance, n

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