‹ La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essorChapitre 23 sur 67 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ce n'est pas TaisEince, mais l'essor de l'activité économique qa favorise le développement de la population. — Action répressive de la pauvreté. — Comment la pauvreté favorise la fécondité : coût de l'éducation de l'enfant pauvre.

L'action si efficace qu'exerce l'accroissement de la population sur la production, — lorsque d'ailleurs l'ensemble des causes qui agissent sur la population ont permis son développement, — n'a pas nécessairement pour corollaire une influence aussi considérable de l'accroissement de la prospérité générale sur le mouvement de la population.

Ce qui favorise l'accroissement de la population, c'est plutôt l'essor de l'activité économique, le besoin de bras, la marche vers une plus grande somme de bien-être.

Par les considérations que nous avons présentées au chapitre précédent, on comprend que, pendant la durée de ce trajet que fait l'humanité —

OU le peuple envisagé — pour aller d'un état social donné à un état social meilleur, la population s'accroisse, la cause psychique aidant ; puisque, sans l'augmentation progressive de la population, ce progrès oti l'on tend ne serait pas réalisable.

Mais l'état social nouveau étant atteint, l'arrêt se produisant dans l'activité économique, la population n'a plus les mêmes raisons de s'accroître, et, en effet, cesse de s'accroître dans les mêmes proportions que précédemment.

La plus grande facilité de vivre exerce donc sur le mouvement de la population une action ralentissante et non impulsive. Nous l'étudierons au titre suivant, parce qu'elle n'est point d'ordre économique. Mais s'il en est ainsi quand la société ne se pose plus — si l'on peut s'exprimer ainsi — la question des subsistances, mais celle du degré de bien-être qu'elle pourra atteindre ; il en est tout autrement quand la société, ou du moins certaines classes sociales, n'ont point la possession assurée du nécessaire.

La pauvreté, qui peut en favorisant l'imprévoyance, favoriser la procréation, agit défavorablement sur la population par son action répressive. En effet, la mortinatalité, et surtout la mortalité enfantile, sont fréquentes dans la classe pauvre, les maladies et spécialement les maladies épidémiques y font d'énormes ravages, les conditions hygiéniques de la vie y sont mauvaises ; si bien que somme toute, la

longévité y est moindre. Les données démographiques, en tant qu'elles sont révélatrices de bonnes conditions de vie, se présentent donc défavorablement pour la population pauvre. C'est la classe dont la fécondité pourvoit à la conservation des autres classes, néanmoins c'est elle qui, relativement à sa puissance numérique, fournit le moins d'adultes. Les pays riches sont ceux qui en ont la plus forte proportion. « La France est le pays d'Europe qui compte proportionnellement le plus d'adultes (729 adultes pour 271 enfants), où l'âge moyen est le plus élevé (36 ans, 1 mois), oh par conséquent, il y a plus de bras utiles. » Cette constatation, que faisait déjà M. Levasseur dans son Histoire des classes ouvrières ^, est encore vraie.

Quand la pauvreté confine au besoin, elle doit empêcher les mariages, et par contre-coup les naissances, qui normalement se produisent en mariage. L'aisance doit produire au contraire de bons effets. M. Levasseur nous montre son action au début de l'époque contemporaine, pendant le Consulat et l'Empire. " Elle facilite les mariages, nous dit-il, accroît le nombre des naissances et diminue la mortalité. On peut se fier d'autant plus aux indications de ce thermomètre, qu'il se montra pendant cette période plus sensible à toutes les causes de perturbation ^. n

1 Tome II, p. 445 (note).

2 Ouvrage cité, 1. 1", p. 360.

Telle nous paraît en effet être l'aisance : un thermomètre, marquant le degré de chaleur du corps social et sa puissance de dilatation.

En 1847, M. Yillermé faisant rapporta TAcadémie des sciences morales et politiques sur un mémoire de M. Marc d'Espine \ médecin genevois, résumait ainsi les conclusions de l'auteur : « L'aisance a pour effet de diminuer la mortalité naturelle d'une population, d'élever son taux de vie moyenne et probable. Cette influence s'exerce à tous les âges de la vie, principalement dans l'enfance. La misère au contraire augmente la mortalité, abaisse les chiffres delà vie probable et de la vie moyenne, son influence fâcheuse s'exerce à tous les âges de la vie, principalement dans l'enfance, n

Adam Smith dit en parlant des pauvres : " Quoique leurs mariages soient en général plus féconds que ceux des gens du monde, cependant la proportion d'enfants qui arrive jusqu'à l'âge fait y est beaucoup moindre. » Et il ajoute : « J'ai souvent entendu dire qu'il n'est pas rare dans les montagnes d'Ecosse, qu'une mère qui a eu 20 enfants, n'en ait pas conservé deux vivants. ??

Il est évident qu'une cause qui influe sur la mortalité de manière à l'accroître, n'est pas favorable à la population. Ce qui importe le plus à la société, ce ne sont pas les naissances, si, bien que nombreuses,

^ De Vinfluence de V aisance et de la misère sur la natalité.

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elles sont suiyies de décès prompts et nombreux ; ce qui importe à la société, c'est la longévité de ses membres, la longue durée delà vie moyenne.

C'est ce qu'avait vu Montesquieu : « A quoi sert dans un état, ce nombre d'enfants qui languit dans la misère ?Ils périssent presque tous, à mesure qu'ils naissent : ils ne prospèrent jamais : faibles et débiles ils meurent en détail de mille manières, tandis qu'ils sont emportés en gros par les fréquentes maladies populaires que la misère et la mauvaise nourriture produisent toujours : ceux qui en échappent, atteignent l'âge viril sans en avoir la force, et languissent toute leur vie ' . ^

La pauvreté, dans les sociétés contemporaines, est donc en certain sens un obstacle au développement de la population, bien qu'elle favorise la fécondité lorsqu'elle n'est pas extrême, du moins si les moeurs sont simples et les gens ignorants. C'est qu'elle favorise l'imprévoyance qui est en raison inverse de l'aisance.

Une cause, d'ordre économique en fin de compte, favorise la natalité dans les classes pauvres : l'élève et l'éducation d'un enfant y sont moins coûteux et, toutes proportions gardées, y grèvent moins le budget de la famille que dans la classe aisée.

L'éducation de l'enfant pauvre exige évidemment une capitalisation moindre, moins de frais et une

1 Lettre persane CXXII,

moindre durée de la période pendant laquelle les frais sont nécessaires. L'enfant pauvre est moins longtemps une bouche inutile, il devient vite un producteur : dans la pensée de ses parents, il les paiera de retour : ils relèveront, il soignera leur vieillesse. Faire un enfant, c'est une façon de mettre à la caisse d'épargne. Ces considérations, que les pauvres les connaissent ou qu'ils y obéissent d'instinct, sont évidemment de certain poids : elles influent sur la natalité. Les classes aisées de l'Angleterre procréent davantage que les classes correspondantes en France, parce que pour parents d'aisance égale, l'éducation d'un enfant coûte plus et beaucoup plus en France qu'en Angleterre ; en Angleterre le capital-enfants est bien plus tôt productif.

Si l'on tenait compte seulement du facteur économique, il serait malaisé de comprendre que les classes pauvres soient les plus prolifiques. Mais d'autres influences viennent agir sur la fécondité.

Titre deuxième. — Des influences sociales.

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