CHAPITRE PREMIER
l'aisance
§ P"^ — Généralités.
Distinction à faire entre mouvement et développement de la population, spécialement entre accroissement de la natalité et accroissement de la population. — Comment le développement même de la population amène le ralentissement des mouvements de la population. — Comment l'aisance agit sur la fécondité. Différence dans la fécondité des mariages selon les classes d'après Hippolyte Passy. — Comment le degré d'aisance de chaque classe agit sur la population d'après M. Courcelle Seneuil.
Celui qui considère pour la première fois un tableau démographique est frappé de cette constatation que les trois faits que relève ce genre de documents : mariages, naissances, décès, subissent des mouvements identiques. Y a-t-il dans une société peu de mariages, il y aura peu de naissances et peu de décès.
C'est qu'une société où il y a peu de naissances
l'aisance 341
offre moins de prise à la mort qui frappe surtout aux premières années de la vie, tandis qu'une société où les décès sont nombreux a besoin de nouveaux membres. La civilisation en progressant, en prolongeant la vie, devient au contraire une cause de ralentissement de la natalité.
Il importe d'ailleurs de remarquer qu'accroissement de la natalité et accroissement de la population ne sont pas synonymes. Hien n'accroît plus efficacement la population, que l'augmentation de la longévité, puisque l'adulte est l'élément social le plus utile : la ricliesse en " hommes « d'une nation doit s'évaluer d'après le nombre de ses adultes, non d'après le chiffre des naissances \ L'augmentation de la vie moyenne est d'autre part une cause de ralentissement dans le mouvement de la population, puisqu'elle en recule le renouvellement. « La population d'un pays, dit J.-B. Say, peut s'entretenir avec la moitié moins de naissances et de morts, si les habitants, au lieu de ne parvenir qu'à l'âge de 20 ans, excèdent communément l'âge de 40 ans ^. ??
Au seul point de vue de l'augmentation de la production des subsistances, un accroissement de la vie
1 Voir dans la i?e» Me des Deux-Mondes du l^J* décembre 1890, l'étude de M. C. de Varigny. — MM. Block et de Varigny ont cent fois raison en disant que le « nombre » n'est pas tout en matière de population, et que la « qualité « des hommes importe bien plus que leur nombre.
2 Traité d'économie politique, p. 426, note.
moyenne devrait être une cause d'augmentation de la natalité. Au surplus, il paraîtrait naturel que, la vie se prolongeant, les hommes fissent plus d'enfants : il est certain que les chances de procréation en sont augmentées. C'est pour cette double raison qu'il y a quelque surprise à constater les " données n démographiques dont nous venons de parler. Mais d'autres causes économiques ou sociales interviennent, qui donnent l'explication du phénomène.
Et notamment, il intervient ici un élément intellectuel. Dans" une société où la durée de la vie moyenne est peu considérable, les mariages précoces s'imposent, et l'on n'y songe pas à restreindre la fécondité. Dans le cas contraire, on se marie moins vite, ou si l'on se marie, on ne juge point nécessaire d'avoir beaucoup d'enfants. Dans le premier cas la prévoyance c'est la procréation hâtée le plus possible ; dans le second cas on préfère retarder l'âge du mariage ou limiter la fécondité.
Quelques chiffres mettront en relief la diminution de la natalité en France. Le nombre des naissances s'y est considérablement abaissé.
Périodes décennales
Naissances annuelles
par
10,000 habitants
l'aisance
Périodes décennales
Naissances annuelles par 10,000 habitants
Néanmoins la population et avec elle la prospérité n'ont pas cessé de s'accroître pendant toute cette période.
Un des avantages théoriques d'une faible natalité, c'est la diminution proportionnelle de la mortalité infantile : il est évident que tout décès d'enfant évité est un bénéfice pour la société. Mais par les inconvénients physiologiques qu'entraînent pour les deux époux les fraudes dans l'accomplissement des fonctions génératrices, la diminution des naissances qui devrait correspondre à une diminution de la mortalité infantile, peut en fait être corrélative à une augmentation de celle-ci. La mortalité infantile est plus forte dans les villes qu'à la campagne, alors que précisément ce sont les mariages urbains qui sont les moins féconds.
Si la mortalité est plus forte que la natalité — fait démographique absolument exceptionnel — et si cette recrudescence des décès ne peut être attribuée à une cause passagère, pareille situation nous paraît alarmante. C'est la condamnation irrémédiable des pratiques de la stérilité volontaire. « Pour les cinq départements de la Normandie, dit M. Leroy-Beaulieu, il y a eu en 1865, seulement
61,448 naissances contre 65,902 décès. C'est là, selon nous, un fait singulièrement inquiétant. Il s'est continué pendant les 20 années suivantes. Les recensements de 1871, 1876 et 1881 témoignent tous de cette décroissance de la population en Normandie. Il est à craindre que ce même phénomène ne se manifeste bientôt pour la ï rance entière qui, dans l'intervalle des recensements de 1876 à 1881, n'a gagné que 700,000 habitants, dont la moitié sont des immigrants étrangers \ )}
Depuis que ces lignes ont été écrites, la situation ne s'est pas améliorée, bien au contraire. D'après les recensements français de 1890 et 1891, le nombre des décès a excédé celui des naissances. Il y a là l'indice indéniable d'une intervention extra -économique. Dans ses études sur les populations rurales de la France, M. Baudrillait a constaté à maintes reprises que c'est au parti pris des pères de famille de restreindre leur progéniture, qu'il faut attribuer la dépopulation de la France. Lors de l'enquête du savant académicien dans le Loudunais, au cours d'une visite, l'entretien tomba sur la tendance marquée à n'avoir plus qu'un ou deux enfants. " Mon guide, dit M. Baudrillart, l'expliquait sans trop la blâmer, me parut-il, par la crainte de diminuer l'aisance et de morceler l'héritage. C'était seulement confirmer ce
1 De la colonisation chez les peuples modernes, p. 609,
l'aisance 3^5
que je savais déjà \ ?? Et qu'on remarque qu'il s'agit d'un département où la population est disséminée : la densité de la population y est bien inférieure à la densité moyenne de la France '\ Si le paysan craint de morceler l'héritage, ce n'est pas tant pour des raisons qui tiennent aux nécessités de l'exploitation ; c'est surtout pour maintenir à son enfant ou à ses deux enfants son rang social à lui, c'est pour les faire jouir sans travail de l'aisance que lui-même a dû acquérir par le travail.
Le phénomène que nous constatons ne se produit nulle part avec la même intensité et les mêmes conséquences qu'en France. Mais c'est un fait général, qui n'est ni nouveau ni spécial à la France. M. Wolowski disait déjà à l'Académie en 1855 : « On a signalé une diminution notable du nombre proportionnel des naissances. Ce fait n'est pas particulier h la France, il est général en Europe, on le constate partout. Partout il y a une diminution proportionnelle des naissances relativement à la masse de la population. Je trouve la confirmation de ce fait dans un travail récent d'un de vos correspondants, M. Dietericci, travail très curieux et très bien fait, sur le chiffre des naissances du continent européen et de
1 La population agricole du Poitou. Compte rendu de l'Académie, 1887, t. I«r p. 173.
2 La Vienne n'a que 48 habitants par kilomètre carré. Voir Compte rendu de r Académie, 1887, t. l^^, p. 163.
quelques Etats de l'Amérique. Il constate ce résultat, notamment pour la Prusse, en rapprochant les naissances de l'année 1849 des naissances de l'année 1852. La proportion qui était d'une naissance sur 23.62 en 1849, est redescendue en 1852 à une naissance sur 25.12. Le fait est acquis pour toute la monarchie prussienne. 11 se reproduit ailleurs. En Autriche, le mouvement de la population non seulement s'arrête, mais il rétrograde \ Il en est de même en Pologne, en Russie, et dans d'autres États de l'Allemagne ^ j?
C'est que l'accroissement même de la population amène le ralentissement des mouvements de la population. Le fait est loin d'ailleurs de confirmer les théories de Malthus ; car pour lui, l'accroissement de la population doit multiplier les décès, et nous savons que le fait de l'augmentation des décès est un stimulant à la procréation. Les constatations que nous faisons sont, croyons-nous, la confirmation des théories de Bastiat et de tous ceux qui tiennent que la densité de la population est une cause de prospérité. Avec la prospérité augmente la durée de la vie ; et ce double fait, augmentation de la prospérité et de la durée de la vie, amène un ralentissement du fQOuvement de la population.
1 Compte rendu de V Académie, t. II, p. 198.
2 L'auteur ne dit pas que le chiffre de la population diminue. 11 parle du mouvement de la population.
l'aisance C47
Nous allons essayer de préciser l'action de la ricliesse générale sur le mouvement de la population, et par conséquent aussi l'action de la fortune des particuliers sur l'époque et le nombre des mariages dans chaque classe, et sur la fécondité de chacune d'elles.
La différence de fécondité des mariages suivant le degré d'aisance des classes au sein desquelles ils sont contractés, est incontestable. Le paysan français, bien plus misérable à la fin du xvin® siècle qu'à présent, avait plus d'enfants. S'il faut en croire Bureau de la Malle, il est de règle que l'aisance amène la diminution de la fécondité. Dans son traité de L' Economie politique des Bomains, il écrit que s'il y a une vérité générale bien démontrée, c'est que la population diminue dans les classes riches et s'accroît dans les familles pauvres. Voici les raisons qu'en donne Montesquieu : « Les gens qui n'ont absolument rien, comme les mendiants, ont beaucoup d'enfants. C'est qu'ils sont dans le cas des peuples naissants : il n'en coûte rien au père pour donner son art à ses enfants, qui même sont en naissant des instruments de cet art. Ces gens, dans un pays riche ou superstitieux^, se multiplient parce qu'ils n'ont pas les charges de la société, mais sont eux-mêmes les charges de la société \ «
1 Esprit des lois, liv. XXIIl, chap. xi.
Il y a diverses raisons pour que le prolétariat procrée abondamment : c'est sans doute pour cela que les Romains judicieux avaient appelé « prolétaires n les citoyens de la dernière classe, vaste atelier oii l'on fabriquait des soldats pour la République. Les raisons des aptitudes prolifiques des pauvres sont faciles à dégager : l'imprévoyance d'abord, puis celles qu'indique Montesquieu et d'autres encore, comme le moindre coût de l'éducation de l'enfant pauvre. Mais nous ne pensons pas que la misère agisse physiologiquement comme une cause d'accroissement de la fécondité.
Pourquoi le paysan de l'ancien régime est-il si prolifique? M. Taine paraît en avoir trouvé la raison : misérable comme il l'est, et n'ayant qu'une sorte de plaisir à sa portée, le paysan ne s'en prive pas. Sur ce point, il semble que Montesquieu se soit trompé. « Les gens qui ne sont pauvres que parce qu'ils vivent dans un gouvernement dur, qui regardent leur champ moins comme le fondement de leur subsistance que comme un prétexte à la vexation ; ces gens-là, dis-je, font peu d'enfants : ils n'ont pas même leur nourriture ; comment pourraient-ils songer à la partager ? Ils ne peuvent se soigner dans leurs maladies ; comment pourraient-ils élever des créatures qui sont dans^une maladie continuelle, qui est l'enfance ? n Ces considérations sont théoriquement d'une irréfutable justesse ; et il se peut même que l'injustice des lois frappe le peuple au point de
l'aisance 349
lui inspirer ces sentiments. Ce peut être notamment l'effet de levées périodiques d'hommes et d'argent. Le plus souvent cependant, le prolétaire s'abandonne, il ne raisonne pas, il fait des enfants sans y prendre garde.
Hippolyte Passy a montré comment la différence des classes au sein desquelles ils sont contractés, influe sur la fécondité des mariages : " Il est naturel de croire, dit-il, que la facilité d'élever des enfants doit en favoriser la multiplication, il n'en est rien cependant. Soit crainte des embarras attachés à leur établissement, soit désir qu'ils n'aient pas à déchoir de la position où ils naissent, soit toute autre cause, toujours est-il constant que les familles riches, prises en masse, sont celles qui ont le moins d'enfants, et que leurs rangs s'éclairciraient de génération en génération, si les vides qui s'y forment n'étaient remplis successivement par de nouvelles familles que l'acquisition récente des distinctions de la richesse appelle à y entrer. On sait que les populations sont distribuées en groupes dont la composition n'est pas la même. C'est dans les villes, et surtout dans les grandes, qu'il y a proportionnellement le plus de familles riches, et s'il est vrai que ces familles aient en général moins d'enfants, il est impossible que leur présence dans les lieux où elles résident en grand nombre, n'affecte sensiblement le chiffre des naissances. Or, c'est ce qui a lieu. Partout, en Europe, les mariages sont d'ordinaire moins féconds dans
les grandes villes que dans les petites, et moins dans celles-ci que dans les campagnes \ »
La comparaison des villes de France de moyenne population a permis à l'auteur de mettre en relief l'action de l'aisance sur la fécondité : il cite les villes de plus de 20,000 âmes où. les mariages ont la moindre fécondité :
VUles Naissances par mariage 2
Le Mans
Tours
Versailles
Angers
Caen
Clermont-Ferrand
De ces chiffres, Hippolyte Passy rapproche ceux qui sont relatifs aux villes de plus de 20,000 âmes oti les mariages ont la plus forte fécondité :
Saint-Etienne 4.56
Nîmes 4.02
Boulogne 3.98
Marseille 3.82
Dunkerque 3.76
Limoges 3.75
1 Mémoires de V Académie des sciences morales et politiques, 1839, t. II de la 2« série, p. 289.
2 Tous ces chiflfres se rapportent à une date déjà reculée. On se rappellera que l'auteur écrit en 1839. Il nous a paru intéressant de
" On le voit, conclut-il, tandis que les villes où le nombre des naissances est le moindre, sont principalement peuplées de bourgeois vivant de leurs revenus, celles oii le nombre des naissances est le plus élevé sont au contraire des villes manufacturières ou maritimes oh. la population ouvrière est fort considérable. On remarquera de plus que dans ces dernières, le nombre annuel des naissances dépasse de beaucoup, non seulement la moyenne des villes de plus de 20,000 âmes, mais même la moyenne générale de la France, jî
L'examen du nombre des naissances par mariage, dans les divers arrondissements de Paris, conduit l'auteur à des constatations qui viennent renforcer celles-ci : « A Paris, le chiffre des naissances par mariage dans les divers arrondissements s'élève régulièrement en raison inverse du degré d'aisance ou de ricliesse de la population locale. Voici l'état actuel des choses d'après les moyennes que donnent les 5 années qui ont précédé 1837.
Arrondissements Naissances par mariage
1er
fiiter ces documents anciens. Chacun connaît ou peut se procurer aisément les statistiques récentes. L'on a ainsi la preuve de la permanence du fait observé.
Arrondissements
Naissances par mariage
lie
iZ -«
« En réunissant les 4 arrondissements qui fièrent en tête du tableau, et qui renferment les familles les plus opulentes, on ne trouve que 1.97 naissances par mariage ; les 4 arrondissements où réside la partie la plus pauvre de la population, en ont, au contraire, 2.86, et entre les 2 arrondissement placés aux extrémités de l'échelle, le 2^ et le 12^, la différence est de 1.87 à 3.24, ou de plus de 73 p. c.
« Une considération d'un grande importance, c'est qu'il est évident que la partie la plus riche de la population de Paris, celle qui réside dans les 2®, 10®, 3® et 1^1' arrondissements, ne se maintiendrait pas au nombre actuel, si elle n'était constamment recrutée par des familles nouvellement enrichies. Non seulement les enfants qui la continuent sont moins nombreux que leurs parents, mais comme il faut déduire ceux qui meurent en bas âge ou qui gardent le célibat, et qu'il est impossible de ne pas admettre que tel soit le sort d'un quart au moins, dans une
l'aisance 363
ville où 13 enfants sur 29 n'atteignent pas leur vingt et unième année, il s'ensuit que trois générations, ou l'espace d'un siècle, suffiraient pour la réduire à plus de moitié \ «
" L'histoire de son côté, dit encore l'auteur, justifie cette conclusion que les classes riches multiplient beaucoup moins que le reste de la population, n II faut en chercher la cause dans " ces habitudes de circonspection qui gouvernent les familles opulentes ^ n
Les faits contemporains sont venus corroborer ces vues. Après un demi siècle, on pourrait reprendre les exemples ^ rapportés, et remplacer par les chiffres du dernier recensement ceux que citait, en 1839, H. Passy. Ils auraient la même signification et la même éloquence.
Comment le degré plus ou moins grand d'aisance de chaque classe agit-il sur le mouvement de la population? C'est ce que nous allons exposer d'après M. Courcelle Seneuil. Ce savant regretté a traité la question dans son livre Liberté et socialisme. Il pose d'abord les principes :
" Le but de la famille, comme celui de la société, est la vie et l'extension de la vie. La famille doit donc faire effort pour durer et grandir, pour croître
3 En tenant compte des modifications dans la classification administrative, et de celles qui sont dues au progrès industriel.
en nombre, en valeur et en ricliesse. Le travail de tous ses membres doit tendre à cette fin \ «
Comment s'y prendra-t-on pour réaliser ce but ?
" Faire un bon mariage, c'est s'unir à une per~ sonne saine de corps et d'esprit, capable d'avoir des enfants bien constitués, de les bien élever, de prendre part utilement à l'administration de la fortune de la famille. Telles sont les conditions premières d'un bon mariage ; la fortune est une condition secondaire ^. n
Ce n'est pas l'avis des fils de famille. Il leur faut une grosse dot et peu d'enfants. « Le ricbe se fait volontiers un idéal qui exige de grandes dépenses, parce qu'il sacrifie beaucoup à l'ostentation ; il ne comprend pas qu'on ne puisse vivre à moins de tant de rente : vivre avec rien, ce n'est plus vivre. Il craint donc le grand nombre des enfants, l'éducation des fils, la dot des filles '\ n
" Le pauvre, au contraire, qui sait vivre de peu, n'éprouve pas les mêmes craintes. L'expérience lui enseigne qu'un couple j ouïssant d'une bonne santé, laborieux et rangé, peut élever un assez grand nombre d'enfants sans trop de peine, jouir de leurs premiers sourires, de leur première éducation, et, enfin, de leurs premiers travaux. Bien élever ses enfants est
l'aisance 355
sa joie et son orgueil, et il atteint le but, parce que des enfants bien portants coûtent peu et suffisent de bonne heure par leur travail à leurs besoins. Mais ces familles sont exposées à de multiples causes de destruction, elles sont le plus souvent à la merci d'un accident^ d'une maladie du père de famille. ?? Aussi faut-il conclure avec l'auteur : " La société se recrute et se soutient par les familles qui vivent dans un état de richesse médiocre qui ne leur permet pas de délaisser le travail personnel.
" C'est là que se trouve le véritable noyau social, le groupe solide oii s'élabore et se développe la vie, et d'où elle se répand de toutes parts. La plupart des familles plus riches ou plus pauvres durent peu et sont remplacées sans cesse par celles qui s'élèvent au-dessus de la médiocrité ou tombent au-dessous \ «
Là où la classe moyenne est nombreuse, là sont les familles nombreuses, du moins dans la généralité des cas. Mais en France cette classe de la société aussi limite sa progéniture.
§ 2. — La Prévoyance.
Raison d'être de la prévoyance. Ses formes. — Influence de la prévoyance sur la natalité et sur l'âge du mariage constatée par la statistique. — Action de la prévoyance sur la procréation dans les différentes classes, selon M. de Molinari. — Conséquence des modifications de la société politique. La « démocratisation » du luxe.
Avec l'aisance se développe la prévoyance, et notamment cette prévoyance qui consiste à régler sa reproduction. « L'action de la force limitative, dit Bastiat, se présente aux hommes non pas uniquement comme un effort de chasteté, un acte d'abnégation, mais encore et surtout comme une condition de bien-être, un mouvement instinctif qui les préserve de déchoir eux et leur famille \ n
La prévoyance prend la forme d'une double épargne : on s'épargne les soucis et les frais de l'éducation d'une nombreuse famille, et par le fait même on dispose pour l'épargne — à moins que ce ne soit pour augmenter les jouissances immédiates — d'une partie de ses revenus.
La prévoyance en matière de mariage et de fécondité peut elle-même revêtir diverses formes que Bastiat a indiquées : « On ne se fait pas une idée exacte du vaste domaine de la prévoyance, que le traducteur de Malthus a beaucoup circonscrit en
1 Harmonies économiques, chap. xvi, p, 466.
l'aisance 357
mettant en circulation cette vague et insuffisante expression : contrainte morale, dont il a encore amoindri la portée par la définition qu'il en donne : « C'est la vertu, dit-il, qui consiste à ne se point " marier, quand on n'a pas de quoi faire subsister « une famille, et toutefois à vivre dans la chasteté. » Les obstacles que l'intelligente société humaine oppose à la multiplication possible des hommes prennent bien d'autres formes que celle de la contrainte morale ainsi définie. Et, par exemple, qu'estce que cette sainte ignorance du premier âge, la seule ignorance sans doute qu'il soit criminel de dissiper, que chacun respecte, et sur laquelle la mère craintive veille comme sur un trésor ? Qu'estce que la pudeur qui succède à l'ignorance, arme mystérieuse de la jeune fille, qui enchante et intimide l'amant, et prolonge en l'embellissant, la saison des innocentes amours ?
" Qu'est-ce que cette puissance de l'opinion qui impose des lois si sévères aux relations de personnes de sexe différent, flétrit la plus légère transgression de ces lois et poursuit la faiblesse, et sur celle qui succombe et de génération en génération sur ceux qui en sont les tristes fruits ? Qu'est-ce tout cela, si ce n'est l'action de la loi de limitation manifestée dans l'ordre intelligent, moral, préventif, et, par conséquent, exclusivement humain ^ ? n
1 Ouv. cité, p. 463.
358 INFLUEN€E8 SOCIALES
" Si la statistique était assez avancée, dit encore Bastiat, elle convertirait probablement en certitude cette induction théorique, en montrant que les mariages sont moins précoces dans les liantes que dans les basses régions de la société ^ «
La statistique a progressé, et elle a confirmé ce fait que la prévoyance prenait entre autres formes celle du mariage tardif. Elle a montré aussi que, l'habitude une fois prise de restreindre la fécondité, il n'y a plus eu de raison de retarder le mariage ; aussi a-t-on vu l'âge des mariages se modifier de nouveau et inversement, et cela pour deux raisons. D'abord parce que le mariage cesse d'effrayer les plus prudents, s'il est bien entendu que les époux restreindront leur progéniture. Ensuite parce que les familles ayant peu d'enfants, on peut marier ceux-ci jeunes : ils auront tout de suite des revenus, puisqu'à raison même de leur nombre restreint, on pourra les bien doter.
L'action de l'aisance est surtout sensible sur la fécondité et la natalité. Elle a été étudiée par le Di* Tallquist dans ses BecJierches statistiques sur la tendance à une moindre fécondité des mariages ^^ tendance qu'il attribue au progrès de la civilisation. Il montre la fécondité diminuant, tandis que la prévoyance et la richesse se développent. Il rapproche
' Oav. cité. p. 477.
2 Helsino^fors. 1886.
l'aisance £53
les statistiques des dépôts aux caisses d'épargne, de celles de la natalité ; il étudie notamment la natalité départementale française en la rapprochant du chiffre des impôts par tête d'habitant dans chaque département. Nous ne pouvons faire ici une critique détaillée de ce livre, d'ailleurs ingénieux.
Contentons-nous d'observer que bien des faits statistiques sont susceptibles de plus d'une interprétation. M. Tallquist nous dit, par exemple, que les départements où l'impôt est le plus élevé par tête d'habitant — les plus riches par conséquent — sont ceux oii la natalité est la moindre. Mais pourquoi ? Est-ce parce que le nombre des familles riches j est plus considérable, ou bien parce que l'impôt y grève plus lourdement le budget domestique, ou pour toute autre cause ?
Dans son Cours d'économie politique^ M. de Molinari a montré l'action de la prévoyance sur la procréation dans les différentes classes.
« Dans la classe supérieure, dit l'auteur, l'intervention de la prévoyance en matière de population se manifeste d'une manière sensible. Avant de céder au penchant qui pousse les créatures humaines à fonder une famille, l'homme de la classe supérieure calcule, et, en tous cas, ses parents calculent pour lui. On ne se marie guère dans cette classe avant d'avoir réuni un capital, ou de s'être assuré une position qui suffise pour subvenir en premier lieu aux besoins de l'association conjugale, en second lieu à
l'élève, à l'éducation et à l'avenir des enfants. Sous ce double rapport même, on exagère trop souvent la prévoyance. La constitution du capital de l'association conjugale est la préoccupation dom-inante, la sympathie naturelle ne vient qu'après, d'où résulte l'affaiblissement de la race sous l'influence d'une mauvaise sélection \ »
Le phénomène opposé se produit dans la classe inférieure. " Les familles des classes inférieures sont communément nombreuses ; mais une partie des enfants meurent avant l'âge, faute de soins et d'un entretien suffisants, les autres sont appliqués hâtivement à un travail qui ruine leurs forces physiques, intellectuelles et morales. Tandis que, dans les classes supérieures, on emploie un capital surabondant à la formation d'un trop petit nombre d'hommes, dans la classe inférieure, on emploie un capital insuffisant à la formation d'un trop grand nombre d'hommes ^ jj Ainsi que l'a spirituellement fait observer M. Cheysson : " Les pauvres auxquels Malthus réservait ses conseils sont les seuls à ne pas les suivre. «
Comme M. Courcelle, M. de Molînari accorde ses préférences aux classes moyennes. « C'est dans les classes moyennes que le self government en matière de population est le mieux compris et le
1 T, 1er, p. 412-413 de l'édition de 1863.
2 Cours d'économie politique, t. 1®^ p. 414.
plus judicieusement exercé. Qu'en résulte-t-il ? C'est que les familles des classes moyennes (au moins dans les pays où elles n'ont pas, en acquérant lajprépondérance politique, contracté les vices de la classe supérieure) deviennent de plus en plus fortes et nombreuses, tandis que les familles de la classe supérieure s'éteignent par l'excès de la prévoyance, et que celles de la classe inférieure se dégradent et s'affaiblissent par l'excès de l'imprévoyance \ »
Ne laissons pas sans commentaire cette observation de l'auteur : que les classes moyennes sont exposées, en acquérant la prépondérance politique, à contracter les vices de la classe supérieure. Le Cours de M. de Molinari a de l'âge. Depuis qu'il fut écrit, la prépondérance a passé des classes moyennes à la classe inférieure, en France et ailleurs encore. En même temps que ces événements politiques s'accomplissaient, que s'est-il passé au point de vue social ? C'est que les besoins se sont énormément étendus, et que les événements politiques y ont contribué indubitablement.
Il y a d'ailleurs, dans cette « démocratisation » du luxe, un fait qui tient à l'augmentation de la prospérité générale. On a dit très sensément : Telle jouissance qui est luxe pour le père, devient habitude pour le fils, et besoin pour le petit-fils.
^ Ouv. cité, t. 1% p. 414.
Cette transformation dans l'idée que le peuple se fait « des choses nécessaires à la vie ?? , mérite d'être étudiée.
§ 3, — Le luxe.
Elévation du niveau des besoins et diminution de la fécondité. — Comment le luxe agit sur le mouvement de la population. Pourquoi les avis diffèrent. — Eloignement de la population française pour les arts manuels. De l'immigration.
L'élévation du niveau des besoins est évidemment une conséquence de l'accroissement de la richesse générale et de l'intensité de la production. De cette manière encore l'aisance amène la limitation de la fécondité, car si les revenus sont employés à des dépenses d'agrément, la fécondité devient une cause de rupture de l'équilibre du budget domestique. Lorsque les époux cherchent avant tout le plaisir, la fécondité devient pour chacun d'eux une cause de désagréments de tout genre. La femme redoutera les conséquences de la fécondation : la grossesse, l'accouchement, l'allaitement, les multiples et tranquilles devoirs de la maternité. Adam Smith avait déjà fait cette remarque que chez la femme, " le luxe qui emflamme peut-être la passion pour les jouissances, semble toujours affaiblir et souvent détruire les facultés de la génération \ » Le mari verra avec
^ Richesse des Nations, t. P^^ p. 109.
l'aisance 383
déplaisir les atteintes portées à l'élégance et aux habitudes élégantes de sa femme. Les époux seront d'accord pour faire de leur fortune un plus agréable emploi que l'éducation d'une famille.
Le luxe amène aussi la stérilité involontaire, et accroît la mortinatalité, parce qu'il conduit à une manière de vivre contraire à l'hygiène. L'habitude qu'ont beaucoup de jeunes femmes de se trop serrer les rend incapables d'atteindre sans encombre la fin de la grossesse. On a a^u des époux qui avaient contracté l'habitude des fraudes conjugales, désireux plus tard de faire souche, devoir se reconnaître impropres à cette haute fonction sociale. L'on comprend aisément par ces quelques observations, en quel sens on peut dire que le luxe influe sur les mouvements de la population, et spécialement sur la natalité. Si le luxe restait le fait de la classe riche, classe peu nombreuse, il n'aurait qu'une action très limitée sur le mouvement de la population totale ; mais il n'en est rien : le luxe, dans la société contemporaine, gagne toutes les classes, semblable au cancer qui ronge insensiblement et irrémédiablement les chairs.
C'est ce désir de toutes les classes d'élever le niveau des jouissances qui est fâcheux. Mais, dirat-on, cette tendance ne se confond-elle pas avec l'aspiration au bonheur, sentiment naturel, universel ? Non, elle est causée par une fausse conception du bonheur, que l'on cherche erronément dans l'élévation du niveau des jouissances. L'égalité des condi-
tions, utopie ; qui la désire ? Personne. Mais diacun désire rompre à son profit la hiérarcliie sociale. Chacun veut jouir. C'est une des conséquences delà démocratie, quand celle-ci est greffée sur une vieille société raffinée et sensuelle. Nous assistons aujourd'hui à ce qu'Alexandre Dumas fils a appelé " la fusion et la communion de toutes les classes aristocratiques, bourgeoises et interlopes, sous les espèces du plaisir quand même ^ . n
C'est là qu'est le mal : les classes prolifiques dans les sociétés normales, celles où doit se recruter la nation de l'avenir, sont profondément atteintes. Le mal n'est pas tant dans le luxe même. On peut appliquer au démographe cette observation de Wolowski : « L'économiste qui se prononce simplement pour ou contre le luxe, écrit-il, ressemble au médecin qui se déclare pour ou contre les nerfs en général. On rencontre le luxe à toutes les époques et dans tous les pays ; quand un peuple n'est pas vicié, le luxe ne l'est pas non plus, il constitue même un élément essentiel de l'hygiène générale ; chez un peuple malade le luxe est maladif et il propage le mal. n Nous disons de même : le luxe des aristocraties est normal, le luxe des démocraties est anormal. Montesquieu dans sa fameuse théorie des gouvernements a vu cette vérité, il n'en a pas dégagé très explicitement les con-
1 FrancUlon, p. 34.
l'aisance 365
séquences démographiques. Voilà toucliée du doigt la cause ultime de la dépopulation en France : les principes du gouvernement sont en opposition complète avec les mœurs. On a bien fait d'abolir les privilèges des nobles, mais il est insensé que chacun veuille en mener le train de vie !
Le phénomène que nous constatons n'est pas spécial à la France, sinon par son intensité. Partout où la civilisation est arrivée à un certain degré de développement, la natalité se ralentit. Le ralentissement commence à se produire, quand le luxe (comme nous l'entendons ici) devient une habitude dans les classes inférieures. C'est ce que les statistiques constatent pour l'Angleterre, les États-Unis et même pour l'Allemagne depuis quelques années. Les mêmes causes ont produit dans l'antiquité les mêmes effets.
Il est des partisans et des adversaires du luxe. Au fond, ils sont d'accord pour approuver tel ou tel fait, ou blâmer telle ou telle dépense. Ils ne diffèrent que sur la désignation de l'acte. Telle chose est luxe pour l'un, non pour l'autre. Aussi le luxe est-il malaisé à définir, et la question du luxe malaisée à traiter. D'après M. P. Leroy-Beaulieu, « on peut dire que le luxe consiste dans cette partie du superflu qui dépasse ce que la généralité des habitants d'un pays considère comme essentiel, non seulement aux besoins de l'existence, mais même à l'agrément et à la décence de la vie. L'idée de ce qui constitue le
luxe varie de la façon la plus frappante, suivant les pays, les temps et les classes de la société \ n
M. Leroy-Beaulieu appuie cette vue générale d'exemples qui en font bien saisir la portée et la vérité. C'est ainsi que la vaisselle, les chemises, les mouclioirs, les bas, le sucre, les épices, le café, le verre à vitre, les montres, les pendules ont été longtemps inconnus. Objets de luxe ensuite, ils sont devenus à présent des objets de nécessité, du moins la plupart. C'est là un réel, un évident progrès ; et nul ne s'en plaindra. Bien compris, le luxe est « un des principaux agents du progrès humain et le père des arts ,y .
Le luxe n'est pas nécessairement un obstacle au développement de la population : car il n'est point évident que la suppression de toute dépense de luxe aurait pour conséquence de substituer à ces dépenses une consommation équivalente d'objets de nécessité, de denrées alimentaires, par exemple. Certains auteurs l'ont cru. M. Leroy-Beaulieu a rencontré leurs objections : « Si l'on ne consommait pas, dit-on, pour im milliard de francs d'objets de luxe, on pourrait avoir pour un milliard de plus de blé ou de pommes de terre ou de vêtements communs. Nous croyons ce raisonnement inexact pour deux raisons.
« Voici la première : un milliard de francs d'ob-
^ Compte rendu de V Académie yl^^l , t. II, p. 719.
jets de luxe ne correspond nullement à la somme de travail qu'exigerait un milliard de francs de pommes de terre ou de blé ou de vêtements et de mobiliers grossiers... Les objets surérogatoires, exceptionnels, que suscite le désir du luxe, augmentent singulièrement la puissance productive de l'humanité, même pour les objets nécessaires.
" La question du luxe n'est qu'une face d'une question plus vaste, celle de l'inégalité des conditions. Il est prouvé que l'égalité des conditions arrêterait tout progrès dans une société et la ramènerait graduellement à la somnolence intellectuelle et aux privations matérielles des âges primitifs. La suppression du luxe aurait des effets moindres, mais analogues. «
Le remède serait donc pire que le mal.
Les auteurs, d'ailleurs, selon la tournure générale de leur esprit, selon qu'ils sont portés à l'optimisme ou au pessimisme, voient dans le luxe le signe de la richesse sociale ou l'indice de la corruption des mœurs. C'est ainsi que M. Courcelle Seneuil disait à l'Académie des sciences morales et politiques, au cours de la discussion dont le luxe fut l'objet en 1887 : " Chaque fois qu'une des sociétés mentionnées dans l'histoire est devenue riche, elle a été agitée par les dissensions civiles et a décliné. » Nous croyons que c'est plutôt à la mauvaise répartition des richesses qu'à la richesse même que les dissensions trop fréquentes, hélas ! dans la vie des peuples, doivent être imputées.
M. Anatole Leroy-Beaulieu voyait au contraire dans le luxe un agent d'amélioration sociale, en tant qu'il est un agent de nivellement au moins relatif des fortunes. " Le luxe dans ses excès mêmes tend à diminuer l'inégalité des conditions. Sans lui, le capital et la fortune tendraient à s'accumuler indéfiniment dans les mêmes mains, et le pouvoir de la richesse serait démesurément accru. »
Dans la détermination de l'action qu'exerce sur la population le luxe comme tel, il faudrait avant tout s'entendre sur les faits spéciaux qu'on a en vue. Sur l'effet des tendances que nous signalions au début de ce paragraphe, il n'y aura pas de divergences d'opinion. La caractéristique de ces tendances, c'est l'éloignement pour les arts manuels. Il semble que les professions manuelles soient incompatibles avec le développement intellectuel. Il semble que l'on ne voie qu'au théâtre l'artisanartiste, l'artisan-lettré, l'artisan qui vive d'une vie intellectuelle, en un mot que ce soit un personnage absolument conventionnel. Pourtant le savetier Hans Sachs \ si populaire outre-Rhin, a des émules dans la réalité. Les anciens Romains conduisaient la charrue. Qui de nous n'a récité, enfant, ce charmant poème du boulanger de Nîmes : « L'Ange et l'Enfant J5 ? — « Mon père était bottier — racontait récemment à la Société d'économie sociale de Paris,
' Personnage des Maîtres- Chanteurs de Nuremberg, de Wagner.
l'aisance
M^'" Labelle, le grand curé canadien — et il me souvient qu'il récréait ses loisirs en lisant les Pensées de Pascal j qui avaient pour lui le double mérite d'être aussi courtes que substantielles. »
Cette répugnance pour le travail physique qui est le travail par excellence, celui auquel l'humanité est condamnée ou providentiellement destinée — comme on voudra dire — comment l'expliquer ? Tout le monde n'est-il pas d'accord que le travail améliore l'homme physique comme l'homme moral ?
M. Courcelle Seneuil a scruté ce problème social avec une grande élévation de pensées : " Il y avait dans l'antiquité, dit-il, des professions réservées aux hommes libres, et des professions serviles assignées aux esclaves. L'exercice des premières était un titre de considération, et celui des secondes un titre de mépris.
" Depuis longtemps l'esclavage a disparu de l'Europe ; mais les idées et les sentiments engendrés par cette abominable institution vivent parmi nous. Il y a des professions que l'on qualifie même aujourd'hui de libérales, qualification qui semble impliquer l'existence de professions serviles. Les professions non libérales sont toutes celles de l'industrie, depuis la grande fabrication et le haut commerce jusqu'à la profession de l'artisan et du marchand au détail. . .
" Les sentiments antiques, encore très vivants en France, y exercent une influence déplorable sur l'industrie. Chacun de ceux qui y sont engagés, con-
sidérant sa condition comme inférieure, s'efforce d'en sortir et d'en faire sortir ses enfants.
« Cette aspiration générale est très préjudiciable à l'industrie, parce qu'elle la prive des entrepreneurs au moment de leur vie où ils sont le plus capables et le plus riches : ils emportent dans le néant de l'oisiveté des trésors d'expérience qui sont perdus pour la production ^ . ^
La tendance à abandonner non seulement les professions manuelles, mais même les plus hautes fonctions industrielles, ne saurait être favorable ni à l'industrie, ni à la population. De fait, il semble que le peuple français ne puisse plus pourvoir par sa fécondité propre, au recrutement de la population industrielle. L'accroissement de l'immigration qui en résulte, preuve de haute civilisation en un sens, preuve évidente qu'il fait bon vivre sur la terre de France, est, somme toute, une violation continue de la nationalité française. Cette invasion pacifique, comme on a appelé l'immigration dont nous constatons le progrès en France, est surtout redoutable en tant qu'elle importe dans un pays des éléments réfractaires au génie national. C'est pourquoi l'établissement des Belges en France est moins dangereux que tout autre, parce que les habitants du sud de la Belgique sont, de langue, de tempérament, de mœurs, français.
1 Liberté et socialisme, pp. 83 et suiv.
l'aisance 371
Où la prévoyance s'arrêtera-t-elle ? " Si l'homme, dit M. de Molinari, cédant non à la prévoyance, mais à des penchants égoïstes et dépravés, se refuse à fonder une famille et à remplir les obligations de la paternité, afin de réserver ses ressources à la satisfaction de ses besoins personnels; si les femmes redoutent les labeurs de la maternité et s'y soustraient ; s'il en résulte, en conséquence, un renouvellement insuffisant de la population, qu'arrivet-il ? C'est qu'une partie des capitaux mobiliers et immobiliers constituant le matériel de la production deviennent in actifs et finalement se détruisent faute d'un personnel assez nombreux pour les mettre en œuvre, et que la société s'appauvrit d'autant, à moins qu'elle ne réussisse à combler, au moyen d'une immigration, le déficit de sa population \ t,
L'immigration, si elle n'est la bonne solution des difficultés que la dépopulation progressive réserve à un pays, constitue du moins une solution partielle à ces difficultés. " Si l'immigration n'est point possible, continue M. de Molinari, et si les vices préventif s de la multiplication de l'espèce continuent à agir, en dépit de l'encouragement que la rareté des bras et des intelligences donne à la formation d'un personnel nombreux, la société tombera en décadence et finira par s'éteindre ^. »
1 Cours cV économie politique , t. 1«^ p. 422.
2 Id.
§ 4. — La meilleure forme de la prévoyance.
La procréation et l'éducation d'une famille constituent la forme la plus haute et la plus profitable de l'Épargne.
Influence des frais d'éducation sur la fécondité. — Mettre à la Caisse d'épargne n'est pas la forme la plus parfaite de la prévoyance. — Avantages des familles nombreuses. • — Que la relation entre les dépôts à la Caisse d'épargne avec la moindre fécondité n'est ni nécessaire, ni toujours vraie en fait : France et Prusse. — De l'assurance.
On peut dire, malgré l'apparente contradition des termes, que faire et élever des enfants est à la fois une dépense et une épargne. Une dépense, puisque la naissance et l'éducation de l'enfant entraînent à de multiples frais ; une épargne, parce que l'éducation d'un enfant est une œuvre de capitalisation. Il est vrai qu'elle n'est pas toujours bien entendue : en France l'éducation, c'est-à-dire la période pendant laquelle l'enfant est un simple consommateur, est trop longue. L'usage de doter les filles et même les fils est fâcheux au point de vue de la natalité : on multiplie ainsi les oisifs, les improductifs, ce qui est d'une détestable politique sociale.
Dans la classe ouvrière où l'enfant devient tôt un membre utile de la famille, oti par conséquent, avec une mince épargne, on obtient rapidement un certain capital, on a beaucoup d'enfants. Dans la classe très riche où le phénomène inverse se produit, où
l'aisance 373
il y a dépense sans espoir de capitaliser, on en a très peu. Les classes moyennes qui visent à élever leurs enfants en grands seigneurs, en parasites sociaux, en ont aussi peu en France que les classes riches. C'est tout naturel. Du jour où l'éducation nationale serait transformée, oii la formation virile de l'enfant serait commencée de bonne heure, et complète à un âge moins avancé qu'aujourd'hui, la natalité augmenterait certainement.
A peine est-il besoin de dire que les dépenses de luxe seraient avantageusement remplacées par les dépenses d'éducation. " Il en coûte plus cher pour entretenir un vice que pour nourrir deux enfants » , disait Franklin.
La fécondité des familles, s'il faut en croire M. Tallquist, est en raison inverse des habitudes d'épargne. Mais l'épargne ainsi comprise, pratiquée au détriment de la fécondité, est-elle désirable ? Qu'on se rappelle l'histoire de M. André : toute épargne n'est pas bonne. Elle est faite à contretemps, lorsqu'elle aboutit à réduire à deux au maximum le nombre des enfants par famille. S'ils meurent, s'il est possible encore, les parents seront réduits à en procréer d'autres qu'ils ne verront points grands ; sinon ils auront l'amère douleur de se trouver seuls dans la vieillesse maussade. S'ils vivent, la perspective d'hériter d'un gros patrimoine — et le patrimoine paternel, si l'on sait qu'il n'y a pas à le partager, paraît toujours gros — détournera ce fils unique
de la vertu en le détournant du travail, fera trouver à cette fille unique un mari qu'ont séduit les beaux yeux de la cassette paternelle. Double résultat également déplorable. Les femmes qui devraient se marier au point de vue supérieur de l'intérêt social, ne sont point les filles dotées, mais celles que leur tempérament et leurs qualités morales rendent surtout aptes à la maternité et à ses devoirs. Ce qui n'est pas moins déplorable, c'est l'inaction des fils de famille, inaction presque fatale.
Il n'y a pas de plus grand stimulant au travail que la nécessité de devoir assurer soi-même son avenir, et dès lors pas de régime plus profitable à la société que celui qui produit ce stimulant. Un anglais disait avec humour que le grand avantage du droit d'aînesse, c'est d'empêclier qu'il y ait plus d'un imbécile par famille — l'aîné. Les pères français qui font des aînés en ne faisant point de cadets, préparent une société, non d'imbéciles, mais d'oisifs. Tôt ou tard l'activité économique de la nation faiblira, et leurs fils — si tant est qu'on en ait encore — pâtiront les premiers de ces errements inspirés par l'amour paternel mal entendu.
î'aire de nombreux enfants, c'est constituer une réserve : une réserve pour le cas où la mort enlèverait l'un ou l'autre des enfants — on réserve ainsi un objet assuré à sa tendresse ; — une réserve pour le cas de mauvaise fortune — on a plus de chances d'être secouru par ses enfants, puisque celles-là
l'aisance 376
multiplient avec le nombre de ceux-ci, et aussi parce que les enfants sont mieux élevés, ont le sentiment de la famille plus vif dans les familles nombreuses. Ils j ont le caractère mieux formé, ils y ont reçu moins de soins inutiles, moins de soins mercenaires, plus de soins fraternels ; il n'est donc pas étonnant que le sentiment de la solidarité de la famille croisse en même temps que le nombre des enfants.
Qu'on regarde autour de soi. Où. sont les familles heureuses et honorées ? Plus on a d'enfants, plus on a de cbances qu'il n'y aura pas de mauvais sujet parmi eux ; mais il est évident qu'il ne faudrait pas pousser à l'absurde les conséquences de cette constatation. Elle est aisée à justifier : la plupart des hommes sont ce que les a faits l'éducation ; et l'éducation dans la famille, et au sein d'une nombreuse famille, est meilleure que l'éducation isolée.
Il n'est pas bien sûr que les pays où l'on met le plus à la Caisse d'épargne soient ceux oti l'on a le moins d'enfants ? D'après l'étude du marquis de Nadaillac sur La natalité en France, on compte pour ce pays que, sur 12 habitants, il s'en trouve un qui a un livret à la Caisse d'épargne ; pour la Prusse, un habitant sur 11 a un livret. Et tout le monde sait cependant que la natalité de la Prusse est infiniment plus forte que celle de la France ! En y réfléchissant bien, on finit par reconnaître que l'action de la prévoyance sur la natalité pourrait bien n'être pas ce que pensent beaucoup d'auteurs. La prévoyance
sui generis qui consiste à avoir peu d'enfants n'est pas normale. On comprendrait fort bien que les époux vraiment prévoyants et qui mettent à la Caisse d'épargne, en même temps qu'ils assurent l'aisance de leur vieillesse, songent à entourer celle-ci du respect, des soins, des affections que les enfants seuls peuvent leur donner.
On s'est demandé si l'on ne pourrait pas faire de la procréation et de l'éducation de la famille une affaire, en organisant l'assurance des enfants et en la généralisant. Il ne semble pas qu'on puisse trouver le moyen de résoudre ce problème d'une façon satisfaisante, et l'exemple de l'Angleterre confirme cette appréciation \
On a dit qu'en mettant un enfant au monde, les époux mettent à la loterie. Si l'enfant meurt avant d'avoir pu produire, il y a perte sèche pour la société et pour la famille : perte de temps, de soins, d'argent. S'il vit, il y a des chances de gain, chances qu'il dépend des époux d'augmenter en augmentant leur progéniture et en donnant une bonne éducation à leurs enfants.
^ Voir sur ce point une curieuse étude de M. Julien Decrais, dans la Revue des Deux Mondes du 15 juin 1891.