CHAPITRE II
LE LIBEE ARBITRE ET LA NATALITE
« En France, les populations qui n'ont « pas beaucoup d'enfants, sont celles qui « ne veulent pas en avoir beaucoup. »
E. Levasseur.
Importance présente et future de la cause psychologique. Comment elle agit sur la population, dans le célibat, dans le mariage. — La contrainte morale. — Le calcul. — Les fraudes génésiques. — Les relations sexuelles hors mariage. — Obstacles répressifs à la population. — Conséquences des pratiques vicieuses. La dépopulation. — Cause du mal, remède.
L'augmentation du bien-être a eu ce résultat singulier d'amener l'homme à limiter sa fécondité.
Quels moyens emploie-t-il pour atteindre ce but ? Quelle est la cause déterminante de la volonté humaine en cette matière, et quel est le moyen d'agir sur cette volonté pour que les citoyens renoncent à ce qu'il y a d'excessif et repréhensible dans la limitation de la fécondité ?
De tout ce que nous ayons dit, il ressort que c'est le libre arbitre de l'homme qui agira surtout à l'avenir sur l'accroissement ou le ralentissement de la natalité. C'est la cause de l'avenir.
On peut limiter la fécondité de deux façons ; par la continence, ou par divers moyens qui permettent de satisfaire l'instinct sexuel sans s'exposer à faire un enfant. Il arrive aussi qu'on détruise l'œuf fécondé, le fœtus, l'enfant même : ce sont des modes non plus préventifs, mais répressifs, de limiter sa progéniture.
La continence est un moyen licite et radical d'éviter de contribuer à la surpopulation . Son influence n'est pas infiniment considérable, parce que la continence est rare, et elle est rare parce qu'elle est contraire à l'instinct. Pourtant c'est la continence et seulement la continence que Maltlius recommandait sous le nom de « contrainte morale n . M. Garnier la définit ainsi : " S'abstenir de tout commerce sexuel aussi long^temps que l'on ne possède point les moyens de pourvoir à l'entretien d'une famille, mais du moment où. l'on se marie, s'interdire toute limitation volontaire du nombre des enfants \ » Malthus repousse donc cette série de procédés qu'on désigne sous la dénomination collective de " prudence conjugale n. Il prend soin d'ailleurs de dire qu'il n'attend pas grand effet de son remède ; il déclare
^ Principe de population, p. xxi-xxii.
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encore que, si Ton restreint la fécondité par des pratiques vicieuses, on met en péril le renouvellement normal de la population, on aboutit à la dépopulation. Néanmoins, comme le dit M. Leroy-Beaulieu, « une fois la loi deMalthus admise, on n'a que le choix entre une " continence héroïque » et ces " pratiques vicieuses « que Malthus condamnait, n Aussi les disciples ont-ils été moins stricts moralistes que le maître.
En déconseillant les mariages prématurés, soit à raison de l'âge des époux, soit à raison de l'insuffisance de leurs ressources, Malthus était logique. Néanmoins, pour qu'il y ait une forte natalité dans un pays, ce n'est pas le nombre des gens mariés qui importe, mais leur fécondité. L'exemple de la France le prouve péremptoirement : les statistiques montrent que de préférence l'on s'y marie tôt.
Malthus a prôné le célibat : il s'est élevé contre les préjugés qui y sont relatifs. « Dans les classes supérieures, dit-il, on excite au mariage par les égards que l'on a pour les femmes mariées, et par l'espèce de distinction qu'on leur accorde. Le peu d'égards, au contraire, que l'on témoigne à celles qui vivent dans le célibat, est propre à en inspirer le dégoût. . . On ne peut douter que bien des femmes ne se soient mariées pour éviter le nom de vieilles filles. Trop alarmées de l'espèce de ridicule qu'un préjugé sot et absurde semble y avoir attaché, elles se sont déterminées à épouser des hommes pour qui elles avaient de l'éloi-
gnement et tout au moins une parfaite indifférence. De tels mariages, aux yeux de ceux qui ont quelque délicatesse, sont une espèce de prostitution légale ^ 75 Chose singulière, Leplay aussi, le protagoniste de la réforme successorale dans le but de relever le mouvement de la natalité française, est partisan du célibat : c'est que le nombre des mariages a peu d'influence sur la natalité. Le célibat d'une partie des enfants issus de chaque ménage est, on le sait, un des caractères de la " famille souche n ", et comme tel il constitue une des conditions qui contribuent à la fécondité des mariages. Le grand nombre de célibataires n'est donc pas un indice de dépopulation. D'après Leplay, " cent familles souches tiennent chaque année à la disposition de la patrie 20 jeunes gens de l'un et de l'autre sexe. Grâce au triage opéré par la famille, selon les vœux des individus et les besoins du foyer, cette jeunesse est débarrassée des faibles de corps et d'esprit, elle est douée de l'énergie physique, des aptitudes morales, de l'éducation professionnelle et même du capital nécessaire aux entreprises qu'une grande nation doit tenter. Avec les 38 millions d'habitants qu'elle possède aujourd'hui, la France reposerait sur 2,100,000 familles solidement établies, capables de soutenir leurs jeunes enfants et leurs vieillards, livrant annuellement
1 Essai. Edit. fr. de 1845, p. 499.
3 Voir La réforme sociale en France, t. P"", chap. xxix, § 4.
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aux services publics et aux nouvelles œuvres de l'activité privée 420,000 jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, dressés au travail et à la vertu \ n
Ce qui frappe dans ces calculs évidemment problématiques, c'est le chiffre de 2,100,000 familles ^. Actuellement, sous le régime de la famille que Leplay appelle " instable », il y a en France cinq fois autant de foyers. Ce qui est certain, c'est qu'une nation peut être très prolifique, tout en comptant beaucoup de célibataires.
Le résultat des conseils de Malthus est donc douteux ; c'est ainsi qu'on se marie tard en Irlande, néanmoins l'Irlande est très prolifique.
Quanta la précocité des mariages, elle n'a pas toujours ni partout les mêmes effets sur la population. Au cours du mois de juin 1890, en Angleterre, la Chambre des Lords a discuté le rapport de la Commission parlementaire sur le siveating System. D'après ce rapport, l'une des causes de l'exploitation de l'ouvrier dans certaines industries, serait la précocité du mariage qui augmente déplorablement la concurrence des bras et avilit ainsi le prix des salaires. L'influence des théories malthusiennes est sensible dans cette appréciation des faits.
Il ne sera pas inutile de dire un mot de l'institution même du mariage tel qu'il existe dans les so-
' Ouv. cité, chap. xxx, § 7.
2 Pour l'explication de ce chiffre, voir ouv. cité, chap. xxx, § 5.
ciétés clirétiennes, et de ses effets sur la population. Voici un court exposé de cette question d'après H. Spencer. " Nous indiquerons seulement pour la forme, dit d'abord le célèbre auteur, combien la monogamie a été avantageuse aux intérêts de la société, des enfants et des parents, pendant les dernières phases de l'évolution sociale, dont elle est un des
traits caractéristiques
« On peut hardiment attribuer à la monogamie une diminution de la mortalité des enfants dans les sociétés qui ont dépassé l'âge de la barbarie. . . . L'influence bienfaisante sur la vie des adultes, au point de vue physique et moral, est encore plus grande. La monogamie contribue également à prolonger la vie après que la période de la reproduction est passée. Grâce à l'affection durable qu'elle crée entre les époux et à l'affection filiale qu'elle fait naître, les années de déclin sont augmentées et leurs maux sont diminués \ ??
Les mariages continents sont rares. On ne se marie pas pour faire abstinence. D'autre part, le plaisir dans le mariage est facile et licite. Il est vrai que cette dernière condition lui enlève l'attrait du fruit défendu. Néanmoins, lorsque les époux veulent limiter leur famille, ils cherchent de préférence à concilier la pratique des relations conjugales avec leurs désirs égoïstes d'infécondité. Ils limitent par exemple
1 Principes de sociologie, t. II, chap. viii.
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les rapports à l'époque intermenstruelle, oîi la conception est physiquement impossible \
D'une manière générale, il faut dire que ces procédés ne sont pas louables ; mais il y en a de plus d'un genre, et il peut se présenter tel cas oti le calcul se justifie : si, pour donner un exemple, le tempérament du mari lui rend la continence trop difficile, et si d'autre part la nécessité s'impose de limiter la fécondité, d'éviter la conception, à cause de la santé délicate de la femme ou pour tout autre motif. Dans ces cas on calcule. Qu'est-ce à dire ?
Le coït étant toujours permis en mariage — sauf le cas où il porterait préjudice à l'un des conjoints ou à l'enfant que porte l'épouse — il ne doit pas être défendu aux époux de choisir le moment des rapprochements, d'opérer ceux-ci aux époques où on a lieu de croire que la fécondation ne se . produira pas. D'aucuns prétendent que ces calculs ne sont pas infaillibles. C'est une autre question. Celle de leur licite ne paraît pas d'ailleurs absolument claire. L'école de Malthus — nous ne disons pas Malthus — a rencontré des adversaires décidés dans quelques théologiens. D'autre part, le plus grand nombre de ceux-ci tient pour la doctrine que nous venons d'exposer. L'une des fins du mariage c'est, disent-ils, d'être un remède à la concupiscence.
L'acte vain ^ n'est donc pas illicite ; ce qui est
^ G. de Molinari. Cours d'économie politique, t. I®"*, p. 458.
^ « Acte vain », c'est-à-dire acte qui ne donnera pas lieu à la fécon-
toujours défendu, c'est l'acte incomplet, frauduleux.
C'est là un enseignement certes très accommodant. Il faut le bien entendre : car le calcul étendu à toute la durée du mariage et pratiqué par tous les époux irait certainement contre la fin principale du mariage, la propagation de l'espèce. C'est pour cette raison apparemment qu'une autre école de théologiens, comme nous l'avons dit, proscrit le calcul. Il n'est d'ailleurs jamais admis que comme une mesure nécessaire dans certains cas, et exceptionnellement.
En faveur de la doctrine facile, on peut dire que si tout coït vain était prohibé, il faudrait le défendre pendant la grossesse, pendant la ménopause et même chaque fois que les époux savent que la fécondation ne se produira pas. Théorie absurde et qui va évidemment à l'encontre de l'idée que tout le monde se fait du mariage, et très évidemment aussi de la doctrine, certaine celle-là, de l'Église catholique relativement au mariage. « Jamais — dit saint François de Sales en parlant de la procréation des enfants — on ne peut loysiblement se départir de l'ordre qu'elle requiert, quoy que pour quelqu'autre accident elle ne puisse pas pour lors être effectuée, comme il arrive quand la stérilité, ou la grossesse desjà survenue empeschent la production et la génération. Car, en ces
dation, vain au point de vue de la propagation de l'espèce, bien que le coït soit normal.
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occurences, le commerce corporel ne laisse pas de pouvoir être juste et sainct, moyennant que les règles de la génération soient suivies, aucun accident ne pouvant jamais préjudicier à la loi que la fin principale du mariage a imposée \ n
Nous ne pensons pas que ces considérations soient ici un liors-d'œuvre. Quels que soient les sentiments religieux et les opinions philosophiques individuelles, il est évident que les enseignements de l'Église catholique ont une gTande portée sociale, et il importait donc d'en dire un mot ici. De cette digression, si c'en est une, nous retiendrons que le calcul ne doit pas se généraliser ; il ne peut être, dans chaque ménage oti l'on est forcé d'y avoir recours, qu'une mesure temporaire ; il ne doit pas devenir l'usage de la généralité des ménages, sous peine de frustrer les fins de la nature. Dans certains cas, il est une mesure de prévoyance au moins admissible, parfois même nécessaire pour éviter de plus grands maux aux époux et à la société.
L'exégèse malthusienne a quelque peine à débrouiller ce que Malthus pense du calcul. Le conseille-t-il ? Le légitime-t-il ? Somme toute, on peut dire que le calcul c'est une forme de la continence. Les époux sont continents à certains jours. Est-il défendu d'être continent ?
1 Œuvres complètes. Introduction à la vie décote. Chap. xxxix, De l'honnesteté du lict nuptial.
Il ne paraît même pas possible de nier que le simple bon sens conseille le calcul aux époux qui sont dans l'extrême misère. Il en est autrement dans les cas de pauvreté seulement relative. Le fait que l'on devrait, si l'on procrée, sacrifier quelque chose de ses habitudes de luxe, ou même de confort et de bien-être, n'est pas suffisant pour justifier le calcul. La fin de la vie humaine n'est pas la richesse, ni la conservation du confort. Donc, pour tous les spiritualistes, et tous les vrais disciples de Malthus sont spiritualistes, puisqu'ils sont disciples du pieux clergjman \ on peut procréer des enfants dès qu'il j a probabilité qu'on pourra les nourrir et les élever. Sinon, nul ne pourrait engendrer, car qui sait s'il sera encore riche demain, en ce siècle delà dynamite et des krachs ?
Les économistes néo-malthusiens renchérissent sur la doctrine du maître. S'inspirant de cette observation de Malthus lui-même, que la continence sera toujours peu goûtée^ et que ce remède a, dès lors, peu de chances d'agir efficacement, ils admettent des pratiques dont la seule acceptable est le calcul, pourvu qu'on n'y ait recours qu'avec la circonspection nécessaire.
1 On a vu que ce spiritualisme était seulement intentionnel. Mais on ne peut rendre Malthus responsable de conséquences que le père du transformisme a tirées de certaines pages de L'Essai sur le principe de population.
Parmi les néo-maltliusieiis, l'un des plus connus est Stuart Mill. Nous allons exposer son système. L'auteur constate d'abord cette tendance, d'après lui déplorable, de l'opinion : " Tandis qu'un homme qui s'enivre est méprisé et rebuté de tous ceux qui font profession d'honnêteté, écrit-il, l'un des principaux arguments adressés à la bienfaisance est que celui qui l'implore a une famille nombreuse qu'il ne peut nourrir \ n
Que s'ensuit-il ? D'après l'écrivain anglais, qui se place plus spécialement au point de vue national : « On ne peut guère espérer que la moralité fasse des progrès, tant qu'on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l'ivresse ou tout autre excès corporel. Mais tant que l'aristocratie et le clergé (anglican) seront les premiers à donner l'exemple de l'incontinence, que peut-on attendre des pauvres ? n
C'est aux gens mariés que Stuart Mill adresse ses conseils : " On admet facilement qu'il est possible de retarder le mariage et de s'abstenir tant qu'on n'est pas marié, mais une fois le mariage contracté, il ne semble pas entrer dans l'esprit de personne, en ce pays-ci, qu'il dépende de la volonté d'avoir ou de n'avoir pas une famille en tel ou tel nombre. » L'auteur invoque l'autorité de Sismondi pour confirmer
1 Principes d'économie politique. Trad. de M. Courcelle Seneuil, t. 1«»-, liv. II, chap. xiii,p. 427.
sa tliéorie. D'après C. de Sismondi : " Lorsque les préjugés dangereux ne sont point accrédités, lorsqu'une morale contraire à nos vrais devoirs... n'est point enseignée au nom de l'autorité la plus sacrée... aucun père de famille n'a plus d'enfants qu'il n'en peut convenablement élever. » — « Une fois que la famille est formée, dit Sismondi, la justice et l'humanité exigent que les époux s'imposent la même contrainte à laquelle se soumettent les célibataires. Lorsqu'on voit combien est petit en tout pays le nombre des enfants naturels, on doit reconnaître que cette contrainte est suffisamment efficace, n
Ni Stuart Mill, ni l'auteur qu'il invoque, ne semblent prévoir que l'effet de la généralisation des habitudes de prudence conjugale sera précisément la multiplication de relations illégitimes et l'augmentation des naissances hors mariage, le mari laissant volontiers à sa femme le soin d'observer la prudence conjugale, et cherchant les plaisirs défendus, faute de prendre les plaisirs permis.
Sur un autre point, Stuart Mill a été bon devin : " Pour assurer le résultat cherché, c'est-à-dire pour obtenir des époux qu'ils limitent leur progéniture, il suffirait, selon toute apparence, écrivait-il, que l'on pensât généralement que ce résultat est désirable. Cette opinion n'a jusqu'ici été reconnue dans aucun pays, comme principe de morale v . Que les temps sont changés depuis l'époque où " l'horreur sentimentale jj qu'inspirait le nom de Malthus, était.
d'après Mill presque aussi grande en France qu'en Angleterre. Mais on n'a pas pris les moyens indiqués par Malthus et par Stuart Mill.
Du temps de Mill " l'opinion a autant de part à l'imprudence que l'instinct brutal ; car en général l'opinion, surtout dans les classes peu éclairées, attache l'idée de vigueur et de puissance à la force de l'instinct, et l'idée d'infériorité à l'absence d'instinct ou à la modération. On aurait beaucoup obtenu si l'on était parvenu seulement à faire disparaître ce stimulant factice, v
Peut-on espérer " un progrès w — nous parlons ici la langue malthusienne — dans l'opinon ? " Ce n'est jamais par la volonté de la femme que les familles deviennent trop nombreuses... Une multitude de femmes qui n'osent guère aujourd'hui réclamer, accueilleraient comme une bénédiction une opinion qui les soulagerait d'un grand fardeau, dès qu'elles se verraient soutenues par le sentiment public, n Par conséquent, d'après l'auteur, " si la classe laborieuse acceptait une fois généralement cette opinion, que son bien-être exige la limitation du nombre des familles, les ouvriers respectables se conformeraient à cette opinion et on ne verrait s'en affranchir que ceux qui font habituellement bon marché des devoirs sociaux. Alors il y aurait lieu de transformer l'obligation morale en obligation légale : comme il est arrivé plusieurs fois après un progrès de l'opinion, la loi finirait par imposer à la minorité récalcitrante
des obligations qui, pour produire leur effet, doivent être générales et auxquelles la majorité, les jugeant utiles, s'est volontairement soumise. Il n'y aurait pas besoin toutefois de sanction légale, si les femmes étaient admises, comme il serait évidemment juste, à jouir des mêmes droits que les hommes. Qu'elles cessent d'être réservées par l'usage à une seule fonction physique dont elles tirent leurs moyens d'existence et leur influence, et elles auront voix, pour la première fois, aussi bien que les hommes, sur tout ce qui se rapporte à cette fonction. De toutes les améliorations réservées à l'espèce humaine et qu'il est aujourd'hui possible de prévoir, aucune dans mon opinion, n'aurait des conséquences morales et sociales plus avantageuses que celle-ci \ 55
Ces vues méritaient d'être signalées. Malthus, généralement libéral, s'est déclaré aussi, en passant, partisan d'une intervention légale ; mais au rebours de StuartMill, non après que l'opinion aura progressé, mais au contraire temporairement, en attendant qu'elle soit plus éclairée. " Dans tous les rangs de la société, écrit-il, règne l'opinion que le mariage est une espèce de devoir, et cette opinion ne peut manquer d'avoir de l'influence. Un homme qui croit qu'il n'a pas payé sa dette à la société, s'il ne laisse pas après lui des enfants qui le représentent, n'osera pas écouter les conseils de la prudence et croira, en se ma-
1 Nouveaux principes d'économie politique, liv. VII, chap. vi.
riant témérairement, avoir le droit de se reposer entièrement sur les soins de la Providence.
" A la vérité, dans un pays civilisé et oilTon connaît les jouissances que l'aisance procure, un tel préjugé ne peut éteindre complètement les lumières naturelles, mais il parvient aies obscurcir. Ju&qu'à ce que cette obscurité soit dissipée, et que le pauvre soit éclairé sur la cause de ses souffrances ; jusqu'à ce qu'on lui ait appris que c'est à lui-même qu'il doit les imputer, on ne saurait dire que chaque homme doit être laissé à son propre et libre choix sur la question du mariage ^ . v
Quant à l'émancipation des femmes, il est certain que cette transformation sociale aurait pour effet d'en soustraire un certain nombre à la maternité ; mais nous pensons que Stuart Mill, s'il ne s'est pas trompé sur les conséquences de cette révolution des mœurs, s'est trompé sur son opportunité et sa raison d'être. La femme est faite pour être épouse et mère.
La modification radicale de l'opinion en France,
' Voir Malthus, de la Petite Bibliothèque Economique, par M. G. de Molinari, p. 72. — Cette indication d'ailleurs timide d'un remède légal, cet appel infiniment discret à l'intervention législative, est un véritable accident. Ailleurs Malthus s'y déclare carrément hostile. Nous aimons à rslever cette contradiction : non pour accabler Malthus, mais parce qu'elles sont fréquentes dans les études relatives à la population. Ce qui s'explique à raison des aspects si divers du problème. Souvent elles ne sont qu'apparentes. Telle solution s'imposerait, à n'en envisager que tel côté de la question, qu'il faut repousser comme on s'en explique ailleurs, à raison do telle circonstance.
au sujet des familles nombreuses est dès longtemps un fait accompli, depuis si longtemps même, qu'on voit trop bien à présent où conduit la limitation volontaire, et qu'une réaction se produit, non contre les familles nombreuses, mais contre la stérilité systématique.
On ne fait plus d'enfants en France, sinon un ou deux ou par accident, dans l'énorme majorité des ménages. « Les enfants, dit M. de Yoguë, on en a quelquefois, cela arrive encore \ „ — « Une famille de cinq ou six enfants était autrefois chose normale (en France), dit le D^' J. Rocliard ; aujourd'hui on regarde cela comme une véritable affliction. On blâme les malheureux époux ; on les plaint, ce qui est pire ; on en rit, ce qui est le comble ; et voilà comment les classes élevées ne s'entretiennent
plus ^ jj
La plume de M. Alexandre Dumas fils a tracé avec beaucoup de relief le tableau de « l'esprit français r , si l'on peut ainsi dire, en ces matières. Lisons ensemble cette page de Francillon (p. 3-4). Nous assistons à une conversation entre la comtesse de Riverolles (Francine), et la baronne Smith (Thérèse).
TÏÏÉKÈSE
Et tu n'as qu'un enfant ?
1 Revue des Deux Mondes, 1^^ novembre 1889, p. 189, ^ Traité d'hygiène sociale, p. 322.