‹ La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essorChapitre 26 sur 67 · FR AN CINE · texte numérisé non relu

FR AN CINE

Combien veux-tu que j'en aie ? Je ne suis mariée que depuis un an, dix mois et sept jours ; je ne peux pas en avoir cinq comme toi.

THÉRÈSE

Dont deux jumeaux.

FRANGINE

Quelle horreur ! Et tu les a tous nourris ?

THÉRÈSE

Tous.

FRANGINE

Même les jumeaux ?

THÉRÈSE

Même les jumeaux.

FRANGINE

Miséricorde !

Pour qui a assisté à la représentation, il est évident que la salle est à l'unisson. Elle est de l'avis de la jeune femme française, Francine : cinq enfants, dont deux jumeaux, quelle horreur ! — Et la mère les a nourris, tous, même les jumeaux, miséricorde ? Francine dit seulement ce que chacun dans le public pense !

Voilà où en est la France, et il faut bien le dire, ce n'est point par le calcul seulement que la société

française, que toutes les classes de la société restreignent leur fécondité, mais aussi par les pratiques vicieuses, par les fraudes dans l'accomplissement des fonctions génésiques. Vitio parentum rarajuventus.

Le calcul est aux yeux des gens accommodants une véritable continence. La fraude au contraire ne saurait, avec la meilleure volonté du monde, être rangée parmi les modes divers de contrainte morale. Il s'agit ici d'incontinence et d'immoralité. Ces moyens de limiter la fécondité, Malthus les appelle à bon droit des pratiques vicieuses, vicieuses parce que la morale les condamne, parce que le patriotisme les condamme, parce que les médecins et l'intérêt bien entendu de la santé les condamnent. Au point de vue démographique, on ne saurait identifier le calcul et les fraudes. Sans doute, les deux procédés ont le même effet : empêcher la fécondité. Mais le premier n'a qu'une action directe, le second agit directement et indirectement sur la population. Indirectement, parce que les fraudes sont une cause de désordres moraux et physiques qui diminuent d'une manière sensible la valeur de la population.

Nous avons consulté dans une bibliothèque publique le Traité des fraudes dans V accomplissement des fonctions génératrices du D^' Bergeret, d'après lequel nous allons donner quelques vues sommaires sur les effets des fraudes. Sa couverture fatiguée et salie attestait les nombreux et peu loyaux services qu'on lui avait demandés. Mais les lecteurs n'y ont

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pas trouvé ce qu'ils cliercliaieiit. L'auteur est très sobre de détails sur les modes de frauder, il est abondant sur les conséquences désastreuses des fraudes, spécialement au point de vue de la santé et de la vie des fraudeurs.

" On entend dire de tous côtés, écrivait déjà en 1870 le D^' Bergeret, que les mariages sont moins féconds, que l'accroissement de la population ne suit plus la même progression. Je crois qu'il faut r attribuer en grande partie aux fraudes génésiques. Aujourd'hui, les fraudes sont pratiquées par toutes les classes de la société, v

L'auteur que nous suivons distingue les fraudes directes et les fraudes indirectes. Les premières surtout ont sur la santé de ceux qui s'y livrent les plus pernicieux effets : elles produisent chez l'homme et chez la femme des accidents locaux et des accidents généraux.

Les accidents locaux chez la femme vont de la métrite simple jusqu'au cancer utérin. Quand les cas ne sont pas désespérés, par une revanche de la nature, le traitement curatif de la métrite, c'est l'état de grossesse : celle-ci est généralement suivie de la guérison de la femme. Les accidents locaux chez l'homme sont entre autres, les urétrites, les maladies de la prostate et l'impuissance prématurée. En infligeant la honte de l'impuissance à ceux qui l'ont tant de fois frustrée, la nature se venge et inspire aux fraudeurs des regrets amers, mais tardifs.

Parmi les accidents généraux tant cliez rhomme que chez la femme, il faut ranger les affections du système nerveux ; et chez la femme la nymphomanie. Chez l'homme les fraudes produisent : satyriasis, épilepsie, apoplexie, affections mortelles du cœur et du système respiratoire, gastralgie. Puisse cette triste et^trop véridique énumération avoir fait réfléchir ceux qui avaient compté trouver dans le livre duD^' Bergeret d'autres renseignements...

Parmi les fraudes indirectes, le D^' Bergeret cite : le coït avec le condom, — après la ménopause, c'està-dire avec une femme qui a passé l'âge critique, — avec une femme stérile, — pendant la menstruation, — pendant la grossesse et l'allaitement ; — le coït vulvaire, c'est-à-dire le rapprochement incomplet, sans pénétration. Ce dernier et le condom doivent être proscrits comme constituant des actes frustratoires.

Pour les autres, il semble qu'il faille distinguer quant à leur licéité. La ménopause, la grossesse, qui suppriment la possibilité de la fécondation, ne mettent pas fin au mariage. Nous avons cité tantôt un texte de l'Évêque de Genève, saint François de Sales, qui se rapporte à ces cas. Quant au coït pendant la menstruation, il peut causer chez les deux époux de graves troubles locaux et devrait être proscrit par simple raison de convenance et de propreté. Le coït pendant la grossesse peut aussi amener des inconvénients physiologiques, comme l'accouche-

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ment prématuré, par exemple. Sauf cette observation, ce genre de rapprochement ne paraît pas pouvoir être entièrement proscrit, quoi qu'en pense le D^' Bergeret, qui rappelle ce fait d'histoire naturelle : les animaux ne copulent pas en dehors du rut. Sans doute, mais " faire l'amour en tous temps, c'est ce qui distingue l'homme des autres bêtes ^ , selon l'expression de Beaumarchais. C'est là un fait : on n'y changera rien.

Les fraudes agissent indirectement sur la population, en portant le trouble dans les familles. " J'ai constaté, dit le D^* Bergeret, que rien ne dégoûte une femme de son mari, rien n'est plus capable de la pousser à l'adultère, que la malencontreuse disposition d'un homme fraudeur qui se satisfait promptement, en quelque sorte bestialement, sans s'inquiéter de ce qu'éprouve une femme dont le système nerveux est beaucoup plus lent à s'ébranler, ou une créature à sentiment délicat dont la nature se révolte en présence de pareils procédés. 55 II est évident que " les fraudes exercées par le mari sont une école de démoralisation pour la femme. »

L'homme devrait réfléchir 'aux effets moraux des fraudes, non moins qu'à leurs conséquences physiques. Il devrait aussi se rappeler que la prudence conjugale, quels que soient ses modes, est souvent une prévoyance à bien courte vue. « Sans parler de la mort, dit M. F. Passy, à laquelle on ne fait point sa part, et qui vient si souvent convaincre d'impré-

voyance et de folie la sagesse et la raison les plus fières d'elles-mêmes, nul ne sait à l'avance ni quelles forces il trouvera dans la nécessité et le sentiment du devoir, ni quelles consolations, quelle gloire, quelles bénédictions sont attachées pour lui à la naissance de tel ou tel enfant. Franklin était le dix-septième fils d'un pauvre homme. C'est un exemple qui, à lui seul, en dit assez. ^

L'étude des conséquences des relations sexuelles hors mariage, au point de vue de la population, est intimement liée à celle des fraudes génésiques en général et des fraudes conjugales en particulier. Une première observation à faire, c'est que, dans ces relations là surtout, les fraudes sont nombreuses. Les rapports illicites, toujours plus ou moins passagers et secrets, j déterminent par eux-mêmes ; d'autre part, bien plus que dans le mariage, les fraudes y servent les desseins criminels. " Tel, dit Bergeret, qui ne voudrait pas séduire une femme à la condition d'avoir avec elle des rapports réguliers, susceptibles d'entraîner tous les embarras d'une grossesse, n'hésitera pas, s'il est habile fraudeur, à pousser avec cette femme la séduction jusqu'à ses -dernières conséquences, moins la fécondation. La pratique des fraudes est donc un des plus grands entraînements à la débauche. ?? Aussi " les fraudes appliquées aux fonctions génératrices sont beaucoup plus fréquentes entre les sujets que rapprochent les liens formés en dehors de la loi, et qui, par toutes

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sortes de motifs, tiennent essentiellement à ne pas avoir d'enfants. ??

Les liens extra-légaux, surtout lorsque les amants sont fraudeurs, grâce à l'attrait du fruit défendu, mènent à l'abus, et souvent à l'abus le plus effréné du coït. Si l'amant songe ensuite au mariage, même s'il n'y apporte pas ses habitudes honteuses, pareille union ne peut avoir d'effet favorable sur le mouvement de la population. " Ces fraudes, dit encore le D^' Bergeret, ont pour la société ce grave inconvénient que, souvent, un homme épuisé par la longue pratique de ce vice énervant se décide, pour faire une fin, à se marier, et que cet homme, usé par la débauche, ne procrée pour la société que des enfants chétif s et malingres ^ . »

Souvent aussi l'amant fraudeur reste fraudeur quand il est devenu mari : il trouve commode que sa femme n'ait point d'enfant ou n'en ait qu'un ou deux, comme il trouvait commode que sa maîtresse n'en eût pas.

Mais les relations illicites ont un effet plus direct sur la population : les statistiques constatent que la fécondité des filles-mères est infiniment moindre que celle des femmes mariées. En tous pays, elles ont rarement plusieurs enfants.

Les prostituées ont moins d'enfants encore que les concubines. Sans doute, " il n'est pas rare de

* Ouv. cité, p. 193.

voir les filles de mauvaise vie devenir enceintes ; mais d'ordinaire elles font fansse-couclie, ou bien elles subissent un accouchement très périlleux, et leurs enfants meurent presque tous dans le courant de la première année ^ . n

L'habitude d'opposer à la fécondité des obstacles préventifs, loin de rendre inutile l'emploi de moyens répressifs, conduit au contraire à ces derniers, quand les calculs ou les fraudes se trouvent déjoués par quelque cause fortuite. Les amants recourent alors, parfois même les époux, à la destruction de l'œuf fécondé ou du fœtus. L'histoire de la criminalité montre combien le nombre des avortements et des infanticides augmente grâce à la faiblesse, presque à la connivence des jurys. Et, à côté des cas où il y a lieu à poursuites judiciaires, que de crimes ignorés ! Les faits dont la preuve est possible, devraient être punis comme attentatoires à l'ordre public, car la société est souverainement intéressée au recrutement normal de ses membres ^.

Malthus enseigne que la dépopulation est le dernier résultat des pratiques vicieuses. De tout son enseignement, c'est, pensons-nous, le point le mieux établi : le seul même qui soit incontestablement éta-

1 Parent-Duchâtelet. De la prostitution dans la ville de Paris, 1836, t. l«^ chap. m.

■^ Faut-il mentionner les excentricités de ces néo-malthusiens comme Weinhold et le malthusien honteux qui s'est caché sous le pseudonyme du D'' Marcus ? Ce sont de pures monstruosités !

bli à l'heure qu'il est. Malthus avait d'ailleurs devant les yeux l'histoire de la Grèce et de Rome.

L'expérience a donc été faite par d'illustres nations :

Soevior armis Luxiiria incuhuit victumque iilclseitur orhem.

Voilà le malade ausculté ; avant d'indiquer le traitement, et pour émettre un diagnostic certain, tâchons de préciser les causes du mal dont il est atteint. Elles tiennent à la civilisation même, en ce sens du moins qu'il s'est produit dans la société une sorte de déséquilibre, parce qu'elle n'est pas encore établie dans la condition nouvelle que le progrès lui a faite. Sans doute, envisagé comme un phénomène général, le progrès est lent et continu, mais si l'on y regarde de près, si l'on s'applique à l'examen des modes divers de ses manifestations, on surprend dans chacun des phénomènes particuliers dont l'ensemble constitue le phénomène général, une multitude de secousses partielles qui ont troublé les molécules sociales, au point que la société s'en trouve ébranlée.

« 11 semble, dit le D^' Bergeret, que plus l'homme s'éloigne de l'état de nature, plus les rapports entre les sexes soient disposés à se pervertir. Il est certain que les fraudes génésiques sont beaucoup plus communes chez les citadins que chez les paysans. Quelle

en est la cause ? L'amour du bien-être, du confortable \ J7

M. Leroy-Beaulieu apprécie sévèrement les conséquences de la généralisation des habitudes de plaisir : " La société française, dit-il, dans son livre sur La question ouvrière au XIX^ siècle, est devenue une société de parvenus et d'aventuriers, dont leseul but est de s'éclipser les uns et les autres et d'exciter l'envie publique. Toutes les ressources des particuliers se sont tournées vers le luxe extérieur. On a tout sacrifié à la splendeur des vêtements, des équipages et des mobiliers '^. n

Que faut-il faire en présence d'une telle situation ? " Nous avons à dépouiller le vieil homme et à apprendre la pratique du devoir ^ ?5 Mais comment ramener les jeunes générations à cette pratique? Qui veut encore aller à l'école du devoir ? et quelle est cette école ? " Bien des hommes, dit M. Leroy- Beaulieu, ont une confiance illimitée dans la force de l'enseignement de la raison. A les en croire, tous les écarts des populations ouvrières n'auraient d'autre cause que l'ignorance. Il dépendrait de la société d'opérer la transformation morale de l'humanité en vingt ou trente années. Cette thèse séduisante, nous

1 Ouv. cité, p. 191.

■^ Edition de 1872, p. 301. Ce ne sont pas les événements des vingt dernières années qui modifieront l'appréciation de l'auteur, ni même ceux d'hier et d'aujourd'hui.

l'avons soutenue nous-même naguère. Nous n'abandonnons pas aujourd'hui nos convictions d'hier: mais les faits ne semblent pas justifier nos espérances ^ . J5

Le mal qu'on signale, appelons-le par son nom, c'est le matérialisme théorique et pratique, social et individuel : l'évolutionnisme de la science, le socialisme des démagogues, l'égoïsme des individus. Si l'on ne restaure pas la croyance à la vie future, la Foi en une vie meilleure, il n'y a pas à espérer l'amélioration des collectivités ni des individus. « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer w , disait Voltaire.

Si l'on nous demande où est l'école du devoir, nous n'hésiterons pas à répondre : elle est ou le crucifix est appendu à la muraille, où. Il rappelle au maître et aux élèves, la vision qu'eût Constantin, vision divine et sûre messagère de la victoire : In hoc signo vinces. C'est la parole que le Crucifié adresse à tous ceux qui contemplent l'instrument de son supplice. Mais il ne suffit pas que les pères fassent enseigner le devoir à leurs fils, il faut qu'ils enseignent eux-mêmes, et surtout qu'ils prêchent d'exemple. Il faut pour cela que la formation physique et morale de ses enfants devienne la tâche préférée du père ; il faut que l'internat soit le seul refuge des orphelins et des enfants des citoyens aisés qui vivent loin des villes. Comment l'enfant aura-t-il

^ La question ouvrière au XJX^ siècle. Édition de 1872, p. 298.

le sentiment de la famille, s'il n'a jamais connu la vie de famille ? Il y a là une question de formation civique, et aussi une question de moralité et d'hygiène. L'internat, c'est la négation de la famille. Si tout chef de famille a un devoir à remplir, ce devoir est plus strict pour ceux des classes qui prétendent à la direction de l'État. C'est par en haut que doit commencer la réforme, dit très judicieusement M. Leroy-Beaulieu.

Il faut aussi que l'éducation professionnelle soit organisée et honorée. L'instruction est chose excellente, l'instruction uniformément organisée pour toutes les classes est chose détestable. Dès l'école primaire même, il faudrait différencier l'enseignement selon que les élèves sont destinés ou non aux carrières libérales \

L'excès d'instruction, disait récemment M. Motteroz dans le journal L'Imprimerie, donnant le dégoût du travail manuel et coïncidant avec l'arrêt de la population, a décapité le personnel de l'industrie française. IjCS nouvelles générations ouvrières ne contiennent plus aucune de ces puissantes individualités qui s'affirmaient, dès leur apprentissage, par des recherches, des perfectionnements, des découvertes, qui étaient des stimulants aussi éner-

1 Nous examinons la question non au point de vue pédagogique, mais seulement au point de vue de l'équilibre social.

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giques pour leurs patrons que pour leurs camarades. » C'est la constatation d'un vice grave dans la construction de la machine sociale, et qui ne peut agir que très défavorablement sur le mouvement de la population. De l'instruction mal entendue, on est tenté de dire avec les Goncourt : " Le péril, le grand péril de la société moderne, est l'instruction. Toute mère du peuple veut donner, et à force de se saigner aux quatre veines, donne à ses enfants l'édusation qu'elle n'a pas eue, l'orthographe qu'elle ne sait pas. De cette folie générale, de cette manie partout répandue dans le bas de la société de jeter ses enfants par dessus soi, de les porter au-dessus de son niveau, comme on porte les enfants au feu d'artifice, il s'élève une France de plumitifs, d'hommes de lettres et de bureau, une France oh l'ouvrier ne voulant plus de l'ouvrier, le laboureur du laboureur, il n'y aura bientôt plus de bras pour les gros ouvrages de la patrie \ »

La prédiction est réalisée ! Si les plus sages signalent le mal avec une persévérante énergie, comme M. J. Simon, il se trouve d'autre part des écrivains pour s'en féliciter ! Le Français sera bientôt comme le Spartiate antique, isolé sur le sol de la patrie, au milieu d'un peuple d'étrangers et d'ilotes. Il n'est ni juste, ni possible qu'une nation moderne vive de cette vie dont Sparte est morte.

^ Journal des Goncourt, à la date de 1861.

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