‹ La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essorChapitre 27 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Constitution des époux et de la femme en particulier. — L'éducation physique. — Le régime alimentaire. Théories de Fourier et de Doubleday. — Action physique du d3veloppement intellectuel de l'individu sur la fécondité.

Si l'on veut remédier en France à la dépopulation, l'éducation de la femme devra être l'objet de réformes radicales, surtout dans la classe aisée. Trop souvent aujourd'hui, si l'on instruit les jeunes filles, on néglige leur formation physique et morale, si bien que lorsqu'elles sont devenues épouses, il est tout naturel que le mari cherche à leur éviter les devoirs de la maternité, devoirs dont il reconnaît, hélas, trop tard, qu'elles ne pourraient supporter le poids. L'Évêque d'Orléans a dit éloquemment de la jeune épouse : " Elle semble s'être mariée pour courir, pour s'amuser et trouver le mouvement perpétuel. La campagne, la ville, les eaux, le turf, les bals, les concerts, les visites ne lui laissent un instant de repos, ni le jour ni la nuit. Bon gré, mal gré, le mari doit partager cette pétulance. Il s'ennuie sou-

vent, récrimine quelquefois, n'importe. En attendant qu'il secoue le joug et se réfugie dans les clubs, il cédera. La jeune femme j emploie tout ce qu'elle a d'art, tout ce que Dieu lui avait donné pour un meilleur usage, de grâces, de douceur et de séduction \ jî

Voilà la déformation morale, dont nous aurions pu traiter au précédent chapitre. Nous avons préféré rapprocher la part qu'a, dans l'infécondité des femmes de la classe aisée et surtout de la classe riche, le vice moral de l'éducation, de ses mauvais côtés hygiéniques. " Il serait injuste, dit le D»' Rochard, d'attribuer exclusivement au mauvais vouloir le peu de fécondité des unions de notre temps. Dans les villes, la stérilité y entre pour une large part et devient de plus en plus fréquente. Tous les médecins sont frappés du nombre croissant des jeunes ménages qui désirent ardemment des enfants et qui ne peuvent en avoir. Les causes de cette infécondité involontaire ne sont pas difficiles à saisir. Cela tient d'abord à la manière dont les jeunes filles sont élevées. 55

Grâce au corset qui est à la fois l'emblème et l'instrument de cette éducation déformante, la jeune fille du monde serait l'être le plus impropre aux fonctions de la maternité, s'il n'y avait hélas, tant de jeunes filles pauvres, comprimées et alanguies par

1 DupanloLip. Femmes studieuses et femmes savantes, p. 1 83.

cet autre étau, l'usine : l'usine et la mine avec les besognes anti-hygiéniques, anti-féminines surtout, auxquelles elles condamnent les ouvrières, l'usine avec son atmosphère viciée et souvent vicieuse. La réglementation du travail des femmes, et surtout des mineures, est donc le complément indispensable de la réforme de l'éducation.

Une dernière réforme qui doit s'étendre à toutes les classes de la société, est relative à la formation physique de l'individu. " Qu'il y ait là un rapport de cause à effet ou une simple coïncidence, la statistique constate, dit M. Siméon Luce, que partout le mouvement de la population apparaît dans une étroite connexité avec la propagation et la vogue des jeux d'exercice. Les contrées où l'on s'adonne le plus à ces jeux, sont aussi celles où les naissances atteignent le chiffre le plus considérable. En Normandie, la population n'a pas cessé de décroître depuis que les divertissements où bourgeois et paysans luttaient de force et d'adresse ont été délaissés pour le cabaret ou les jeux de hasard, tandis que, au contraire, elle suit toujours une marche ascendante dans quelques-unes de nos anciennes provinces, telles que la BretagTie, la Flandre, le pays basque, où les nobles récréations qui ont passionné nos pères, continuent d'être en honneur \ n

1 Les jeux populaires dans r Ancienne France, par M. S. Luce, de l'Institut. Correspondant du 25 novembre 1889, p. 645.

Une alimentation abondante est-elle une cause d'augmentation ou de diminution des facultés prolifiques ? Les fouriéristes, qu'il faut ranger parmi les néo-malthusiens, croient que la bonne chair est un obstacle à la fécondité, comme on le verra par la citation suivante qui résume les vues de Fourier sur les moyens de remédier à la surpopulation.

" Dans V Harmonie de Fourier, chaque femme doit avoir simultanément un époux qui lui a donné deux enfants, un géniteur qui lui en a donné un, un favori, en outre autant d'amants qu'elle veut ; mais ceux-ci n'ont légalement aucun droit. Le monde harmonien sera préservé de l'excès de population au moyen de quatre digues : " Le régime gastrosophique 55 , car une chair délicate est un moyen de stérilité qui deviendra bien plus puissant en Harmonie, où chacun est un gastronome raffiné ; " la vigueur des femmes « , les femmes délicates sont d'une fécondité outrée et fâcheuse ; " l'exercice intégral w , car la puberté est subordonnée aux influences de la gymnastique ; enfin " les mœurs phanérogames «, le libre amour, la pluralité d'amants est évidemment un obstacle à la fécondité \ » Nous reproduisons à titre de curiosité, ces singularités.

Peut-on établir quelque rapport entre le régime alimentaire et la fécondité ? Il est des races inégale-

1 Voir Roscher. Principes d'économie politique, t. II, p. 322 de la traduction de M. Wolowski. Note 9^ du § 250.

ment prolifiques ^ ; d'autre part, la ration d'un homme n'est point chose identique en tous points du globe. La ration d'un anglais et d'un français sont bien différentes. On se nourrit de fort peu de chose dans les pays méridionaux : une orange et un verre deau suffisent à rassasier un italien, un verre d'eau et une cigarette constituent tout le repas de l'espagnol, du moins on le dit. La part faite de l'exagération, il reste certain qu'espagnols, italiens, grecs, orientaux sont d'une grande sobriété. On est généralement plus sobre en France qu'en Angleterre, en Belgique, en Allemagne : on y est moins prolifique. Faut-il conclure qu'une alimentation abondante est favorable à la fécondité ? D'autre part, les classes qui se nourrissent d'une chaire délicate ne sont point les plus prolifiques. Nous ne nous presserons donc pas de conclure. Peut-être est-il possible cependant de jeter quelque lumière sur la question à l'aide d'une distinction bien simple.

Une bonne alimentation, favorable à l'hygiène, doit aider à faire des enfants sains. Une alimentation recherchée ou excessive, peut exciter les sens, favoriser les actes génésiques, mais non pas la procréation d'enfants bien portants.

Un genre de consommations doit fixer un instant notre attention. Il est incontestable que les crétins,

1 En fait, il en est ainsi ; mais l'infécondité tient-elle à la race ou aux mœurs ? Voir in fret.

les criminels, etc., sont plus nombreux dans les pays oii la consommation de l'alcool, et surtout des alcools frelatés, est considérable.

La théorie de Doubleday est relative à la fois, à l'action de l'alimentation sur la natalité, et à celle de la civilisation sur le même phénomène. Rossi l'a raillée spirituellement dans l'introduction à V Essai de Malthus : " Un économiste du camp opposé, dit-il, a pris gravement à tâche de nous démontrer qu'une population devient nécessairement stationnaire lorsqu'elle est bien nourrie. A l'entendre, l'instinct de la propagation et le principe générateur ne retrouvent leur énergie que lorsque la nourriture diminue. C'est là, dit-il, une loi générale de la nature organique. Ainsi, le monde se trouve-t-il largement pourvu de nourriture ? Il n'y a pas à craindre un accroissement, mais plutôt une diminution de la population. Une partie du peuple manque-t-elle d'aliments et va-t-elle bientôt mourir de faim ? Admirez les lois de la nature ! Ces hommes affaiblis sentent par cela même leurs instincts de propagation s'animer, et, avant de mourir, ils sauvent l'espèce humaine en multipliant \ » On pourrait croire que c'est là une pure caricature du système de Doubleday : c'est ce dont on va pouvoir juger.

^ P. XXXV. — Rossi dit avec raison que Doubleday est un adversaire de Malthus, car si sa théorie est vérifiée, la contrainte morale devient inutile comme on le verra.

" M. Doubleday — dit son commentateur de la Bévue Britannique qui est, en même temps, un admirateur sincère — M. Doubleday assure que l'accroissement et la diminution des races sont en raison inverse de la quantité et de la qualité des aliments, que l'abondance entraîne la stérilité, la disette la fécondité ; en d'autres termes que l'excès de pléthore est contraire aux vertus procréatrices, tandis que l'appauvrissement du sang, nous dirions presque l'anémie, leur est favorable. Entre les deux se trouve la véritable loi d'équilibre. De ceci l'auteur conclut que sa théorie démontre la haute sagesse de la Providence, 1^ parce qu'au moment où l'espèce humaine semble près de s'éteindre sous le coup de la famine, la loi de reproduction s'exalte et comble les vides ; 2^ parce que la transmission des maladies qui naissent généralement du luxe se trouve à la fois réprimée et corrigée. Ainsi la tendance à se multiplier ne devient excessive que par la force des choses ; elle cesse du moment où rien ne la rend nécessaire ; elle fait place à la [tendance opposée quand celle-ci devient salutaire. . . Cette conception souveraine tend à faire constamment de l'enfant pauvre l'héritier du riche. En haut la société se meurt par la surabondance de vie, en bas elle se fortifie et s'étend ^.■n

Il est aisé de faire la part de la vérité et de l'erreur

^ Pour cette citation et celles qui suivent, voir Revue Britannique de 1846, t. \^\ pp. 410 et suivantes.

dans ces affirmations. Arrêtons-nous seulement aux arguments les plus curieux de Doubleday. Il s'appuie sur un principe bien connu des horticulteurs, des jardiniers, de tous ceux qui s'occupent à produire des arbres, des arbustes, des fleurs et des légumes : lorsqu'on place des arbustes dans un sol beaucoup trop riche, ils s'étiolent et meurent.

L'auteur essaie de démontrer que cette loi se vérifie également en ce qui concerne l'homme.

« Pour l'espèce humaine, il étudie d'abord des classes parfaitement définies et dont l'histoire nous est bien connue : ainsi la noblesse chez tous les peuples.- Partout se manifeste d'une manière frappante et pernicieuse l'influence exercée par l'excès de vie sur le pouvoir générateur. On voit, en effet, qu'aucun de ces corps privilégiés ne réussit à se maintenir en nombre par la seule vertu de la reproduction. Leurs rangs s'éclaircissent chaque jour, et ils ne subsistent qu'à la condition de puiser la vie dans le peuple, n Jusqu'ici cette démonstration partielle est satisfaisante ^ ; mais " il a été impossible à l'auteur d'asseoir la seconde phase de son système, celle de la multiplication par cause de débilité, sur des preuves aussi multiples.;?

Ceci est tout naturel. Il n'y a pas ici, et pour cause, la réciprocité posée dans l'hypothèse de Dou-

1 En ce sens que le fait constaté est exact. Doubleday se trompe évidemment sur la cause du fait.

bleday. Qu'a-t-il pu observer? " L'exemple le plus remarquable est celui de l'accroissement vraiment miraculeux de cette poignée de révoltés qui, par un audacieux coup de main, prirent le commandement du sloop " Bounty » et allèrent cacher leur attentat dans l'île Pitcairn, en tramant avec eux un certain nombre de femmes... Séparés du monde entier, ils vécurent dans une île où la vie animale se réduisait à quelques lapins sauvages et à des nids d'oiseaux. M volaille, ni fruits, ni vin, ni huile : pour légumes, des ignames, et pour poissons, ceux de l'espèce la moins nutritive : bâtons-nous de dire que jamais système ne fut mieux vérifié. . . En quarante ans la population avait décuplé, après avoir été triplée en vingt ans. La seule explication valable et admissible, c'est que l'accroissement que nous avons signalé dérive de l'insuffisance des aliments, des fatigues, d'une vie incertaine, du manque des boissons alcooliques ou fermentées, enfin de l'absence de maladies. ^ C'est généraliser bien vite. Qui dit que ces insulaires étaient insuffisamment nourris ? Ils furent soumis à une alimentation très sobre, voilà tout ce qui est constaté ! Si pareil exemple pouvait prouver une théorie, c'est bien celle de Malthus qu'il viendrait étayer, dans une certaine mesure bien entendu, et par certains côtés. En tous cas, l'exemple n'est pas décisif en faveur de la théorie de Doubleday.

Ce qui suit nous convainc moins encore : " Si maintenant nous remontons de cette petite colonie

à des provinces plus étendues et à de plus vastes populations, nous voyons partout la même loi produire les mêmes effets. Dans les pays voués au régime pastoral, et oil de nombreux troupeaux constituent à la fois la richesse et la nourriture des habitants, nous voyons une population clairsemée et rare : il en est de même pour les pays où a^^ondent les olives, le vin et les plantes oléagineuses. Dans les contrées oil croît le blé, on voit déjà se resserrer les rangs de la population ; enfin dans ces chaudes régions couvertes de rizières, et où les fruits, les olives, les vins sont rares, les races multiplient à l'infini. La Kussie nous offre un exemple frappant de tous ces phénomènes. Nous avons là, d'un côté, un pays à céréales, la Pologne, de l'autre les vastes pâturages de la Russie d'Asie. Qu'arrive-t-il ? C'est que la Pologne nourrit 1844 individus par lieue carrée, la Russie d'Europe 306 et la Russie d'Asie 43 ! w Doubleday donne d'autres exemples encore. Des prémisses plus ou moins justifiées et des conclusions de pure fantaisie, phénoménales d'aberration (nous ne disons pas de mauvaise foi, car la mauvaise foi se garderait de semblables absurdités), voilà toute son argumentation. Ce n'était pas la peine de partir en guerre contre Malthus et de prétendre avoir découvert le vrai principe de'population. Nous comprenons qu'un auteur soit entraîné par " la thèse », jusqu'où Doubleday a été entraîné ; mais ce qui est invraisemblable, c'est qu'il se soit trouvé un com-

mentateur bénévole et laudatif de semblables excentricités !

Cependant ne perdons point patience et suivons-le un moment encore. "Les faits suivants — d'après lui — sont de nature à frapper tous les esprits par leur gravité et leur nouveauté. On a fort souvent et fort plausiblement répété que les unions tardives étaient un frein pour la multiplication de l'espèce. Cette vérité est élémentaire et tombe même dans le domaine des banalités. Cependant la nature a mis tout en œuvre pour préserver les générations humaines de ce danger. Il en est résulté, fait étrange et pourtant incontestable ! que lorsque le mariage a été retardé, la fécondité s'accroît en raison directe de ce retard, et rétablit par des naissances plus nombreuses l'équilibre rompu accidentellement, j? Le système de Doubleday, c'est décidément de résoudre la question par la question. Il s'agirait de prouver que si les mariages précoces sont moins féconds que les autres, c'est pour des raisons physiologiques. L'exemple de la France prouve tout le contraire.

Doubleday, pour nous résumer, s'est trompé sur les causes pour lesquelles, après une guerre, une épidémie, une famine, il y a recrudescence de la natalité. Est-ce parce que la vertu prolifique du peuple s'est augmentée ? Non, c'est parce qu'il s'est fait des vides dans les rangs de la population.

L'influence du développement intellectuel de l'individu sur sa fécondité, influence qui diminue celle-ci ^

paraît démontrée. Les grands hommes, les grands écrivains ont peu ou point d'enfants. Il y a des exemples classiques de cette vérité. Ce qui paraît certain aussi, c'est qu'une gTande ambition, une grande activité intellectuelle rendent la continence plus facile.

On a cru pouvoir conclure de ces faits que la civilisation, qui élève le niveau intellectuel de la population, diminue ses facultés prolifiques. D'après le D^' Lebon " un des faits les plus intéressants et en même temps les plus tristes mis en évidence par les recherclies modernes est celui-ci : que les couches les plus élevées de la société — j'entends les plus élevées par l'intelligence et par le talent — s'épuisent et disparaissent bientôt, soit par défaut de descendants, soit surtout par une de ces évolutions répressives qui ont conduit tant de grandes familles à l'imbécillité et à la folie. Ce fait s'expliquerait peutêtre en admettant qu'une supériorité dans un sens ne s'obtient qu'au prix d'une infériorité et par suite d'une dégénérescence dans d'autres sens. Cette déséquilibration s'exagérant bientôt chez les descendants amène fatalement leur disparition. ?> Il se passerait dans l'être une sorte de lutte entre la matière et l'esprit oii l'une perdrait tout ce que gagne l'autre. C'est là une théorie conforme aux doctrines transformistes.

Herbert Spencer a développé cette théorie. Fondée seulement sur la constatation que là où la civilisation monte, la natalité baisse, la conclusion du célèbre écrivain va peut-être au delà de ce qui est con-

tenu dans les prémisses. La cause du ralentissement de la natalité est-elle psychique et volontaire, ou physiologique et fatale ? Nous croyons qu'elle est volontaire, et de multiples constatations et considérations viennent étayer cette appréciation.

Nous en avons déjà présenté un bon nombre, et l'importance de la cause volontaire n'est pas d'ailleurs sérieusement contestée. Un grave argument contre la théorie évolutionniste, c'est qu'en France, par exemple, la stérilité complète n'a pas augmenté depuis un demi siècle. Cette remarque que fait le D^* Bertillon, est, dit-il, " d'une importance capitale, car elle montre que si la natalité a baissé depuis cette époque, ce n'est pas que la proportion des familles complètement stériles ait augmenté, mais c'est que la fécondité des familles fécondes a diminué. En un mot on peut aujourd'hui en France faire des enfants tout aussi bien qu'en 1856, seulement on en fait moins \ ?, Il est assez naturel, en effet, de considérer l'infécondité comme involontaire dans les ménages qui n'ont aucun enfant, comme volontaire là où la procréation s'arrête à un ou deux enfants. Vraie dans sa généralité, cette proposition peut n'être pas toujours vérifiée dans chaque cas particulier, c'est évident.

1 Comme le D"" Bertillon le reconnaît, cette proposition est justement le contre-piad de celle à laquelle aboutit an démographe très compétent. Une omission dans l'une des bases du calcul explique l'erreur. V. Encyclopédie d'hygiène et de médecine publique , t. P*", chap. II. Démographie, p. 189, et la note au bas de cette page.

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