CHAPITRE VI
DE LA EELIGION
Doctrine ecclésiastique relative au mariage et à la fécondité des mariages. — Du célibat des prêtres catholique». — De l'interdiction du divorce et du suicide.
Après tant d'autres exemples, nous ne nous étonnerons pas de trouver ici encore les esprits divisés. Pour Montesquieu, le célibat ecclésiastique et l'indissolubilité du mariage ont été de très grands obstacles à l'accroissement de la population. Pour Rossi, le célibat, notamment le célibat du cloître, a été une des causes et l'une des plus fâcheuses de l'accroissement de certaines familles. En ce qui concerne le divorce, les théories de Montesquieu sont également contestables : lorsque les divorces deviennent fréquents, le fait est concomitant d'un relâchement des mœurs et d'une diminution de la fécondité des mariages.
Nous avons parlé déjà des doctrines de l'Église
catholique relatives à la fécondité des mariages, et de l'action qu'elle exerce sur les caractères et les mœurs par sa forte discipline. Selon son enseignement, c'est dans le mariage, et dans le mariage seulement, qu'il est permis de chercher la satisfaction de l'instinct sexuel.
Le clergé, tant protestant que catholique, prêche Yolontiers à ses ouailles la doctrine que saint Jean Chrysostome enseignait, engageant les fidèles à marier leurs enfants dès l'âge nubile, « afin de procurer la sainteté des mœurs, l'union des ménages, et de nombreux enfants n . Doctrine morale, et qui est conforme au but du mariage et au vœu de la nature. Néanmoins nul ne prétendra sérieusement que ce doive être là une règle sans exception. Il y a des tempéraments nécessaires, et il faut dire avec Rossi : « L'instinct aveugle de la reproduction pouvant amener des résultats exorbitants et hors de proportion avec les moyens de subsistance, l'homme doit placer cet instinct, comme tous ses autres penchants, sous l'empire de sa raison, n Ce n'est là, nous paraît-il, qu'un cas d'application d'une règle absolument générale celle-là, et que la religion a toujours enseignée : la soumission de la chair à l'esprit. Nous croyons que tout membre du clergé, de quelque confession chrétienne que ce soit, approuverait le langage que Bastiat fait tenir au prêtre qu'il suppose consulté sur l'opportunité soit du mariage, soit de la prudence conjugale : « Dieu, dirait-il, n'a pas ordonné
aux hommes de croître sans discernement et sans mesure, de s'unir comme les bêtes, sans nulle prévoyance de l'avenir ; il n'a pas donné la raison à sa créature de prédilection pour lui en interdire l'usage dans les circonstances les plus solennelles : il a bien ordonné à l'homme de croître ^, mais pour croître il faut vivre, et pour vivre, il faut en avoir les moyens ; donc dans l'ordre de croître est impliqué celui de préparer aux jeunes générations des moyens d'existence ^. n
Voici comment Montesquieu apprécie l'action du célibat ecclésiastique sur le mouvement de la population, si, bien entendu, c'est l'opinion de l'auteur qu'exprime Usbek ^ dans la cxvii^ des Lettres persanes . « Le nombre de ces gens faisant profession de célibat est prodigieux, écrit Usbek. Ce métier de continence a anéanti plus d'hommes que les pestes et les guerres les plus sanglantes n'ont jamais fait. On voit dans chaque maison religieuse, une famille éternelle oil il ne naît personne, et qui s'entretient aux dépens de toutes les autres. Ces maisons sont toujours ouvertes, comme autant de gouffres où s'ensevelissent
' Alltision au Crescite et multiplicamini, parole généralement mal comprise. La Bible la met dans la bouche du Seigneur lorsqu'il bénit Noë et sa famille, au sortir de l'Arche. C'est une promesse de pérennité faite à une race prédestinée.
2 Harmonies économiques, p. 466.
8 En effet, Montesquieu s'est défendu dans l'Esprit des lois de condamner le célibat ecclésiastique. Voir livre XXIIl, chap. xxi, tout à la fin do ce chapitre.
les races futures. Cette politique est bien différente de celle des Romains, qui établissaient des lois pénales contre ceux qui se refusaient aux liens du mariage, et voulaient jouir d'une liberté si contraire à l'utilité publique, n
Bien éloigné du sentiment de Montesquieu est, semble-t-il, celui deRossi : " Si l'économie politique se mêlait de juger les couvents, dit Rossi, elle les condamnerait, non comme étant un obstacle à la population, mais comme la favorisant. Tel était leur effet, en ce sens que les pères de famille les regardaient comme certains pères de famille anglais regardent les Indes. On pouvait compter que si l'on avait deux ou trois enfants de trop, on les mettrait dans les couvents. C'était donc là un excitant, non un obstacle à la population. Ces établissements encourageaient même doublement son accroissement ; ils l'encourageaient directement par les jeunes gens qu'ils pouvaient recevoir, ils l'encourageait indirectement par les aumônes qu'ils distribuaient, sans trop s'enquérir des besoins de ceux qui allaient en jouir \ jj
Peut-être ne sera-t-il pas impossible de concilier, du moins dans une certaine mesure, des vues qui paraissent absolument divergentes. A côté de l'action du célibat sur la population, action " qu'on voit jj bien, il y a celle qu'on voit moins, que Mon-
1 Cours d'économie politique, t. IV, p. 45.
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tesquieu n'a pas vue, et que Rossi a mise en lumière. Montesquieu pensait que l'institution du divorce est favorable au développement de la population. " Rien ne contribue plus à l'attachement mutuel que la faculté du divorce, écrit-il : un mari et une femme étaient (lorsque le divorce était licite ^) portés à soutenir patiemment les peines domestiques, sachant qu'ils étaient maîtres de les faire finir ; et ils gardaient souvent ce pouvoir toute leur vie, sans en user, par cette seule considération qu'ils étaient libres de le faire.
" Il n'en est pas de même des chrétiens, que leurs peines présentes désespèrent pour l'avenir. Ils ne voient dans les désagréments du mariage que leur durée, et pour ainsi dire leur éternité : de là viennent les dégoûts, les désordres, les mépris ; et c'est autant de perdu pour la postérité.
" Si de deux personnes ainsi liées, il en est une qui n'est pas propre au dessein de la nature, et à la propagation de l'espèce, soit par son âge, elle ensevelit l'autre avec elle, et la rend aussi inutile qu'elle l'est elle-même. Il ne faut donc pas s'étonner si l'on voit chez les chrétiens tant de mariages fournir un si petit nombre de citoyens, r?
Relevons d'abord cette affirmation relative à l'usage (nous ne dirons pas à la légalité) du divorce à Rome.
1 Allusion aux lois romaines. Le passage cité est extrait de la ex VI* lettre persane.
L'histoire la contredit. Le premier exemple d'un divorce formel : diffareatio, remonte à l'an 523 après la fondation de Rome (Aulu-Gelle, IV, 3). Peu à peu cependant ils devinrent plus fréquents, à l'époque même où Rome se dépeuplait \ De son temps, dit Sénèque, au lieu des Lucrèces et des Yirginies, on ne voyait plus que des femmes comptant leurs années, non d'après le nombre des consuls — ce qui était le mode normal de compter les années romaines : l'année portait le nom des consuls en fonctions — mais d'après celui de leurs maris.
Une remarque de Montesquieu frappe par sa justesse : c'est qu'il faudrait permettre que les époux se séparent au cas de stérilité absolue ou même relative de l'un d'eux, et que l'époux à qui la stérilité de la précédente union n'est pas imputable, puisse s'unir à une autre personne. Dans ce cas l'Église catholique prononce, non le divorce, mais la nullité du mariage. C'est logique. Ainsi devrait faire la loi civile. L'Église ne prononce la nullité que si la stérilité est antérieure au mariage. C'est logique encore.
Lorsque les divorces deviennent fréquents, ils sont un véritable dissolvant social, comme le prouve l'exemple de Rome. Quand le divorce entre dans les mœurs, a-t-on dit, l'esprit de famille sort ; disons
1 Aristote, dans l'examen de la constitution Cretoise, considère le divorce et l'amour antiphysique comme étant au même titre destinés à empêcher l'accroissement de la population.
plus exactement : le divorce n'est fréquent que là où les liens de la famille sont relâchés .
Une façon de considérer le divorce qui peut sembler originale, c'est à coup sûr celle du D^ Bertillon. " Nous sommes conduits par l'étude statistique du divorce, dit-il, à le considérer dans un grand nombre de cas comme la manifestation d'une déviation de l'esprit. Il existe entre la statistique du divorce et celle de l'alcoolisme, du suicide, etc., des relations étroites \ «
Nous comprenons, quant à nous, cette coïncidence. La fréquence du divorce comme celle du suicide sont les conséquences et les symptômes d'un état social troublé. La religion, par ses dogmes, sa morale, sa discipline — et surtout la religion catholique — donnant la sécurité et la tranquillité de l'esprit, et, en même temps une règle morale précise, présidant à toutes les actions de l'homme par ce double moyen, doit lui éviter le déséquilibre de la pensée et l'hésitation de la conscience. C'est ainsi qu'elle agit sur la volonté des époux et leur impose l'indissolubilité du lien conjugal. Aussi le D^ Bertillon dit-il que si la religion n'a pas une influence nettement accusée sur les mouvements de la population, elle a une influence très grande sur la fréquence du suicide et celle du divorce ^.
1 Encyclopédie d' hygiène ^ 1. 1*"*, p. 301. * Ouv. cité. D. 296.
* Ouv. cité, p. 296
D'après le D'' Bertillon, " les facilités plus ou moins grandes que la loi accorde pour rompre le lien conjugal n'ont sur les séparations et divorces aucune influence \ ^
11 paraît difficile d'admettre cette manière de voir.
La loi française sur le divorce date du 27 juillet 1884. Voici quelques chiffres relatifs à ses résultats :
Années Nombre des divorces ^
La progression est énorme *.
Une loi qui remplace, comme l'a fait la loi française de 1884, la séparation de corps par le divorce, en permettant aux époux qui renoncent à la vie commune de contracter un nouveau mariage , pourrait certainement avoir des conséquences au point de vue de la natalité. Il ne paraît pas que jusqu'ici les
1 Ouv. cité, p. 302.
~ Il s'agit des d\y or ces prononcés, déduction faite des divorces par conversion de séparation de eorp». — E. Levasseur, Lapopulation française, t. II, p. 101.
3 Du P'^août au 31 décembre.
* Rapprochement singulier, le nombre des mariages s'est mis à baisser en France depuis 1884, l'année où la loi du divorce fut votée. Il était ^de 289,555 en 1884 ; il n'est plus en 1888 que de 276,648, et en 1891 de 235,458.
statistiques aient mis en France ce fait en relief : il est d'ailleurs simplement « possible ».
C'est dans les départements où Ton trouve les familles les plus fécondes que les cas de divorce sont les plus rares. Pour 2000 mariages, le nombre des divorces atteint dansla Seine, 62,6; dans l'Aube, 42.4, etc. Cette moyenne descend à 1.9 pour l'IUeet- Vilaine et à 1.3 pour les Côtes-du-Nord et le Finistère. Ce sont précisément des départements oh la religion est restée vivace : pour se rendre compte de l'influence de la religion sur un fait démographique, ce qu'il faut voir, ce n'est pas le nombre des « baptisés ??, mais celui des « pratiquants n. Les statistiques ne l'indiquent pas, mais l'état social le révèle.
Que les mêmes départements aient les familles les plus fécondes et le moins de divorces, c'est ce qu'il est aisé de comprendre. Des populations simples, procréant sans calcul, doivent être réfractaires au divorce. Au contraire, quand les liens conjugaux souffrent de ce relâcbement dont s'accompagne la prudence conjugale, on est plus disposé à recourir au divorce, à trancher des liens que leur lâcheté même rend plus pesants. Limitation de la fécondité et divorce sont deux effets d'une même cause, le relâchement des mœurs ; et, par une répercussion qui ne doit plus nous étonner, contribuent à ce relâchement.
Le suicide comme la guerre, cause de mortalité
due à la volonté ^ de l'iiomme, est un fait particulièrement affligeant pour le démographe.
« La religion, dit le D^' Bertillon, a une influence très grande sur la fréquence du suicide. Les chiffres de la Suisse, ceux de la Bavière, de la Prusse, etc., montrent que le suicide est beaucoup plus fréquent dans les pays protestants que dans les pays catholiques. D'après Legoyt, 103 suicides par million d'habitants chez les protestants, &2. chez les catholiques, 36 chez les orthodoxes grecs, 48 chez les israélites ^ 55
On compte 17 suicides seulement en Irlande pour un million d'habitants, 30 en Espagne, 100 en Belgique, 180 en France, 133 en Bavière, 166 en Prusse, 239 en Suisse, 392 en Saxe. Des influences diverses concourent à ces résultats.
Le nombre des suicides allant toujours en augmentant, il importait de mentionner cette cause parmi celles qui agissent sur le mouvement de la population. " Une statistique modérée — dit M. Caro dans ses Nouvelles études morales — porte à près de 300,000 le nombre des suicides accomplis ou tentés en France depuis le commencement du siècle jusqu'en 1850. 55
' Nous ne disons pas de la volonté raisonnante, du libre arbitre. Le plus souvent le suicide est l'acte d'un aliéné. Un jour viendra où l'on démontrera de même que l'aliénation mentale a dû être bien fréquente en tous temps pour que la guerre ait pu si souvent décimer l'humanité.
2 Ouv. cité, p. 299-300.
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Voici le nombre moyen annuel des suicides en France, pour quelques périodes ^ :
On dit que les moralistes se perdent en conjectures sur les causes du suicide et de l'augmentation toujours croissante du nombre des suicides. Nous croyons qu'il faut attribuer les suicides et leur fréquence croissante, à ce je ne sais quoi d'agité, de fébrile, qui caractérise la vie à notre époque. Les cerveaux de nos petits-fils seront faits à cela, les nôtres n'y sont point faits : l'irréligion, la littérature, les coups de bourse, le déclassement, voilà les principales causes du suicide à notre époque.
^ E. Levasseur. La population française, t. II, p. 126.