‹ La population, les causes de ses progrès et les obstacles qui en arrêtent l'essorChapitre 32 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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Action directe sur la population. — Action sur la nuptialité et la natalité. — La paix armée : le recrutement, la vie à la caserne, le budget de la guerre.

Les dernières grandes guerres de ce siècle ont coûté à l'Europe :

La guerre de Crimée . . . 750,000 hommes.

La guerre franco-allemande. 215,000 n

La guerre russo-turque . . 250,000 n

De 1861 à 1865, la guerre civile a coûté à l'Amérique 800,000 hommes.

Voilà l'action directe, immédiate, tangible de la guerre sur la population. La guerre agit encore sur la population d'une manière plus médiate et très sensible néanmoins.

La guerre fait des victimes de tout âge et de tout sexe ; mais elle fauche surtout les combattants, dont l'énorme majorité sont des hommes jeunes

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et qui se seraient mariés bientôt si la guerre ne les avait moissonnés. On peut dire presque : autant de morts, autant de futurs maris de moins. L'effet réel sur la natalité des 20 années qui suivent une guerre importante doit être considérable ; il est possible néanmoins que le nombre des mariages augmente pendant une ou deux années après la guerre \ L'année de la guerre, ou les années de guerre, le nombre des mariages diminue nécessairement ; il est donc naturel que beaucoup de mariages soient reportés aux années qui suivent immédiatement la conclusion de la paix. A ne considérer que ce résultat tout prochain^ on courrait donc risque d'errer. Les années ultérieures, le résultat est fort différent \

' C'est ce que les statistiques constatent en Suède, pour les années 1810 et 1811, 1815 et 1816. Le même fait s'est produit en France après la guerre de Crimée, et en France et en Allemagne après la guerre de 1870.

2 Voici, par exemple, le nombre des mariages en France pour 1000 habitants :

Tandis que la moyenne est de 8.0 pour la période 1871-1880, elle n'est plus que de 7.4 pour la période 1881-1888.

Pour les naissances, l'écart entre les années 1872 et 1873 et les autres est analogue, ou plutôt entre les années 1873 et 1874 ; car toute modification dans le nombre des mariages agit sur la natalité de l'année suivante

C'est ainsi qu'en France, chaque année, selon M. Turquan, " on constate une diminution de 12,000 naissances environ. Pourquoi? C'est que la guerre de 1870-1871 a emporté trois à quatre cent mille jeunes hommes (?) qui auraient aujourd'hui une quarantaine d'années et qui, pour la plupart, seraient actuellement mariés et pères de famille \ j? — "La guerre de 1870, dit M. Cheysson^ en fauchant nos générations adultes, nous a enlevé des maris et des pères, dont l'absence déprime nos statistiques actuelles, et pèsera de même et à perpétuité sur nos races futures. »

M. Cheysson confirme cette observation par l'exemple des conséquences des guerres du commencement du siècle pour la Suède. " Chacun de ces enfants, dit-il, qui ne sont pas venus au monâe à cette première date (1810), n'a pu fournir son contingent de paternité en 1840, et on ne saurait lui en vouloir :

Comment l'aurait-il fait, puisqu'il n'était pas né ? ^ »

Cette influence des guerres passées qui vient troubler périodiquement les mouvements démographiques a été démontrée de la façon la plus nette par le « stéréogramme » , modèle en relief de M. Bodio ^

1 Réforme sociale, 16 mars 1889, p. 361.

2 Réforme sociale y 16 mars 1889, p. 361.

^ M. Bodio, comme M. Perozzo, n'a fait que représenter en trois

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^ Ce relief, dit M. Cheysson, semble être celui d'un paysage alpestre avec des vallées déchiquetées, des thalwegs et des arêtes, alors qu'en réalité il ne représente que des rapports abstraits de chiffres, mais ainsi matérialisés, ces rapports font éclater les phénomènes sociaux qu'ils masquent sous leur forme numérique ^. n

Le stéréogTamme dressé par l'ingénieux et très compétent directeur de la statistique italienne, met en relief, au sens physique du mot, les recensements de la Suède depuis 1750. La date relativement reculée à laquelle la Suède a commencé à recueillir et à classer les faits démographiques, lui a valu cet honneur de servir d'exemple. " En suivant sur ce modèle la marche des naissances et l'histoire démographique de chaque génération, depuis son apparition jusqu'à son extinction totale, on constate que cette ligne des naissances subit une forte dépression vers 1810 et se relève pendant la période de paix qui va de 1815 à 1835. Mais vers 1840, et sans cause extérieure, elle présente une nouvelle échancrure qui s'explique par la répercussion de la faible natalité de 1810. ^ ??

dimensions le diagramme bien connu que feu M. *Berg, directeur de la statistique de la Suède, avait dressé à l'occasion de l'Exposition universelle de Paris en 1878.

1 Réforme sociale, 16 mars 1889 p. 366.

2 Cheysson. Réforme sociale, 16 mars 1889, p. 3(50.

Il est bon aussi de remarquer qu'un pays où la natalité est faible, répare plus difficilement les pertes causées par la guerre ou quelqu'autre fléau, encore que la guerre, en faisant des vides, stimule à la procréation en vertu de ce fait bien connu que « la population tend à se proportionner aux subsistances disponibles * » . Rousseau — dit le commentateur de Doubledaj, qui tire argument du fait en faveur de la doctrine que nous avons exposée ailleurs — « avait remarqué que les guerres, au lieu d'éclaircir les rangs de la population, lui donnent plus de densité ^ ,,. C'est ne voir qu'un des aspects de la question.

La guerre agit défavorablement sur les mouvements de la population par tous les fléaux qu'elle déchaîne sur les pays belligérants, et surtout sur les habitants et sur le territoire du pays envahi. C'est ainsi que, d'après J.-B. Say, il faudrait attribuer aux guerres du premier Empire ce fait que « de 1804 à 1810, le nombre des femmes secourues à Paris seulement s'est graduellement élevé de 21,000 à 38,000. En 1810, le nombre des enfants qui recevaient à Paris des secours de la charité publique, n'était pas moindre de 53,000. La mortalité était effrayante dans les deux classes ^. n

Avec la guerre, diminue aussi la richesse des

1 C'est la loi de r équation de la population et des subsistances ^ formulée par Guillard.

2 Revue britannique, 1846, t. I®^, p. 422. ^ Traité d' économie politique, p. 426, note.

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nations belligérantes. Cet appauvrissement a d'abord pour cause les décès qu'elle occasionne. « Une grande perte d'hommes faits est une grande perte de ricliesse acquise ; car tout homme adulte est un capital accumulé qui représente toutes les avances qu'il a fallu faire pendant plusieurs années pour le mettre au point oil il en est \ «

La guerre est d'ailleurs dommageable pour tous les arts, et pour la production agricole et industrielle en particulier : par les bras qu'elle enlève à toutes les entreprises pacifiques, par les dévastations qui l'accompagnent, dévastations des campagnes, sac ou bombardement des villes avec leurs monuments, leurs maisons, leurs usines.

La guerre future, la simple possibilité de la guerre, exerce aussi une influence considérable sur la population, par l'emploi anti-économique de la richesse publique que commande aux divers pays le soin de la défense nationale. Les armements ne vont pas sans une grande dépense en hommes et en argent.

En hommes : qu'on additionne les effectifs de paix des diverses nations européennes ; que de bras enlevés aux industries productrices de la richesse ! Et à ces chiffres il faut ajouter toutes les activités humaines qui s'emploient à fournir à l'armée alimentation, équipement, armes ; toutes celles qui s'em-

^ J.-B. Say. Traité d'économie politique, p. 425.

ploient à la construction des forts et des voies stratégiques ^

La loi du recrutement, dont nous croyons devoir parler ici pour ne pas séparer des questions connexes, peut agir très différemment sur le mouvement de la population. On est assez porté à croire que la loi du recrutement, parle fait qu'elle retarde le mariage, agit défavorablement sur la natalité ; mais quand la fécondité n'est pas entravée, les mariages tardifs peuvent être très" féconds. Comme son importance est moindre encore si les époux sont coutumiers des fraudes conjugales ou simplement calculateurs, il s'ensuit que l'âge du mariage n'a pas grande influence sur la natalité.

D'autre part, la loi du recrutement, et c'est ce qui arrive en France, grâce au service de trois ans, peut agir sur la natalité, en retardant le moment oti l'homme a fait sa carrière, a atteint une situation qui lui permet de songer au mariage et d'accepter les conséquences économiques de la paternité.

On peut se demander si, pour le recrutement, le législateur a à tenir compte du nombre des enfants de chaque famille, en exemptant par exemple un fils sur deux du service militaire ^ Si la loi n'accorde

1 La construction de chemins de fer intentionnnellement et principalement stratégiques peut avoir de bons effets économiques. Exemple : le Trancaspien.

^ C'est le système belge ; cette exemption se combine en Belgique avec le tirage au sort et le remplacement.

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pas cette exemption, elle frappe les familles du plus lourd impôt, celui du sang, en proportion du nombre des fils. Cela n'est pas fait pour encourager la fécondité des familles. Il ne paraît pas possible cependant de frapper de préférence les fils uniques : il semble même que s'ils sont soutiens de veuve, ils doivent être exemptés. Les aînés soutiens d3 cadets doivent l'être au même titre. Ces questions sont à coup sûr de solution difficile.

Le fait de la possibilité de la guerre pourrait, à certain point de vue, avoir pour effet de favoriser le développement de la population : le sentiment patriotique devant stimuler la fécondité et la natalité en rendant plus tangible et plus immédiat l'intérêt de la nation à voir multiplier le nombre des citoyens : car, comme l'a dit Montesquieu, " la puissance d'une nation dépend en grande partie du nombre d'hommes valides qu'elle peut, à un moment donné, ranger en bataille. ?> Au point de vue de la défense nationale, plus encore qu'à tout autre, le ralentissement de la natalité en France est périlleux, bien qu'il ne faille rien exagérer. Kossi observe avec raison que lorsqu'il s'agit d'apprécier les forces militaires de deux pays, la durée de la vie moyenne est un facteur d'importance capitale : « Qu'importe, dit-il, qu'un pays ait une masse énorme d'enfants ? Ce n'est point avec des enfants, mais avec des hommes de 18 à 20 ans, qu'on fait des soldats ! Qu'importe qu'un pays ait un certain nombre d'hommes.

l'autre un nombre plus grand ? Si les deux tiers de la population du premier atteignent 20 ans, et que dans l'autre il n'y ait que le tiers qui arrive à cet âge, le premier pourra être le plus fort, et le deuxième aura une force de moins, une charge de plus, car il aura plus d'enfants à nourrir et moins d'hommes vigoureux pour se défendre ^ n

Le législateur soucieux des intérêts de la défense nationale et désireux de favoriser l'accroissement de la natalité, doit peser le pour et le contre en matière d'exemption du service militaire pour cause de mariage. En permettant le mariage avant que le futur ait satisfait aux lois de milice, on s'expose à voir contracter les mariages dans le seul but d'échapper à la conscription.

Les documents démographiques relatifs aux premières années du siècle montrent le grand effet qu'eut en 1813 l'exemption du service accordée par Napoléon aux mariés. « Lorsque les jeunes gens furent, dès l'âge de 18 ans, menacés de partir en masse pour une guerre meurtrière d'oil peu devaient revenir, ils cherchèrent à éluder cette difficulté — dit M. Levasseur — et ils se marièrent. L'année 1813 compte 100,000 mariages de plus que l'année la plus féconde du xix^ siècle ^ « Il y eut 387,000 mariages, contre 222,000 en 1812.

1 Cours d'économie politique, t. IV, p. 356-357.

^ Histoire des classes ouvrières depuis 1789, t. I®^ p. 361.

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Évidemment une telle augmentation de la nuptialité ne saurait pas ne pas augmenter la natalité les années suivantes. De même qu'il j avait eu 13.28 mariages pour 1,000 habitants en 1813, contre 7.68 seulement en 1812, la natalité qui était de 30.7 seulement pour 1,000 habitants en 1813, s'éleva les années suivantes à 33.8 en 1814, à 32.3 en 1816, à 32.6 en 1816. Depuis, elle a graduellement diminué ; elle n'est plus que de 24 pour 1,000 depuis quelques années, chiffre inférieur d'un tiers à celui de la Prusse.

L'augmentation de la natalité, conséquence des nombreuses unions conclues en 1813, était le but visé par Napoléon : il sacrifiait le présent à l'avenir. La combinaison était habile, si l'avenir ne lui eut manqué !

Grâce à l'agglomération des troupes dans les casernes, les épidémies font généralement plus de ravages dans les rangs de l'armée que dans l'ensemble de la nation, toutes proportions gardées. La mortalité est assez forte parmi les militaires en tous pays. Par ce côté encore, les armements ont une influence fâcheuse sur la population, comme aussi par les mœurs faciles du troupier qui souvent lui font préférer, le service fini, le célibat au mariage.

Nous n'aurions donné qu'une idée très incomplète des conséquences de l'entretien des formidables armées des grandes puissances européennes, si nous

ne disions un mot des charges écrasantes dont il grève les budgets respectifs des divers pays.

C'est ainsi que « l'Italie, l'Autriclie et les États allemands affectent 35 à 40 «/o de leurs revenus à l'entretien de leurs armées et de leurs forteresses, la France jusqu'à 50 «/o et la Russie jusqu'à 60 ^/o. Armées et marine de guerre coûtent annuellement 3 milliards à l'Europe \ w

Ces dépenses pèsent d'un poids très lourd sur le budget obéré de l'Italie. Le budget de la guerre de ce pays, pour 1889, comprend des dépenses ordinaires et extraordinaires de 432 millions. Le budget de l'agriculture est de 16 millions. Entre ces deux cbiffres, la comparaison — et pareille comparaison pourrait être faite pour la plupart des budgets européens — est tristement significative.

En Allemagne, la progression des dépenses militaires prend des proportions effrayantes, et la France vise à suivre, à devancer l'Empire allemand dans cette voie désastreuse, car elle aboutit à la banqueroute.

1 Compte rendu de l'' Académie, t. 1**"^ de 1887, p. 282, Présentations du livre ^e L. Kamarowski, par M. Arth. Desjardins. — Depuis 6 ans, le budget militaire s'est accru encore en France, en Allemagne etc., et même très notablement, si bien qu'il dépasse aujourd'hui le chiffre de cinq milliards.

Titre troisième. — Des influences législatives.

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