POLYGAMIE ET RÉPUDIATION
cation, l'égale de sou mari, elle ne craint plus de poser ses conditions à la veille du mariage.
L'Ottoman de classe moyenne dédaigne donc la polygamie, mais il lui a substitué la répudiation qui est beaucoup plus immorale et plus dangereuse, car elle laisse la femme, qui a cessé de plaire, dans une misère profonde.
A mesure que la polygamie disparaît, la licence des mœurs augmente, les liens de la famille se relâchent, l'avortement se pratique couramment par d'horribles mégères qui offrent leurs services au rabais, dans les ménages nouveaux.
Mourad restait partisan de l'ancien régime, sa grosse fortune lui permettant d'avoir quatre épouses légitimes et un grand nombre d'esclaves. Ces khanouns étaient : Ikmel, Rouchen, Nourmahal et Fatma. Aiché, la dernière venue, ne pouvait occuper le même rang que ses devancières, cependant, elle était la plus aimée, la plus choyée, la plus magnifique ; le maître passait ses journées chez elle et semblait ignorer Texistence de ses autres femmes. Il oubliait que le Koran a poussé la délicatesse jusqu'à assurer à toutes les épouses une équitable égalité dans les plaisirs conjugaux et que le mari est tenu à certaines obligations hebdomadaires. Le jeudi soir, par exemple, est le jour réservé à la première femme et l'époux doit la combler de joie, à date fixe, avec honnêteté et suffisance.
Mais Moiirad, pour la belle Aïché, avait délaissé Ikmel aux yeux sombres, ainsi que Ilouchen. Fatma et Nourmabal. Quant à ses esclaves, elles n'existaient même plus dans sa pensée embrumée d'amour.
Tous ses désirs se reportaient sur la délicieuse statue de chair que tant de soins ne parvenaient cependant pas à animer, car la jeunesse va à la jeunesse, comme l'abeille à la fleur.
Vers l'amour.
- Oui, répétait Michaël, le départ de cette jeune femme me semble nécessaire.
Mourad, anxieux, réfléchissait.
— Tu crois donc Aïché en danger?...
— Je la crois très profondément atteinte, et l'air vicié de Stamboul ne lui convient pas.
— Eh bien ! qu'elle parte, puisque telle est ton opinion... Mais je la verrai chaque jour...
Le médecin, devant le regard trouble du vieillard, n'osa pas exiger davantage.
— Tu la verras, dit-il...
— Et elle obéira à tous mes désirs; elle sera soumise comme précédemment?... Elle est mon bien, ma chair d'élection, vois-tu, et sa beauté a fait sur moi une telle impression que je répudierais Ikmel, et toutes mes autres femmes, si telle était sa volonté!...
Le jeune homme frisonna.
— Il ne faut répudier personne...
— Oh! je n'ai pas d'enfants, et j'assurerais le sort de mes anciennes compagnes...
— Non, ce serait une mauvaise action qui te porterait malheur.
— Mais, crois-tu qu'Aïché me donnera le fils que je souhaite si ardemment?...
De nouveau, le médecin pâlit et faillit se trahir.
VERS l'amour 103
Cependant, après une minute de silence, il parvint à répondre avec assez de calme.
— Le prophète accomplit des miracles... Aie confiance.
— Si tu pouvais, Michaël, exaucer mon vœu, je te couvrirais d'or, et je n'aurais rien à te refuser pour toi et les tiens.
— Je ne suis que ton serviteur très humble, il faut porter tes regards plus haut si lu veux obtenir une faveur aussi grande.
— Aïché, avant sa maladie, se rendait chaque jour à la mosquée pour prier Allah de féconder ses flancs.
— Elle priera encore, dit le jeune homme, et sa beauté éblouira le ciel comme elle a ébloui ton âme.
— Lorsqu'elle m'aura donné l'enfant que je désire, elle sera vraiment ma femme, car, jusqu'à présent, elle n'était qu'une esclave. Je l'ai achetée près de l'arsenal de Top-IIané dans un han de Tcherkesses où l'on vend des iolies filles. Elle m'a coûté une somme modique, mais j'aurais donné ma fortune pour la posséder... Elle était faite pour l'amour, vois-tu; rien n'égale le charme de sa voix, et, lorsqu'elle danse, le paradis s'entr'ouvre!
Michaël savait, en effet, que Mourad avait acheté la jeune femme à un marchand de chair humaine, saltimbanque histrion. Car si, officiellement, le trafic d'esclaves n'existe plus, si l'on a fermé les grands bazars de jadis.
lOi LA l'oliTK m-: FÉLICITÉ
ce commerce n'en fonctionne pas moins avec activité.
Dans ces hans, dérobés souvent aux regards des profanes, les fillettes s'étudient à conquérir les hommes. Elles acquièrent, même, par un savant gavage, le degré d'embonpoint qui plaît aux Orientaux et qu'ils cultivent soigneusement.
Chaque année, au moment du Baïram, la Reine-Mère offre une esclave au Sultan, et les grands personnages de Stamboul suivent ce noble exemple qui peuple les gynécées.
Les Tcherkesses, qui s'occupent du recrutement de ces bêles d'amour, plus ou moins remarquables de formes et de moyens, sont des gaillards redoutables qui se promènent fièrement dans les quartiers neufs, le kandjiar au côté et les pistolets à la ceinture.
Michaël n'était quà demi content de l'autorisation qu'il avait obtenue. Cependant, il pouvait espérer plus de liberté dans ses rapports avec la jolie malade; et il désirait, surtout, ne pas s'en éloigner, la voir au moindre prétexte, gagner, enfin, ces faveurs dont la pensée seule le faisait défaillir.
11 fut décidé que la favorite partirait le soir même, et les esclaves, aussitôt, mirent dans des coffres de santal les voiles lamés d'or, les étoffes précieuses, les yachmaks, les férédjés sombres, les larges jianlalons de salin
VERS l'amour 105
mauve, rose, paille, ivoire, zinzolin, les essences de bergamote et de rose, les longs flacons d'atar-guU, les pastilles parfumées gaufrées de caractères turcs, les colliers de jade, d'ambre, de turquoises, de péridots, les miroirs persans finement ciselés et tout l'arsenal de la coquetterie féminine.
Il y eut aussi un chargement d'écharpes rayées de Tunis, d'étoles et de châles de Perse, de pupitres à lire le Koran, de brûle-parfums en cuivre émaillé ou en filigrane d'or, et de narghilehs inscruslés de pierreries.
Enfin, Aïché, soigneusement voilée, monta en voiture avec l'aide d'Elmass et de Naïmé; Soab, sur un cheval noir, prit place à la portière de gauche, et toute la petite troupe se rendit au kiosque discret qui devait abriter de mystérieuses et coupables tendresses.