DEUXIEME PARTIE
Le Kiosque de Mourad.
Le bruit des chevaux a réveillé le village endormi. Les portes s'entr'ouvent. les fenêtres grincent; des ombres s'estompent dans la nuit étoilée et transparente.
On fait cercle autour de la voiture d'Aïché ; des femmes, enveloppées du férédjé et du yachmak, lui souhaitent la bienvenue, tandis que les vacillements des petites lanternes se jouent bizarrement sur les costumes bariolés, sur les ceintures, sur les casaques multicolores, et met des flammes dans les grands yeux cernés de kohl.
Le kiosque de Mourad est une fragile bâtisse, formée .de trois pavillons reliés par des terrasses. Il ne possède qu'un étage ; mais la vue qui s'étend sur les campagnes environnantes est fort belle. Pour y arriver, le chemin raboteux, parsemé de larges roches de silex et de granit,
olîre sur chacun de ses côtés des bouquets de chênes, de pins noirs et blancs, d'ormes et de hêtres. Derrière le pavillon, un ancien cimetière abandonné s'étale sous les cyprès au sombre feuillage, montre des pieux de marbre coiffés de turbans coloriés. Ces pieux, au clair de la lune, affectent des formes humaines, paraissent se pencher les uns vers les autres pour quelque grave entretien, se poursuivre frénétiquement ou se menacer dans une colère folle. Plusieurs sont tombés dans l'ardeur de la lutte, d'autres sont décapités. 11 y a aussi des enceintes en ruines qui renferment une pierre couronnée d'un turban énorme, entourée de trois ou quatre feuilles de marbre, arrondies en coquilles, et d'une demi-douzaine de cippes tout petits: c'est la sépulture d'un pacha avec ses femmes et ses enfants.
Aïché, le cœur inondé de joie, examine la paisible retraite où il lui sera peut-être permis d'aimer et d'être aimée, où elle pourra vivre une délicieuse vie de tendresse confiante.
La plus grande partie de sa chambre, de style arabe, est occupée par un large divan avec un baldaquin soutenu par de légères colonnes de cuivre doré. Des queues de cheval pendent aux quatre coins, accrochées à de grosses boules surmontées de croissants. Au plafond, s'entrecroisent des baguettes finement travaillées, formant des caissons et des rosaces. Sous les pieds se