‹ La porte de félicité: romanChapitre 9 sur 34 · MICHAEL BEY · texte numérisé non relu

MICHAEL BEY

— Elle me raconte son mal, répondit Michaël, avec une imperceptible ironie.

— Merci, chuchota Aïché, et sa petite main fiévreuse pressa la main du jeune homme qui tressaillit.

— Je suis trop heureux...

— Merci, répcta-t-elle, en le regardant avec adoration. Nous restons, voyez-vous, dans une perpétuelle minorité, et nous n'avons même pas Tamour qui nous consolerait de toutes les injustices. Notre infériorité sociale est fondée, paraît-il, sur le principe de notre infériorité morale, psychologique et même physiologique... Nous sommes, ici, d'éternelles enfants, d'incurables malades... Mais pourquoi?... Je veux vivre, je veux avoir ma part de soleil comme toute créature humaine, je veux aimer !

Son regard glauque enveloppait passionnément le jeune homme, ses lèvres frémissaient, avides de baisers.

— Prenez garde, dit-il, on pourrait nous entendre.

— Oui, c'est juste, je vous entraînerais dans le châtiment, sans pouvoir même vous prouver mon...

Elle s'arrêta, tremblante.

Michaël, plus ému qu'elle, ne savait que dire.

L'admirable beauté d'Aïché avait produit sur lui une impression profonde, et il s'appliquait à dissimuler ses sentiments.

— Ayez confiance, dit-il, d'une voix mal assurée ; je suis là et je veille.

— Oh ! vous viendrez me voir chaque jour, dussè-je me rendre plus malade encore?...

— Il faut guérir, au contraire.

— A quoi bon?... Puisque je ne sortirai jamais d'ici où je ne connaîtrai que les étreintes humiliantes d'un vieillard détesté.

Michaël bey écrivait une nouvelle ordonnance, car Mourad, qui s'était rapproché, essayait de surprendre leurs paroles.

— Eh bien? demanda le pacha.

— Notre malade me semble bien faible aujourd'hui, répondit le médecin en haussant la voix. Il lui faut un calme absolu.

Mourad, qui caressait une espérance secrète, reprit avec insistance :

— Vous ne remarquez rien de particulier dans son état ?

— Non, le mal suit son cours.

— Et ce malaise ne serait-il point la conséquence de...

— Que voulez-vous dire?... demanda Michaël surpris. Le vieillard reprit tout ému :

— Aïché ne porterait-elle pas dans ses flancs le fruil de notre amour?...

— Non, reprit le médecin, qui contint difficilement

MICIIAEL BEY 87

son hilarité, celle jeune femme, mallieureusemenl, ne vous donnera point encore l'enfant que vous désirez. Le pacha, cependant, s'obstinait dans son idée.

— Il est surprenant, dit-il, qu'aucune de mes épouses n'ait réalisé mes vreux... N'existe-t-il point un remède à la stérilité, et ne pourriez-vous pas l'employer pour Aïché que j'honore tout particulièrement de mes faveurs ?...

— Je ne connais pas de remède véritablement efficace ; cependant, j'essaierai de vous donner satisfaction.

— Oui, mon cher Michaël, essayez par tous les moyens possibles, et je n'aurai rien à vous refuser pour vous prouver ma reconnaissance!...

Le Moyen du Docteur.

Michaël bey revint tous les jours, comme il l'avait promis à Aïché, car il se sentait sous le charme de son sourire et de ses grands yeux couleur d'aigues-marines. D'une autre religion, d'une autre race, il plaignait sincèrement le sort réservé à la femme turque qui ne connaît de la vie que les basses intrigues et les vices honteux du harem. L'Islamisme a fait de la femme une éternelle esclave ; aussi le despotisme marital ou paternel s'exercet-il généralement sans violence, la jeune fille acceptant paisiblement sa servitude. Mais, non content de mettre en doute qu'elle ait une raison — comme jadis les conciles chrétiens mirent en doute qu'elle eût une âme — l'Islamisme en fait un être diabolique plus dangereux encore que faible, qu'il faut tenir soigneusement caché au fond des demeures, car « l'esprit féminin accepte toutes les tentations et côtoie tous les abîmes ».

MicIiaiU bey avait beaucoup lu, beaucoup réfléchi, beaucoup soulîert ; et ce qu'il avait vu ne peut se voir qu'à Constantinople où dans Ihistoire de Babylone, — cette dangereuse épopée d'une race, brûlée avec la bibliothèque d'Alexandrie, par Omar. Car ce sage avait prévu les ravages causés par la littérature et, pour en retarder Fesser, avait supprimé l'œuvre chaldéo-égyptienne, les in-folio en papyrus, les in-quarto en feuilles de cire et les in-octavo en lames de santal !... Toute une flore vénéneuse aux couleurs effacées, au parfum de soufre et de moisissure!...

Mais, le jeune médecin, ébloui par l'extraordinaire beauté d'Aïché, ne songeait plus qu'à l'heure de sa visite au harem de Mourad, et rien n'eût pu retarder cette félicité quotidienne.

Cette femme déjà était sa vie, sa joie, son bonheur, l'unique but de ses désirs. L'entendre, la voir, toucher sa main suffisait à occcuper son souvenir pour le reste de la journée. C'était une volupté chaste, un doux rêve d'artiste, que rien n'avait troublé et qui s'exaltait dans la paix et la confiance.

Aïché rei)renait goût à l'existence ; un sang plus vermeil teintait légèrement le lait de sa chair, un battement plus vif soulevait sa jeune poitrine. Elle avait renoncé à ses morbides extases, ayant enfin trouvé un aliment aux exigences de son imagination.

Aimer, se faire aimer, devenir mère, avoir recours, pour atteindre cet idéal féminin, à toutes les séductions de son être, telle était sa seule pensée. Elle ignorait encore l'amour, n'en ayant eu que les révoltes et le^ dégoûts ; aussi sa chair, sa jeunesse, son âme ardente et ses sens toujours déçus l'appelaient-ils éperdument, invinciblement.

Michacl fut donc chéri, tout de suite, parce qu'il était ardent, aimable, beau, et qu'il répondait à toutes les aspirations de la recluse.

Ils en étaient aux longs regards d'extase, aux pressions de mains, aux furtives caresses, durant les moments de distraction de Mourad. Ah! comme elle dédaignait, à présent, les baisers d'Elmass et de Naïmé, comme ses anciens plaisirs lui paraissaient fades et sans attrait auprès de l'indicible émoi qui la faisait frissonner de la nuque aux talons !

Les félicités morbides du harem, que goûtaient ses compagnes avec les esclaves et les eunuques, ne concentraient plus dans ses organes leur puissance déséquilibrante ; elle ne cherchait plus l'équivalence perverse du bonheur intérieur que la destinée lui avait refusé ; elle ne jetait plus un douloureux défi à l'harmonie des choses naturelles et aux lois sociales qui la régissent.

Elle aimait et elle était aimée !

Un jour, les jeunes gens purent échanger des paroles de tendresse; car Mourad, souffrant, avait chargé l'eunuque d'assister à la visite du médecin, et l'eunuque, sur l'ordre d'Aïché, n'avait point franchi le seuil de sa chambre.

— Enfin, dit Aïché, lorsqu'elle vit son sauveur, je puis te confier ce que j'ai sur les lèvres depuis si longtemps... Mais, ne l'as-tu pas deviné?...

— J'ai pensé souvent à la griserie de ta parole, à la douceur de ton baiser. Pourtant, je n'ai pas osé élever mon désir jusqu'à toi, murmura Michacl tremblant.

— Pourquoi ?

— Tu es la femme de Mourad.

— Oh! dit-elle, il m'a achetée, parce que j'étais belle. Je ne lui dois rien qu'une humiliante soumission. Mon cœur m'appartient et je te l'ai donné, dès le premier jour.

— Aïché!...

Elle était dans ses bras, riant et pleurant à la fois, oublieuse des dangers prochains, des haines et des trahisons. Elle s'enivrait aux lèvres du jeune homme qui, délicieusement, la pressait sur son sein.

— Ah ! soupirait-elle, je voudrais ne jamais te quitter... Ici, l'on me surveille; toutes les femmes de Mourad sont mes ennemies... Emmène-moi!

On nous retrouverait, aucune retraite n'est

sure.

— Oui, ce serait la mort... Alors, cherchons autre chose. Je veux être à toi, Michaël, je veux te donner

l'extase du cœur et la volupté des sens. Comment pourrons-nous nous revoir?...

— Hélas!

— J'ai trouvé, dit-elle, avec un sourire joyeux... Mais, il faut que tu m'aides.

— Je t'ol)éirai, à la condition qu'il n'y ait point de danger pour toi.

— Alors, tu vas me prescrire un changement d'air. Mourad possède un kiosque isolé, à la campagne, derrière un ancien cimetière. Cet endroit est discret et charmant. J'y resterai sous la surveillance de Soab, qui est un ami. Elmass et Naïmé me serviront, protégeront nos amours.

— Es-tu bien certaine de la fidélité de l'eunuque ?.. .

— Oui... Je crois qu'il no nous trahira pas. D'ailleurs, je vais lui parler.

— Prends bien garde, Aïclié !... Une parole imprudente pourrait tout compronietire.

— Non, non ! tu vas voir.

A voix plus haute, elle appela l'eunuque.

— Soab, dit-elle, je sais que tu m'es tout dévoué et que je puis compter sur ta discrétion.

— Oui, répondit le jeune homme avec tristesse. Je suis sourd et muet, puisque tel est ton bon plaisir... Je sais ce que tu vas me demander, et je consens à te servir.

— Tu avais écouté? murmura Aïché, tremblante.

— J'ai deviné, dit Soab, car, depuis longtemps, j'ai lu dans ton âme.

— Va, ordonnât-elle, je récompen- i,. ' 1.

serai ta comptai- ' '■ < i sance.

Soab eut un

dédaigneux sourire : ^,

— Je ne veux

rien que ta joie.

Il sortit lentement ; mais, tandis que Michaël et Aïché scellaient leur pacte d'amour par un long et jd(''licieux baiser, l'eunuque , debout derrière la tenture, crispait ses poings sur sa bouche et p 1 e u ra i t a m è rc m e n t .

Polygamie et répudiation.

C'est l'Islamisme qui a consacré le principe de la polygamie, la modalité caractéristique des mœurs de l'Asie. Tout, en Turquie, se fait à l'abri de l'étendard vert du Prophète, et les prêtres ou ulémas sont tout puissants. Le Turc n'exerce aucune industrie, ni aucun travail. Le proverbe dit : « La France a la science, l'Arménien le commerce et l'Osraanli la majesté ».

Cette majesté suffit au Turc qui se juge d'une essence supérieure et n'admet que quatre carrières : celles de fonctionnaire, de soldat, de prêtre ou d'agriculteur. Mais le Turc cultivateur produit peu et le Turc fonctionnaire vit aux dépens du trésor public. Engourdis dans leur kief, les Ottomans regardent passer la vie, car le travail est pour eux un malheur, un châliment, presque une honte.

Mourad donc ne faisait rien, il n'avait jamais rien fait, quoiqne fonctionnaire attaché au Palais Impérial et ami du Sultan. A part de courtes visites, il passait sa vie dans son harem qui se composait d'une série de ménages distincts dont, seul, il était le maître. Son plus grand bonheur eût été d'avoir beaucoup d'enfants; malheureusement, le Prophète n'avait point béni ses nombreuses unions, et, quoiqu'il se fût marié à seize ou dix-sept ans, ses efforts conjugaux avaient échoué contre l'inflexible destin.

La polygamie qui tend de plus en plus à disparaître à Constantinople, depuis que la répudiation est entrée dans les mœurs, ne subsiste plus guère que chez les grands personnages. Ceux-ci ont un harem comme ils auraient des chevaux, une meute, un yacht. On juge la fortune d'un homme d'après son luxe, et rien n'est plus coûteux que ces différents ménages qu'il faut entretenir somptueusement, car chaque épouse a un appartement séparé et un personnel distinct de domestiques qui se compose de quatre à cinq sujets. La jeunesse fleurie de Constantinople préfère maintenant s'offrir plusieurs femmes successivement et devient monogame par économie.

La fillette turque, moins ignorante, lutte aussi contre une institution vraiment défavorable et humiliante pour son sexe; lorsqu'elle est de bonne famille, et, par l'édu-

Page 1