LE KIOSQUE DE MOUHAD
déploient les tapis d'Ispahan et de Smyrne, les carreaux de brocart auprès des tables légères incrustées de nacre, de jade et d'ivoire. Enfin, dans un angle, gazouille sur une vasque blanche, un mince filet d'eau odorante.
— Que je suis heureuse ! s'écrie la jeune femme en contemplant toutes ces merveilles !... Jamais je n'ai rien vu d'aussi joli I
Elmass et Naïmé l'ont conduite dans la salle des
ablutions, décorée de colonnes de jaspe et munie, sur un large bassin, d'un jeu compliqué de robinets d'argent.
Aïché sourit à ses esclaves, qui passent sur elle leurs mains douces, la baignent dans les eaux saturées de roses, l'enveloppent de voiles soyeux et l'aident à s'étendre sur le grand divan.
Pour l'endormir, Naïmé reprend ses plus languissantes mélodies qu'Elmass accompagne en sourdine sur sa guitare à long manche.
Le motif du thème, ramené invariablement après quelques mesures fantaisistes, finit par s'emparer des sens et de Tàmeavec une voluptueuse ténacité. Ces airs, d'un charme étrange et langoureux, font naître des nostalgies de pays mystérieux, des désirs, des ivresses et des joies singulières qui, invinciblement, portent à l'amour.
Aïché n'a plus besoin de recourir à la dangereuse griserie du haschich pour connaître le paradis de Mahomet, car elle le porte dans son cœur avec l'image adorée de Michaël.
Elinass ot iNaiinû l'ont cniuliiitc dans la salle iIl's abîmions. [V. 111.)
Jc:>0^
Les Amants.
— Reste auprès de moi ! Que rien, désormais, ne vienne nous désunir !
— J'ai senti le feu de ton regard, j'ai goûté le miel de tes lèvres ; la mort peut me prendre, je l'accepterai sans regret, car j'ai savouré toutes les joies de la vie !
— Non, il faut vivre pour retrouver la chère ivresse, la recommencer ineffablement !
— Aucun danger ne nous menace?...
— Soab veille au dehors. Elmass et Naïmé, par les grilles des shaknisirs, regardent au loin dans la campagne.
Aïché, trop longtemps sevrée de tendresse, s'était donnée au médecin dans le kiosque isolé, plein de fleurs et de rêves.
Elle se reprenait au bonheur, oublieuse des dangers, des haines et des trahisons. Elle buvait la félicité aux
lèvres du jeune homme, et se laissait initier lentement à toutes les étreintes dont elle n'avait guère connu que le simulacre.
Michaël, penché sur sa maîtresse, voyait ses yeux verts se voiler dans l'excès du plaisir, il sentait sa poitrine battre tumultueusement et défaillait d'une joie ' qu'il n'eût jamais osé rêver.
Etendus parmi les coussins soyeux, confiants et reconnaissants, ils écoutaient le murmure du mince jet d'eau, et regardaient l'ombre mouvante des feuilles derrière le treillage du haremlicke. Par les fenêtres ouvertes des souffles apportaient l'âme parfumée des jasmins et des verveines, la senteur acre des cyprès, sombres gardiens des morts. C'était, aux heures ardentes du jour, tout un encens de miel, de terre grasse, et de mousses chaudes qui grisait jusqu'au vertige.
Michaël se désaltérait à la coupe volu[)tueuso, affolé de tant de perfections charnelles. Ses lèvres se posaient sur celles d'Aïché, comme sur des fleurs vivantes, ivres de rosée et de parfums. Pourtant, après l'extase, de . vagues inquiétudes assombrissaient le front du jeune homme.
— N'as-tu jamais pensé que l'eunuque pourrait nous trahir?...
Souvent, il avait posé cette question, et, toujours, Aïché l'avait rassuré avec un doux sourire.
— J'ai vu, poursuivait-il, le regard de Soab se fixer sur moi ; ses yeux élincelaient de colère ou de haine.
— Pure illusion! mon amour!... Soab m'est tout dévoué, et sa discrétion nous est acquise.
— II a juré de se taire?...
— Oui, murmurait Aïché avec indolence ; chasse ces craintes chimériques. Je t'aime! Je t'adore!... Ne me parle que de ton amour!...
Soab, Feunuquc d'Aïché, avait été vendu dès le bas âge par des parents cupides, à des spécialistes pourvoyeurs des harems. Il avait subi la douloureuse opération à laquelle beaucoup de sujets ne peuvent survivre.
Chaque année, plus de cinq cent mille malheureux enfants sont réduits en esclavage et dirigés sur la Turquie, l'Egypte et la Perse pour être livrés aux opérateurs. Sur dix de ces esclaves, deux, à peine, arrivent à destination. Ceux qui survivent sont condamnés à rester un objet de dédain et de honte.
Les eunuques ne sont pas tous complètement insensibles; beaucoup peuvent être amants sans être pères, ce qui est, d'ailleurs, un avantage dans les harems.
Les Turcs divisent ces ministres — souvent infidèles — de leurs plaisirs en quatre classes :
Les spddouea qui ont été imparfaitement opérés et ne diffèrent pas sensiblement des autres hommes. Jadis, à
Rome, les spadones pouvaient se marier et rendre leur épouse parfaitement heureuse.
Les eunuques thadiai présentent les mêmes particularités que les premiers, et conservent, souvent, une grande beauté de formes, jointe à une souplesse de muscles, à une douceur de derme incomparables.
Les eunuques, proprement dits, sont sans aucun danger pour les femmes, mais ils ne demeurent point dépourvus de désirs et savent, au besoin, les exprimer avec une éloquence infatigable.
Juvénal assure que les dames romaines en étaient très friandes et les attachaient volontiers à leur personne.
Enfin, la quatrième classe d'eunuques comprend les mutilés complets qui n'ont plus rien de l'homme et restent des infirmes durant toute leur existence. Ces malheureux sont presque toujours des nègres qui surveillent les femmes avec une haine farouche et se vengent sur elles de leur disgrâce.
Ces eunuques, hideux et féroces, privés de toute faculté procréatrice et virile, sont ceux que préfèrent les sultans et les pachas pour la garde des harems. Leur prix est très élevé, car les trois quarts de ces mutilés meurent après l'opération. C'est lorsqu'ils ont atteint l'âge de huit ou dix ans que des moines, après les avoir attachés sur une planche, coupent avec un rasoir, les parties extérieures de la génération. La blessure affreuse
est arrosée d'huile bouillante et saupoudrée de henné ; puis, les victimes sont enterrées jusqu'à la poitrine durant vingt-quatre heures, sans autres soins.
Cette coutume barbare n'a guère été modifiée de nos jours, mais les opérés sont moins nombreux. Soixantedix ou quatre-vingts pour cent des garçons soumis à cette épreuve périssent par la maladresse des chirurgiens improvisés qui les mutilent,
Soab pouvait être rangé dans la catégorie des eunuques thadiai. L'angoisse voluptueuse persistait en lui et les kadines du pacha connaissaient bien ses rares mérites. Chacune d'elles l'avait appelé dans son appartement particulier et, sans souci de pudeur, s'était dévêtue devant lui. Nourmahal et Rouchen, pendant un mois, s'en étaient amusées et Fatma, généreusement, lui avait abandonné son lokoum et ses confitures.
Le jeune homme, un peu dédaigneux, avait cependant accepté ces faveurs, comme pour se prouver à lui-même qu'il était apte encore à remplir le rôle d'amant, et qu'il saurait donner à l'aimée toutes les satisfactions du cœur et des sens. Maintenant, sûr de lui et de son amour, il refusait les faciles conquêtes, les désirs tendus vers la seule Aïché qui devenait l'objet de toutes ses convoitises.
Soab, n'eût été l'indéfinissable mélancolie de son regard, ne ressemblait guère aux eunuques hauts en
pattes et légèrement simiesqiies que l'on rencontre à Hyder Pacha, à Péra et à Scutari, cheminant gravement derrière quelque femme soigneusement voilée. 11 était beau, d'une beauté énergique et fine, harmonieux de corps et de mouvements ; sa voix s'élevait, sonore et mâle, son regard brillait de tous les feux de la passion.
Bien souvent, Ikmel s'était oubliée à le contempler, et les quatre femmes prétendaient qu'il avait réussi mieux que tout autre à les distraire. Rouchen et Nourmahal riaient de ces préférences, toutes fermaient les yeux, car ces jeux ne sont pas rares dans les harems, lorsque le maître sénile ou indifférent néglige ses devoirs.
— Je t'assure que Soab ne parlera pas, répétait Aïché, en se pressant dans les bras de son amant qui caressait de ses lèvres brûlantes ses paupières closes, douces comme de la soie, la peau fine de ses joues, sa gorge arrondie comme un beau fruit tiède et savoureux.
Elle se laissait parcourir avidement, et il lui semblait qu'un sang nouveau circulait dans ses veines, brûlant et frais, tour à tour ; aucune de ses anciennes ivresses ne lui avait procuré une félicité semblable.
Ce n'étaient point les étreintes maladroites du vieux Mourad, ni les baisers d'Elmass et de Naimé qui avaient éveillé en elle ces sensations exquises ! Ce n'étaient point les fumées du haschich, ni les rêves délirants de
ses nuits qui avaient soulevé son être en de tels transports !
On ne peut violer impunément les lois de la nature, et les lèvres brûlantes d'un amant seront toujours les plus actives dispensatrices de volupté.
Comment Aïché avait-elle pu, dans ses visions morbides, produites par le m'ahajouno^ oublier les bienfaits de l'union complète qui, seule, permet l'assouvissement réel?...
Michaël était un admirable initiateur; ses caresses lentes et savantes faisaient défaillir la jeune femme qui eût voulu ne jamais en goûter d'autres.
Malheureusement, il lui fallait subir les visites de Mourad, toujours épris, toujours acharné à la réalisation de son rêve impossible.
Elmass et Naïmé, embusquées derrière les shaknisirs, voyaient arriver le pacha sur la route déserte et, soulevant les tentures qui voilaient l'entrée du sanctuaire, elles prévenaient les amants. Le médecin, alors, gagnait un passage secret et se rendait dans une sorte de réduit, dissimulé à tous les regards, d'où il pouvait ensuite s'échapper par le cimetière.
Présages funestes.
Durant les visites de Mourad, Elmass, dont les actions n'étaient guère surveillées, se chargeait de déposer et de recevoir les lettres mystérieuses placées dans une touffe de plantes grimpantes ou dans une fente du mur.
Pendant une semaine, parfois, cette correspondance alimentait la passion des amoureux et calmait leurs exigences. Ils trouvaient un grand charme à cet échange de sentiments et de sensations, jusqu'au jour où ces billets étaient impuissants à engourdir leurs désirs.
Lorsque le médecin ne pouvait entrer, il errait autour du- kiosque sous les déguisements les plus invraisemblables, tantôt marchand de rahat-lokoum, avec un teint basané, une barbe noire, un tablier d'indienne autour des reins, et, sur la tête, un turban magistral; tantôt en
vieille mendiante, cuite et recuite, sous des haillons multicolores. 11 se faisait donner des nouvelles par Soab dont les yeux lançaient des éclairs inquiétants, mais dont la voix demeurait triste et douce.
C'est que Soab rêvait et souffrait, passait de longues heures à méditer un plan de vengeance ou d'amour.
Souvent Aïché l'appelait auprès d'elle pour entendre un de ses chants passionnés et rauques qui la faisaient tressaillir. Le jeune homme n'avait pas le timbre clair des sopranistes, la voix d'enfant de ses pareils. Son organe était chaud et vibrant, onctueux et mâle. Aussi, n'aurait-il point été digne de monter le « cheval blanc » ou de porter le « sceau impérial » comme les eunuques parfaits. Il n'aurait même pu enfourcher le « cheval pie », n'ayant nullement perdu les « clefs de l'abîme »... suivant l'expression pittoresque de certaine secte religieuse, ennemie de toute joie terrestre.
En Russie, encore, les Skopts>j préconisent l'ablation de la virilité et s'opèrent eux-mêmes pour être agréables au maître de toute pureté, devenir de blanches colombes. Soab, très souffrant, avait échaj)pé aux sectes redoutables, ainsi qu'aux chirurgiens qui prétendaient chasser ou prévenir toutes les maladies en tranchant dans le vif. Mais, il fallait subsister, et le jeune homme, suffisamment guéri, après une demi-opération, s'était présenté
chez le pacha pour garder la Porte de Félkité et accompagner les tôles voilées à la promenade.
Les eunuques ont compte des héros dans leur caste. Tel rarchiiectc Combalus qui s'enleva... toute possibilité de courtiser la reine Slratonice qui l'aimait et l'avait attaché à sa personne dans l'un de ses longs voyages. Erabos, un autre chevalier, ayant filé le parfait amour avec la femme de l'un de ses meilleurs amis trancha, sans hésiter, la partie coupable et la présenta à l'intéressé dans un étui d'or.
Les adultères, punis par les maris, sont cxlrèmement nombreux. Plante, Térence, et d'autres racontent la douloureuse odyssée de ces amants qui laissèrent la... meilleure partie d'eux-mêmes dans la chambre de leur belle.
En Espagne, deux frères s'étant épris de la même femme, se mutilèrent réciproquement pour être bien certains de n'avoir rien à redouter l'un de l'autre. Mais, l'un des deux étant venu à mourir, la femme épousa le survivant et l'entoura des soins les plus tendres. Une reine de France porta dans son vertugadin, non pas le cœur de ses amants défunts, mais une autre partie de leur chère personne, desséchée et cousue dans un sachet de soie... Enfin, l'histoire dAbélard est connue de tout le monde.
L'automne était venu ; les cyprès tordaient leurs branches noires au-dessus des tombes et un frisson d'hiver passait dans les allées désertes, jonchées de débris de cercueils et d'ossements blanchis.
Aïché grelottait dans les chambres humides, s'efforçant de dissimuler ses dégoûts, et Mourad, plus épris, la quittait avec de folles espérances.
— Ah! que j'ai souffert! disait Michaël en la retrouvant, que je t'ai appelée dans mes veilles!...
Aïché, faible, éperdue, se serrait sur le cœur de son amant où elle cherchait le repos et la protection... Puis, fermant les yeux, elle tendait ses lèvres brûlantes.
Après chaque retour de Mourad, elle pensait à se donner la mort et elle voyait, dans ces visites irrégulières, une sorte de dérision de la destinée. Bientôt, sans doute, il faudrait regagner Stamboul, et c'eu serait fait de son chétif bonheur!
Plus follement, elle répandait sur Michaël l'ardeur de son âme, comme pour goûter, à la fois, toutes les joies humaines. Chaque jour qui passait emportait un peu de sa sécurité, de sa confiance. Avec le paysage glacé par les brumes automnales s'endeuillaient ses pensées, et les feuilles mortes jaunes et rousses qui tombaient des arbres faisaient à terre comme une pluie de massacre, une rosée de champ de bataille.
Le vieux cimetière se dégradait de plus en plus sous les racines tortueuses des cyprès qui agrippaient la terre, sortaient de tous côtés et ressemblaient à des serpents engourdis dans l'herbe.
Auprès de chaque tombe se dressait un arbre, tout tronc debout représentait un mort couché comme les stèles tumulaires tremblantes et rongées de mousse. Sans l'intervention de la nature qui tend partout à reprendre ses droits, l'empire turc ne serait bientôt plus qu'un vaste champ funéraire d'où les cadavres chasseraient les vivants !
Au pied des cippes coiffés du turban ou du fez colorié, s'allongeait une dalle, creusée d'un petit bassin, où les amis du défunt, jadis, déposaient quelques fleurettes et versaient des baumes.
Aïché, soigneusement voilée, descendait parfois au miljeu des tombes pour promener ses rêves, ses espoirs et ses craintes. Assise sur une colonne renversée, elle appelait les colombes qui venaient manger dans sa main, écoutait les oiselets chanter dans les branches, et demandait pardon au juge sévère de la terre et des cieux de son amour coupable.
Lorsque le soir descendait sur les vieux ifs, il lui semblait voir des spectres glisser entre les tombes : Monkir et Nekir, les deux anges de la mort dont les yeux de turquoise s'ouvrent, étranges et cruels, dans un visage
d'ébène, se tenaient à sa gauche. Immobiles et silencieux, ils fixaient sur elle leurs inquiétantes prunelles bleues, et chacun sait que cette vision est toujours un présage funeste.
Aïché, alors, d'une voix tremblante appelait Elmass et Naïmé qui erraient à quelque dislance, ou l)ien Soab qui, assis sur une pierre, rêvait tristement.
— Vous ne savez pas, disait-elle à ses favorites, j'ai vu MonUir et Nekir, les deux anges funèbres, et la mort plane sur moi !
Mais, les suivantes la rassuraient.
— Ton imagination malade te fait voir des fantômes partout, maîtresse chérie; tu n'es point guérie et tes visions sont une des conséquences de la fièvre.
En effet, les mains de la jeune femme restaient brûlantes et ses traits se creusaient davantage.
— Oui, je souffre, murmurait-elle. Ici, tout était joie à mon arrivée, pourquoi mes anciennes inquiétudes reviennent-elles m'assaillir?...
— Il faut ])ricr.
— Mais la prière est sacrilège, puisque je suis coupable!
— Peut-être n'es-lu coupable que selon les hommes. La nalui'c, qui veut l'union de tout ce qui est jeune et beau, ne saui-ait te ininir. Si la vie est murée pour nous, si les préjugés religieux nous voilent le visage et le
''^""mantr^"' '"" "'-'-'-'^ '"-^ colombe. .,u. venaient manger dans sa main. ^P. 127.
cœur, Allah nous juge, et je ne crois pas qu'il se montre bien sévère pour les pauvres femmes qu'il a créées à l'image de l'homme avec les mêmes faiblesses et les mêmes désirs. Pour ces deux êtres si semblables, il ne saurait y avoir deux poids et deux mesures !
Allah est grand !
Le temps, de plus en plus, se gâtait et le vieux Mourad, dont les bronches devenaient délicates, souhaitait le retour de sa préférée. Plusieurs fois il en avait averti le médecin qui, sous un prétexte quelconque, retardait le départ, de jour en jour.
— Aïché n'est point guérie, disait-il, voyez sa pâleur et son épuisement!...
— Certes, mais il fait froid sur les routes, la pluie tombe et je désire avoir toutes mes femmes auprès de moi.
— Cependant...
Devant cette résistance Mourad s'était fàclié.
— Je suis le maître, après tout; j'ai acheté cette esclave et sa vie m'appartient.
Il n'y avait plus qu'à s'incliner.
Aïché recommençait à subir toutes les amertumes de
sa captivité. Elle avait été trop heureuse, pendant trois mois, il fallait expier cet armistice de bonheur et reprendre le <Uir collier de servitude. Elle voulut prier de tout son être, de toute son àme, comme elle avait prié jadis pour la réalisation des désirs de Mourad.
Elle se rendit à la mosquée voisine, une vieille bâtisse abandonnée comme le cimetière, avec une coupole écrasée sur des murailles en ruines. Une dalle en marbre rouge indiquait, au fond du sanctuaire, la direction de la Mecque ; au-dessus pendait un lapis en guenilles sur lequel, parait-il, Mahomet s'était agenouillé pour faire ses prières. Au mur, des surates du Koran ou des maximes pieuses étaient tracées en caractères gigantesques. Un cartouche d'albâtre contenait les noms d'Allah, de Mahomet et des quatre premiers califes, Abu-Bekr, Omar, Osman et Ali.
Des cordons, où s'accrochaient des glands soyeux et des œufs d'autruche, descendaient des voûtes, soutenant de petites lampes fumeuses qu'on n'allumait plus.
Sur les nattes de jonc, verdies par l'humidité, la jeune femme s'était prosternée. L'idée seule du Prophète, à ce moment, emplissait son âme, elle eût voulu s'anéantir dans sa puissance, disparaître comme une fumée d'encens sous la voûte d'or constellée de mosaïques.
Quelques femmes, accroupies, marmottaient aussi de
ALLAH LST GRAND ! i35
vagues prières dans ce lieu mélancolique, et Aïché, entre ses esclaves, surveillée toujours, mais libre au moins de s'entretenir avec le Tout-Puissant, laissait ses souvenirs glisser, un à un, comme les grains d'un merveilleux chapelet.
Oui, la vie recommençait à peser sur ses faibles épaules, de tout le poids de sa cruauté et de son injustice.
Heureuses, pensait Aïché, celles qui n'ont pas fait ce rêve de l'amour béni, celles qui ne sont que de froides statues, celles qui ignorent les tourments de la séparation !... Heureuses celles qui ont pu se raccrocher à l'affection de leurs enfants pour repousser les tentations et les dangereuses ivresses! Heureuses celles qui meurent avant la possession, car elles sont pleurées, peut-être, et n'ont pas la douleur de voir s'étendre devant elles un avenir d'isolement et de désespoir!
Et Aïché demandait au Tout-Puissant, qui lui avait donné un si court bonheur, de la reprendre à ce monde de misère et de doute.
La fraîcheur de l'édifice, le silence, l'émotion rouvrirent la source de ses larmes ; elle pleura longtemps sur elle et sur son pauvre amour.
Le jour baissait ; la mosquée sombre, toujours, s'endeuillait encore, et Aïché, {jrosternée sur la natte, priait ardemment.
136 LA POnTE Y)K FÉLICITÉ
— Que faul-il que je fasse, peiisail-elle, pour calmer la colère d'Allah? Je Fai sans doute offensé par ma coupable faiblesse, et il laisse tomber sur moi sa vengeance en me ramenant dans ma prison de Stamboul?... Mais, ai-je été libre de choisir mon sort?... M'a-t-on consultée pour me vendre à un maître dont les caresses me sont odieuses?... Je subis ma destinée, et je ne puis même entrer en lutte avec elle, car je reste réternelle prisonnière que la mort seule délivrera!
Péniblement, elle se mit debout et, cachée sous les plis de son yachmak, se dirigea vers la sortie.
Le mosquée était presque noire, maintenant, désolée comme un tombeau, moins les fleurs et la verdure... Jadis, sans doute, elle était pleine de monde, ruisselante d'or et de pierreries, lorsque les mollahs déracinaient encore sur les murs, avec leurs couteaux, les petits cubes de cristal, revêtus d'une feuille métalliqiie, pour les revendre aux étrangers. Mais, de ces précieuses mosaïques, il ne restait plus guère que les alvéoles, comme il ne resterait plus bienlôl dans le cœur d'Aïché que l'empreinte du bonheur.
Nuit d'ivresse.
Celle soirée devait èlre une soirée d'adieu pour les amants, car il avait été décidé que le lendemain, de bonne heure, la jeune femme regagnerait Stamboul avec ses suivantes et rcunuque.
Dans les bras de Michaël, elle s'abandonnait h cette dernière félicité, tendait ses lèvres aux baisers brûlants de,son ami et gardait le silence pour mieux savourerson ivresse.
Elmass et Naïmé, derrière les grilles du haremlicke, surveillaient la campagne, car une surprise était toujours à craindre, malgré la nuit et l'éloignement.
Aïché, rassurée par ces mois d'impunité, vivait dans un étrange délire de l'àme et des sens. Les caresses de son amant avaient, ce soir-là, une intensité inconnue qui la soulevait hors d'elle-même, comme, jadis, les fumées du haschich. Elle s'était prise aux regards de Michaël,
sans même s'en apercevoir, parce que, depnis longtemps, sa chair eL son cœur appelaient l'étreinte d'un homme. Dans la maisonnette des quartiers bas, instruite sans le vouloir, par le- va-et-vient des femmes galantes et les scènes qu'elle entrevoyait derrière les fenêtres mi-closes, elle avait pressenti et désiré le baiser. Sachant ce qu'était l'amour, elle avait appelé Tamant.
— Ah! mon aimé! murmurait-elle maintenant dans les bras du médecin, étreins-moi jusqu'à l'anéantissement! car ce baiser sera peut-être le dernier.
— Que dis-tu?... Nous nous verrons à Stamboul, je l'espère bien, comme nous nous voyons ici, puisque nous sommes certains de la discrétion de tes esclaves et de l'eunuque.
— Les femmes de Mourad me surveilleront... Jamais nous ne retrouverons les heures exquises que nous avons vécues dans cette solitude. J'ai peur de l'avenir !...
Le médecin frémit, car il connaissait les mystérieuses vengeances des harems où les compagnes, les amantes jalouses apportent, dans la science du crime, leur passion sauvage qu'aiguillonne encore l'angoisse d'une morbide captivité.
Ces êtres sont parfois possédés d'un besoin farouche de destruction comme ces lliiigs de l'Inde qui croient, eu étranglant leurs rivaux, bien mériter des sanglantes idoles.
NUIT d'jyresse 139
Sans parler du « mauvais café » qui contient de la poudre de diamant et qui perfore les intestins, il existe certains poisons qui ne pardonnent guère et ne laissent aucune trace. Administrés dans des proportions mathématiquement réglées, ils peuvent mettre des mois à agir... Quelques grains ajoutés en plus, quelques gouttes versées, et voilà une tombe ouverte, aussi sûrement que par le couteau qui troue la poitrine, que par la balle qui frappe au cœur, que par la foudre qui brûle, qui broie, qui pulvérise !...
Dans l'entourage du Sultan on connaît ces terribles substances; aussi, tous les aliments sont-ils soigneusement examinés avant de paraître sur une table auguste. Ces poisons-là revêtent toutes les formes, s'attaquent à tous les organes, déjouent toutes les investigations; les cadavres, mêmes, gardent leur secret, car nul désordre ne trahit leur présence et, souvent des maladies imaginaires deviennent leurs complices.
Le médecin, qui avait étudié ces effrayants toxiques, pensait que les craintes de sa maîtresse étaient légitimes, et c'est en vain qu'il cherchait le moyen de la préserver.
. — Ah ! soupirait Aïché, ce que je redoute le plus, mon doux aimé, c'est la séparation ! Maintenant que je me suis fait une chère habitude de ta présence, je ne conçois plus l'existence sans toi 1
140 LA l'OUTt; UE FÉLICITÉ
Elle réclamait d'aulres baisers, se faisait câline, enjôleuse, ardente, passionnée, irrésistible. Un sang impétueux coulait dans ses artères; sa sensibilité se déplaçait suivant les caresses de l'amant, elle mourait et renaissait au souffle des extases, jamais elle ne l'avait tant chéri.
Maintenant, elle s'assoupissait, accablée par l'excès de ses émotions, et ses larges paupières sombres voilaient l'ensoleillement de son rêve inouï. Une haleine voluptueuse gonflait ses lèvres, ses délicates narines palpitaient comme des ailes de libellule.
De cette femme, presque trop belle, s'échappait l'âpre et dangereuse séduction du plaisir. Tout en elle, sa bouche entr'ouverte comme une corolle, ses prunelles aux reflets étranges d'aigues-marines, ses lourds cheveux épais et tièdes comme une fourrure, avaient une provocation indicible.
Michaël la regardait dormir, à moitié nue, et ses yeux ne se lassaient pas du spectacle de sa splendeur. Lentement, il passa la main sur elle et tressaillit soudain.
— Aïché, fit-il faiblement, comme malgré lui. Elle se réveilla.
— Faut-il déjà nous séparer?... gémit-elle.
— Aïché, reprit-il, tout bas, n'as-lu rien remarqué, depuis que lu t'es donnée à moi? Ne me caches-tu rien