L ALERTE
J'ai eu de si tristes pressentiments dans ces derniers jours, que je crains, à chaque instant, de les voir se réaliser.
— Les pressentiments se réalisent rarement ; ils sont l'effet de la fièvre ou d'un désir trop vif.
— Vraiment, reprit Aïché d'une voix éteinte, je suis habituée à tous les murmures de la campagne ; mais je viens d'entendre un craquement sourd tout nouveau pour moi.
lu
146 LA POP.Tfc: DE FÉLICITÉ
A ce moment, la draperie se souleva.
La jeune femme retint un cri, se dressa et sa figure ju'it une teinte cadavéreuse qui voila subitement sa beauté, comme l'aurait fait un masque de chair exhumé d'un tombeau.
Un homme était là qui les regardait d'un air sombre, la main étendue dans un geste de menace.
— C'est Soab, ce n'est que Soab!... dit Aïché, qui reprenait possession d'elle-même. Que veux-tu?...
L'eunuque restait silencieux.
— l*arlo donc! ordonna Michaôl, en marchant sur l'esclave.
— Séparez-vous, voici l'escorte de Mourad... Dans un moment, il sera ici.
Le jeune homme rajusta ses vêtements, glissa l'arme dans sa ceinture et, après un dernier baiser, disparut par la porte secrète.
Aïché demeurée seule avec l'eunuque l'interrogea :
— Le maître arrive, dis-tu?...
Mais rounu(|ue garda le silence.
— Réponds-moi donc. Tu as vu Mourad sur le chemin? il va atteinih-e hi maison?... Comment se fait-il que mes esclaves Elmass et Naïmé n'aient point quitté leur poste de surveillance pour me prévenir?...
— Je ne sais...
— Eudn, tu as vu quelque chose? tu as entendu du
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bruit?... Peut-être, même, n'as-lu reçu qu'un message?...
L'eunuque fit un geste vague.
— Tu es singulier, Soab ! Pourquoi cette hésitation? fit Aïché avec impatience. Jamais je ne t'ai vu ainsi!
Le jeune liomme s'avança en chancelant et se laissa tomber aux pieds de sa maîtresse.
— Tue-moi! gémit-il.
— Te tuer?... Et pourquoi?...
— Parce que j'ai menti.
— Tu as menti?
— Oui. Aucun danger ne te menace, et MouraJ t'attend à Stamboul, sans soupçonner ce qui se passe ici.
— Alors, pourquoi m'as-tu trompée?...
— Frappe, répéta Soab, en découvrant sa poitrine... Je suis un misérable et j'ai mérité la colère.
Aïché, surprise au delà de toute expression, regardait le jeune homme qui, tremblant et désolé, n'osait lever la tête.
— Enfin, demanda-t-elle lentement, lu avais un but?... Quelle est l'idée folle qui t'a traversé l'esprit?...
L'eunuque soupira.
— N'as -tu point deviné?... demanda-t-il dans un souflle.
— Non, je n'ai rien deviné.
— Eh bien! j'ai éloigné le médecin, parce que je
t'aime d'une passion inouïe qui a envalii tout mon être.
Aïché eut un sourire méprisant.
— Tu m'aimes?... EL de quel droit?,.,
— Le sais-je?... Je n'ai pu commander à mes sentiments, La présence de Michaël me faisait trop souffrir,..
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S'il était resté auprès de toi, je l'aurais tué. sans doute.
— Ah! vraiment?...
— Aie pitié, dit Soab. Dès le bas âge, j'ai été livré aux bourreaux par des parents cupides... Ils m'ont torturé, mais insuffisamment, hélas! puisque je puis l'aimer et te désirer éperdument... Ikmel, tu le sais, d'autres encore, souhaitaient mes caresses, je puis donc encore rendre une femme heureuse.
— Eh bien! console-toi avec Ikmel,
— Je ne l'aime pas; c'est toi que je veux. Nous sommes deux victimes de l'avarice infâme des parents ; Aïché, consolons-nous, l'un par l'autre. Toujours tu m'auras auprès de toi et tu pourras me voir sans danger... Mes baisers seront les mêmes que ceux de ton amant, et ils seront plus doux, plus tendres, plus soumis à tes caprices... La barbarie aveugle d'un maître ne nous séparera jamais... Songe aux jours d'ivresse que nous pourrions vivre !
— Non, dit Aïché avec plus de pitié que de colère, je te plains, mais j'en aime un autre qui est tout dans mon existence. Malgré les obstacles, les jalousies et les haines, je n'appartiendrai qu'à Michaël.
• . — Ah! prends garde ! murmura Soab, les yeux élincelants, l'écume aux lèvres.
— Si tu me menaces, je dirai tout au maître. L'eunuque eut un geste de dédain.
— Tu ne le feras pas, parce que tu craindras ma dénonciation, plus terrible que la tienne. J'ai une arme sûre entre les mains ! ne m'oblige pas à m'en servir!
— Quoi! Tu serais capable de cette félonie?...
— Oui, plulùt que de te voir à un autre. J'ai trop pleuré, j'ai trop souffert!... Mon courage m'abandonne!
— C'est indigne, après ce que tu as promis!
• — J'ai promis ce qui était au-dessus de mes forces...
— Alors, lu nichais?...
— Il fcsl facile, Aïché. de faire de moi un ami... Essaie de m'aimcr?...
La jeune femme se leva, menaçante, et, montrant la porte à Soab :
— Pas un mot de plus, dil-elle, je te chasse, et je demanderai au maiLre de me confier à la garde d'un autre eunuque.
— Non, non, pas cela ! je l'on conjure!...
Le jeune homme baisait ses pieds nus avec passion, s'accrochait à elle.
Elle eut un sourire de pilié.
— Je te garderai, murmura-l-elic, si lu veux me jurer d'être discret... Je n'ai rien enlentlu et lu ne m'as rien avoué. Sois muet comme moi-même.
Pas un mot de plus, dit-ollc, je to cliasse. (P. 150.
Retour à Stamboul.
Le lendemain, Aïché regagnait le harem de Mourad, avec l'espoir de sa maternité prochaine qui adoucissait un peu le chagrin de la séparation.
Elle se disait que l'enfant, qui allait naître, serait encore quelque chose de son cher amant, et qu'elle pourrait Taimer avec toute la passion qui brûlait son à«ie.
Elle garda, auprès d'elle, ses amies Elmass et Naïmé, dont le dévouement ne s'était pas démenti, et dans d'interminables confidences, elle tâclia de revivre les moments exquis de son trop court bonheur.
— Ah ! comme tu l'aimes ! soupiraient les jeunes .filles, qui n'avaient pour se distraire que leur mutuelle tendresse.
— Je l'aime à en mourir!
— Et quand le reverras-tu ?...
— Le sais-je?... Tout me menace, ici !
— Oui, il faut attendre... Une occasion, sans doute, se présentera bientôt.
Ikmel, Rouchen, Fatma et Nourmahal, venaient tour à tour, glisser un regard curieux par l'ouverture qu'elles avaient ménagée dans la cloison, et, Soab, farouche, les laissait faire.
Rouchen, l'amoureuse aux cheveux ardents, se pressait toujours aussi câlinement contre Nourmahal, la confidente à l'inquiétant sourire. Fatma, gourmande et ])aresseuse, se bourrait de pâtes de roses et de confitures ; Ikmel demeurait songeuse durant des heures entières, l'esprit occupé par une intrigue ou un projet de vengeance.
Mais Mourad, plus épris que jamais, négligeait les kadines pour la belle esclave, ignorant encore qu'Allah avait béni s^'S vœux et qu'il allait bientôt assister à la naissance de l'enfant si ardemment désiré.
Vêtu d'étoffes chaudes et moelleuses, les pieds dans de légères babouches, il passait le temps qu'il n'accordait pas à ses fonctions au Palais ou à ses amours, accroupi sur un divan à fumer et à rêver. Il restait absorbé dans le kief, dans cet état absolument passif oij l'activité intellectuelle et physique somnole béatement. Si des amis survenaient, on apportait le tchibouq, des cigarettes, des sorbets à la neige, du rahat lokoum, des