‹ La porte de félicité: romanChapitre 15 sur 34 · RETOUR A STAMBOUL · texte numérisé non relu

RETOUR A STAMBOUL

confitures au gingembre et à la rose, le mastic et le café.

La conversation s'établissait, grave, pondérée, lente et courtoise. On y échangeait des lieux communs solennels, des pensées philosophiques surannées et creuses. Les grandes questions qui passionnent l'humamanité et gouvernent le monde, la politique, la religion, les réformes sociales, les problèmes économiques et industriels, en étaient naturellement exclues. Les Turcs, murés dans leur foi et leurs coutumes, ne s'occupent point de ce qui peut bouleverser l'Univers. En dehors d'eux rien ne les intéresse, rien n'existe; leur tête demeure vide de toute idée générale, leur intelligence reste engourdie et close. Si les propos se tournent vers la galanterie, on y passe sous silence les charmes féminins, car un Turc jamais ne parle de son harem ; ce serait une inconvenance grave, et ce sujet, d'ailleurs, manquerait de séduction.

Les jeunes garçons, ici, font l'office de courtisanes ; bien que les lois aient réprimé les désordres publics à cet égard, le vice n'a fait que croître et il est parfaitement admis dans les mœurs ottomanes.

Un Turc ne parle pas plus de son harem qu'un Européen ne parle de son ménage. C'est l'ordinaire ragoût conjugal qui semble fade, au bout d'un certain temps. Et puis, l'homme, ici, se croit trop supérieur à la

femme pour paraître accorder quelque attention à l'entraînement naturel de son désir pour elle.

Les amateurs exclusifs de passions à rebours s'offj'ent, à domicile, des harems masculins ; cela leur semble fort élégant et littéraire,

Mourad ne donnait plus dans ce travers ; son aspect de vieil ara déplumé témoignait du refroidissement de ses fantaisies erotiques et le sentiment qui le portait vers la belle esclave était la dernière étincelle d'un foyer près de s'éteindre,,.

Maison galante.

Depuis ce triste soir d'octobre où son beau rêve s'était envolé, Miciiaël bey avait mené une vie inquiète et singulière. Pendant les huit premiers jours, il s'était présenté au haremlicke, espérant que Mourad réclamerait ses bons offices, mais il lui avait été répondu que la santé des femmes du pacha était satisfaisante* et que l'on pouvait se passer de ses visites.

• Pendant un mois il avait ensuite erré dans Péra et dans Galata, cherchant à renouer d'anciennes relations ou à s'en procurer de nouvelles. On lui faisait bon visage, car il était charmant cavalier et de manières courtoises; mais, quoi qu'il fit, l'oubli ne descendait point en son âme.

Pour chasser un peu ses tristes réflexions, il se décida, un soir, à aller souper dans une de ces maisons entr'ouvertes de la galanterie, où l'on n'est admis que sur présentation et avec de sérieuses références. Dans

cet établissement choisi, l'on faisait de la musique, on jouait, on buvait et on riait avec des femmes jeunes et jolies, Galiciennes, Grecques ou Arméniennes.

C'était entre deux morceaux : les chanteurs, mêlés au public, s'étaient dispersés dans le salon, et le médecin, rêveur, écoutait le gazouillis d'une fillette aux longs yeux de velours, à la lèvre fraîche qui, sans façon, s'était assise sur ses genoux.

D'une main distraite, il caressait l'épaisse chevelure rousse de la petite, tandis qu'elle se pressait contre lui comme une chatte câline. Il lui avait payé des parures et des friandises, l'avait regardée danser dans un chiffon de soie rouge qu'elle tortillait et déroulait autour de son torse mince et de ses flancs délicats.

Des chanteurs et des chanteuses s'étaient groupés dans le fonds de la pièce, et leurs voix, diverses de timbres, mais si bien assouplies et harmonisées qu'elles semblaient n'être qu'une seule voix, entonnèrent une chanson au rythme inégal et onduleux, aux élans soudains, brusquement comprimés, qui donnaient un caractère fougueux et passionné aux airs exotiques.

Ce soir-là, le médecin ne s'ennuya pas trop; les hymnes étranges et les danses de la petite Zekkié l'avaient tiré de l'ornière mélancolique dans laquelle il semblait suivre le convoi de son bonheur défunt.

Au bout de quelques jours, pourtant, l'attrait de nou-

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