‹ La porte de félicité: romanChapitre 17 sur 34 · MAISON GALANTE · texte numérisé non relu

MAISON GALANTE

— Que veux- tu donc, alors?...

— Je veux ton affection...

Il ouvrait des yeux incrédules.

— Ah! oui, cela t'élonne, parce que tu me trouves avec des courtisanes et que je te semble comme elles de la chair à plaisir. Mais je suis ici depuis peu et je n'ai point encore eu d'amant... Veux-tu me prendre comme esclave? Tu le peux et, puisque tu es médecin, lu verras bien que je suis toute neuve.

11 souriait.

— Je n'ai point d'esclaves; je vis seul avec un domestique.

— Eh bien! je serai ta maîtresse.

— Non, petite Zekkié, c'est impossible.

— Pourquoi''... Je ne te demanderai rien que ta protection et un peu de tendresse.

• — Non, dit-il encore. Mon cœur ne m'appartient plus.

— Ah! fit-elle avec tristesse... Et, je ne puis pas savoir?...

— C'est un secret.

— Peut-être une femme de harem?...

— Peut-être.

. — Écoute, reprit-elle, après un moment de silence ; si lu me montres quelque confiance, je pourrai te servir.

— Me servir?... Et comment?...

— Une jeune fille comme moi entre partout, sans

qu'on s'inquiète de ses allées et venues. Je sais broder et je montrerai à ton amie des chemisettes délicieusement ouvragées, des vestes soutachées d'or et des coiffures nouvelles... Ainsi tu pourras lui faire parvenir quelque message.

Michaël serra la fillette contre son cœur.

— Ah! dit-il, tu me sauves la vie et je te suis profondément reconnaissant de ta gentillesse, petite Zekkié.

— Tu vois bien, murmura-t-elle avec un mélancolique sourire, que je suis bonne à quelque chose!

Un Dîner turc.

Le jeune médecin allait user des précieux offices de sa nouvelle amie, lorsque Moniad le lit venir au Sclamlike pour l'entretenir de choses graves.

Le selamlike contient une ou plusieurs jiièces oii le maître reçoit ses visiteurs, les fournisseurs et les créanciers ; c'est la paiiie mâle de la maison. Le liarenilike, ou appartement des femmes, y communique par une porte toujours fermée que, seul, peut ouvrir l'heureux époux.

Lorsque le médecin [lénétradans le selamlike. M<nirad, accroupi sur un large divfiu, se livrait aux douceurs du kief. 11 fit place à Michaël et ordonna aux esclaves d'appiorter le repas du soir.

Bientôt un vaste plateau fut déposé devant eux, sur un petit tabouret bas, et Mourad enleva les calottes sphériques qui recouvraient les mets.

Il n'y avait, pour les convives, ni fourcliettes, ni couteaux, chacun devant user de ses doigts pour déchiqueter les os et détacher les viandes.

Le linge de table est inconnu en Orient. L'on mange sans nappe, mais chaque convive, dans les maisons riches, s'essuie les doigts à de jolis carrés de toile fine brodés d'or et d'argent. Les plats sont nombreux et fournissent des mélanges insolites de viandes et de confitures, de crèmes et de poissons qui ne sont pas désagréables au goût. Ils consistent en morceaux de mouton, en volailles démembrées, en concombres crus, farcis, en boulettes de riz, en tomates, arrangées de toutes les façons, et en innombrables sucreries, aromatisées d'essence de fieurs d'acacia, de rose ou de menthe. Pour boisson, l'on prend de l'eau, du jus de cerise et du sherbet. Le café se sert dans de mignonnes tasses, posées sur des calices d'argent. Puis, le chibouckdji présente aux invités de belles pipes au bouquin d'ambre, couronnées d'une cheveUire blonde de tabac de Macédoine.

Le pacha, inclinant sa tête de vieil ara déplumé sur les aliments — car il était un peu myope — travaillait avec une grande adresse, en n'employant que le pouce et deux doigts de la main droite... Il est conlraiicà tous les usages de porter la main gauche au plat et il faut une grande habitude pour se tirer avec art d'un exercice aussi difficille et auss.i peu esthétique...

UN DlMCll Tunc 165

— Je lai fait venir, dit le pacha, en passant à Micliaël de petites brocheiles de mouton f,a'illées (chich kébab) pour l'inlerrogcr sur une chose qui me préoccupe.

— Parle, murmura le médecin, qui prévoyait ce qui allait suivre.

Mourad, avec ses trois doigts réunis en forme de cornet, mangeait du pilaf pimenté et Gafrané au blanc de volaille (tavouk gueuk sou . 11 interrompit cette opération délicate [tour legarder fixement Michaël de son regard trouble.

— Pourquoi ne m'as-tu rien dit?...

Le médecin toussa pour cacher son inquiétude.

— Avais-je donc quelque chose à te dire?...

— Certes, et je suis élonné de ton silence.

— Eh bien ! daigne m'éelaircr, car je ne comprends rien à tes reproches. Peut-être ma mémoire me fait-elle défaut?...

— Lorsque lu as soigné Aïché, au kiosque, cet élé, lu ne l'es aperçu de rien?... En la qualité de médecin, cependant, tu aurais dû te montrer plus perspicace.

Michaël comprit qu'il ne fallait pas jouer davantage l'ignorance, car les soupçons jaloux du vieu.K Turc ne demandaient, sans doute, qu'à prendre corps.

— En elTet, dit-il, un grand événement se prépare. Plusieurs fois, je me suis présenté au haremlike pour t'en avertir, mais on n"a point voulu me recevoir.

— Je n'avais donné aucun ordre, et chaque jour j'attendais ta visite.

— C'est étrange. Comment expliques-tu ce malentendu?...

— Je ne sais... Mes autres femmes, jalouses, peulèlre... Quand elles ont appris que j'allais être père, elles n'ont pu contenir leur fureur contre la pauvre Aïché.

— Oui, un enfant va naître, murmura Michaël, en s'appliquant consciencieusement à la feuille de vigne farcie qu'il avait cueillie dans un plat d'argent.

Mourad, qui avait mangé de tout, viandes, légumes, salades, se bourrait maintenant de pâtisseries feuilletées (baklava), de beignets à lagraisse etau miel, de mahléby à la crème et à l'eau de rose, de halva indigeste. Des taches variées maculaient sa stambouline, ses doigts ruisselaient de sauce et de sirop. Il demanda un bassin pour faire ses ablutions.

— Outre mes quatre femmes légitimes, lu sais que je puis avoir des esclaves, mais que je suis obligé d'épouser celle qui m'a donné un enfant?... J'épouserai donc Aïché, et ce sera une grande joie pour moi, car de toutes mes femmes c'est celle que je préfère. Et puis, je pourrai répudier Ikmel qui devient un peu lourde et jaune.

Michaël approuva silencieusement, bien que la pensée de cette union lui fût extrêmement pénible. Mais il

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