‹ La porte de félicité: romanChapitre 20 sur 34 · LES AMANTS SE RETROUVENT · texte numérisé non relu

LES AMANTS SE RETROUVENT

Par un heureux privilège de jeunesse, Aïeh*'! oubliait, en une minute, tous les maux qu'elle avait soutferts. Elle consentit à manger un peu ; puis, essaya de se lever. Ses pieds mignons fléchirent sous elle, d'abord; mais elle reprit des forces suffisamment, et, bientôt, elle se trouva près de la fenêtre, regardant au dehors par les grilles du shaknisir.

Comme il serait bon, se disait-elle, de marcher dans ces rues étroites, le visage découvert et le bras appuyé à celui du bien-aimé !... Le soir, à l'heure oij la nuit tombe, nous nous éloignerions pour ne plus revenir. Nous serions l'un à l'autre, librement et pour toute la vie!...

Elle fit sa prière sur un coin de tapis avec toute la ferveur de son âme reconnaissante. Puis, elle appela Elmass et Naïmé, ses confidentes et ses fidèles amies, aftn de leur annoncer la bonne nouvelle.

Les chuchotements étaient vifs, mêlés d'éclats de rire, dans la grande chambre d'Aïché, la veille encore toute pleine de silence, et Ikmel, l'oreille collée à la cloison, s'étonnait de ce changement.

— Soab, demanda-l-elle à l'eunuque qui passait dans le couloir, peux-tu m'acconipagner à la mosquée?... Hussein est sorti avec les autres femmes...

Les Séductions d'ikmel.

Soab s'était incliné avec obéissance. Depuis qu'il ne pénétrait plus auprès d'Aïché. touL lui était indifférent. La jeune femme n'avait point voulu le revoir, redoutant une nouvelle scène de jalousie; ce n'était plus lui qui veillait à sa porte, mais Hussein, le second eunuque.

Cependant, le triste amoureux poursuivait son rêve insensé, et, lorsque le harem dormait sous sa garde, seul, dans l'ombre, il se procurait les extases factices du haschich et oubliait sa p(''nible condition.

Dans la vision qui charmait ses sens, il voyait alors les forêts d'ambre et de myrrhe du Paradis de Mahomet, recevait, sous une tente de perles, les baisers de l'amante soumise et retrouvait sa virilité complète. Après le frisson de la possession, ses yeux fixes contemplaient les splendeurs d'Allah scintillant à faire pâlir le soleil, et la terre, à laquelle il ne tenait que par un lien de soie, s'abîmait dans le vide comme un ballon

176 LA PORTE DE FÉr.IClïÉ

dégonflé. Uni à sa bien-aimée pour l'éternilé, il flollait éperdùment dans un infini de joie.

Des larboukas ronflaient à ses oreilles, une petite flûte modulait des trilles d'une céleste douceur... Soab, perdu dans le rêve adorable, tourbillonnait comme un derviche avec son précieux fardeau entre les bras. Des voiles s'enflaient autour d'eux, frémissaient, s'arrondissaient, répandant une fraîcheur exquise dans l'air embrasé. Et les amants planaient toujours dans un essaim d'esprits célestes, fantômes passionnés cherchant l'éternel amour.

Ikmel s'était rapprochée de l'eunuque.

— Puisque tu veux bien m'accompagner, viens dans ma chambre, j'ai différents objets à te remettre.

Sans méfiance, Soab suivit la khanoun. Mais, aussitôt que la lourde draperie qui voilait la porte fut retombée sur eux, elle l'enlaça et lui présenta ses lèvres.

— Soab, dit-elle, tu es beau et je te consolerai de la disgrâce.

Mollement, il la repoussa. Bien souvent, déjà, elle avait recherché ses caresses, et l'on disait, dans le harem, qu'il l'avait dédommagée, autant qu'il était en son pouvoir, de l'abandon du maître. En réalité, il avait jusqu'alors feint d'ignorer ses avances, non pas qu'il la dédaignât, mais parce que son cœur était occupé par une autre image.

— Soab, reprit Ikmel, tu ne sais ce que tu refuses

LKS SÉDUCTIONS d'iKMEL 177

et combien j'ai de l'attirance pour toi?... Se peut-il que tu méprises de semblables félicités ?... Il eut un triste sourire.

— Je ne saurais te satisfaire.

— Oh! tu me donnerais le plaisir que je désire. Je pourrais être à toi, sans danger, et j'aurais ainsi ce qu'il y a de meilleur dans l'amour!... Crois-tu que nous soyons si friandes de la possession complète qui nous laisse meurtries et nous rend mères souvent contre notre agrément?... Nos époux, qui nous mettent sous la sauvegarde de tes pareils, sont bien imprudents !... Eux, seuls, peuvent nous féconder, c'est vrai ; mais bien souvent nous trouvons le bonheur sans eux.

— Vous avez raison de chercher à vous consoler de l'existence du harem et du mépris de votre époux.

— Tu vois bien.

, — Oui, vous avez raison, comme nous avons raison aussi de nous venger du mal qu'on nous fait.

— Alors, donnons-nous l'un à l'autre?...

Elle se pressait contre la poitrine du jeune homme, et, à moitié nue, les cheveux défaits, cherchait à éveiller ses désirs.

— Ne me trouves-tu point belle?...

— Si, je te trouve belle.

— Je sais d'exquises caresses, que je t'enseignerai... Tu ne regretteras rien...

Mélancolique, il gardait le silence.

Avec un cri de colère, elle s'éloigna.

— Ah! tu viens de te trahir, Soab ! et je te devine... Tu ne veux pas m'accorder tes baisers, parce que tu aimes Aïché ! Il y a longtemps que j'ai épié tes regards, fixés sur elle, et que j'ai compris ta souffrance... Tu la consoles déjà et tu veux lui rester fidèle !

~ Non, dit-il.

— Tu n'aimes point Aïché?

— Je n'ai point interrogé mon cœur; mais, ce que je puis t'affirmer, Ikmel, c'est que jamais mes lèvres n'ont touché sa chair.

— Jamais ?...

— Jamais, je te le jure.

— Alors, c'est qu'elle a méprisé ta tendresse.

Un éclair passa dans les yeux de l'eunuque qui frémit de la tête aux pieds.

— Tu t'es trahi, reprit Ikmel avec feu. Ton regard a parlé pour toi...

— Eh bien ! oui, murmura Soab, comme malgré lui, j'adore Aïché de tout mon cœur, de toutes mes forces, malgré ses dédains, et c'est pour cela que je ne puis en aimer une autre.

— Tu l'as accompagnée au kiosque de campagne, et lu lui as fait l'aveu de ta passion?...

— Oui, dit encore le jeune homme, incapable

LES SÉDUCTIONS d'IKMEL 179

de garder plus longlemps le secret dont il agonisait. Ikmel, avec son instinct subtil de femme et d'amoureuse, entrevit un mystère. Elle résolut de le connaître à tout prix, et, changeant de tactique, elle se fit maternelle et compatissante.

— Combien je le plains, dit-elle. Hélas ! je connais ta position difficile et les ménagements qu'elle impose Tu ne t'appartiens pas et tu ne saurais abuser d'un instant de faiblesse dont tu as été le complice involontaire. Oui, tu me plaisais, je te trouvais beau et j'étais prête à te le prouver, au moindre signe. Je ne te dis cela qu'en tremblant et la rougeur au front. Mais, j'ai foi dans la force et dans la puissance de mon affection qui, pour te servir, renversera tous les obstacles. Dis-moi donc tout ce que tu as vu, tout ce que ta as entendu pendant ton séjour à la campagne?... Que s'est-il passé durant ces trois mois d'exil?... Aïché n'a-t-elle pu échapper à ta surveillance pour se livrer à quelque démarche imprudente?... Si elle ne t'aime pas, qui donc aime-t-elle?...

Soab avait juré de se taire, il songea à toutes les terribles conséquences que pourrait avoir un aveu et ne répondit point. Mais Ikmel, qui sentait vaguement sa disgrâce prochaine, se cramponnait à sa proie.

— Tu as des ménagements à prendre?... Ton refus de parler suffit à me convaincre que tu me caches la vérité?... Il est trop tard, maintenant, pour t'abstenir...

Le seul bonheur de ma vie est en toi, car, moi aussi, je suis menacée, je sens que la répudiation est proche et que Ion secours, seul, pourrait me sauver?...

— Je ne sais rien, Ikmel. murmura le jeune homme.

— Ah! comme lu mens mal!.,. Tout te trahit: l'indécision de ta voix, le trouble de ton regard... Je ne l'abandonnerai pas avant de savoir ce que tu me caches!... Ma tranquillité est en jeu; je ne reculerai devant rien pour assurer mon avenir !

— Tu t'égares, Ikmel, la situation est enviable.

— Je sens bien, vois-tu, que Mourad veut épouser Aïché ; comme il ne peut avoir que quatre femmes légitimes, il me répudiera, ainsi qu'il a déjà répudié ses premières épouses. Le maître veut un enfant, et celle qui le lui donnera, par une trahison quelconque, [lourra tout exiger de lui !...

Ikmel ignoi'ait encore que ses craintes s'étaient réalisées et que sa rivale, bientôt, allait être mère.

Le jeune homme éprouvait pour la malheureuse un sentiment de pitié sincère. Aïché, certes, était coupable, plus coupable que les épouses du pacha qui n'avaient encore demandé qu'à de contestables plaisirs l'oubli de leur insipide et inutile existence. Pourtant, il sortit victorieux de l'épreuve, mais ses fonctions nouvelles l'c'loignaient de l'appartement de la favorite qu'il ne pouvait plus défendre comme par le passé...

La Khanoun.

Certes, il est de très honnêtes épouses et de très bons maris, on Orient, comme ailleurs. Beaucoup de Turcs ne possèdent qu'une seule femme, et ceux qui en ont plusieurs les traitent avec une égale déférence et leur offrent des appartements séparés oij elles vivent avec leurs enfants et leurs domestiques. Certains devoirs CQnjugaux, indispensables à la bonne harmonie, s'accomplissent à date fixe et honnêtement, ainsi que l'exige le Koran. Le jeudi, pour les maris consciencieux, est le jour réservé à la première femme et les autres jours de la semaine sont partagés entre les épouses secondaires.

La stérilité entraîne l'expulsion légale du foyer, et le maître peut dire à son épouse : « Va, sois vide de moi ! •> en la mettant à la porte du harem. C'est alors la cessation, pour la femme, de l'existence sociale et la perte de

i3-îç^ar^

sa part de paradis, car le Prophète a formellement déclaré que la mère seule serait admise dans le séjour de gloire où elle demeurerait jusqu'à l'extinction des siècles « comme une lune à son premier quartier. »

Ikmel savait toutes ces choses, et la froideur de Mourad, à son égard, lui laissait craindre la plus complète disgrâce.

Or, elle était dépensière et prodigue, elle aimait les bijoux et les étoffes précieuses; qui donc paierait tout cela lorsqu'elle aurait cessé de plaire?...

Comme les autres femmes du pacha, elle avait conservé l'ancien costume turc, si charmant et si voluptueux. Son large pantalon de soie blanche retombait sur ses mules dorées, sa chemisette, très ouverte sur la poitrine, de façon à laisser voir la naissance des seins, bouffait sous une veste arrondie de velours brodée de perles, et ses cheveux s'échappaient en cascade superbe d'une petite calotte de pierreries posée crânement sur Toreille.

Quoique Mourad la trouvât jaune cl un peu. épaisse, elle était fort belle, encore, et plus d'un Osmanli s'en fût contenté. Mais, hélas! elle ne pouvait, en aucune façon, lutter avec la divine Aïché dont le teint « était mêlé de pétales de jasmin et de rose, dont la bouche semblait une grenade en fleur ».

Mourad ne jtrenait plus aucun plaisir à l'ondulation

LA KllANOUN 183

lascive de la démarche d'ikmel, et sa répudiation prochaine était décidée. Ainsi, Aïché aurait le plus bel appartement et serait la véritable khanoun du harem.

Une famille turque consiste dans une série de ménages distincts où le mari, seul, est commun, tel un coq souverain maître de la basse-cour. Malheureusement, plus le harem est considérable, moins le mari se montre fidèle à ses devoirs ; de là, des fantaisies et des perversités féminines qu'il est difficile d'imaginer ailleurs.

Ce que l'on sait des femmes turques, de leurs mœurs, de leur éducation indique fatalement le développement excessif des sens voluptueux. Elles n'ont dans leur vie que l'amour; elles ne doivent songer qu'à plaire au mâle et, pour atteindre ce but, tous les moyens leur semblent bons.

Pour charmer les yeux de leur doux seigneur, elles brodent avec des fils d'or et d'argent des étoffes de rêve; pour captiver son esprit elles dansent ou elles chantent avec accompagnement de petite llùte et de tarbouka; pouy satisfaire sa gourmandise, elles confectionnent des pâtes de roses et des confitures de gingembre; pour satisfaire ses sens elles connaissent tous les raffinements •de l'amour...

Chez elles, la pudeur des mots et des actes n'existe pas, le yachmak protège leur visage, mais leur âme est à nu. On leur a appris, dès l'enfance, tous les luxurieux

besoins de l'homme et ses monstrueuses passions. Déflorées moralement, elles ne trouvent nulle satisfaction physique à leurs brûlants désirs et se consument lentement. Mais, gourmandes et paresseuses, quelquesunes se consolent en menant une existence purement matérielle. Elles croquent des pâtisseries, mâchent de la résine blanche — dite mastic de Ghio — prennent du café, des sorbets, fument des cigarettes et engraissent effroyablement.

Leur voix reste mélodieuse, dans la bouflissure des chairs, et l'on est étonné d'entendre ces accents suaves sortir d'une outre huileuse à forme vague de pachyderme.

Ikmel engraissait, autant que Nourmahal, liouchcn et Fatma, d'ailleurs plus jeunes qu'elle. Mais cela, pensait-elle, était permis aux khanouns, les esclaves, seules, devant conserver leur taille svelte et la vivacité de leurs mouvemenls. Toute dame turque doit être majestueuse et de chair ojiulentc.

Ikmel avait une vaste poitrine et une vo-ixde bengali, lîien n'était plus harmonieux que son langage, et nul ne se lut imaginé que cette femme, au parler si doux, pût avoir des accents farouches à la moindre contrariété. Elle se transformait alors en véritable furie et méritait bien le litre brutal que les Ulémas donnent aux femmes : (ofrî-nissd ! la gente femelle.

LA KIIANOUN

De grands dangers planaient donc sur la pauvre Aïché. qui allait avoir à lutter contre toutes les épouses courroucées de Mourad, et qui ne se doutait point de la surveillance hostile dont elle était l'objet.

A chaque heure du jour, Ikmel, maintenant, venait interroger l'eunuque, et, lorsque le couloir était désert, son grand œil sombre appliqué à l'ouverture de la cloison, elle observait sa rivale.

— Ah! disait-elle à Soah, toujours triste et réservé, je saurai malgré toi le secret de ton amoureuse!...

— Je n'ai pas d'amoureuse... Je t'ai avoué ma faiblesse, mais je n'ai reçu aucun encouragement.

Aïché s'éUiit donnée à Michaël avec toute la fougue de sa nature ardente, elle savait qu'elle jouait son existence et ne redoutait point le châtiment, l'emme dans toute l'acception du mot, elle n'avait qu'un but : accomplir sa mission d'amour et devenir mère.

Être mère était son pUis cher désir, sa plus grande ambition. Elle ne se disait pas que. sans la maternité, le mariage n'existait ni civilement, ni religieusement et qu'elle allait prendre le pas sur les autres femmes .. Elle ne tenait point à la situation, ni à la fortune, sa seule ambition était d'avoir un petit être à chérir, à cou- ,"vrir de caresses tout le long du jour.

A défaut de Michaël, elle aurait son enfant, et ce serait une consolation dans son existence mclanculiquc.

L'Etreinte dangereuse.

— Mon cher amant ! je puis enfin te parler sans contrainte et te regarder avec adoration, afin d'emplir ma vue de ton image !

— Aïclié, sois courageuse! Tu sais que je t'aime plus que tout au monde et que tes souffrances sont les miennes ?

— Nul ne nous voit, Michaël, penche ton visage sur moi pour que je trouve tes lèvres.

— Ah ! que ton baiser est doux ! Aïché !...

— Viens plus près, viens, là, sur ce divan...

— L'on pourrait nous surprendre... Mourad, retenu au Palais, peut rentrer d'un moment à l'autre.

— Non ! donne-moi ta bouche... Encore ! Encore ! Les amants ont pu s'étreindre durant l'absence du

maître, mais leur ivresse a été de courte durée, et ils

lO» LA POIÎTE DE FELICITE

ont promis de chercher ensemble le moyen de se revoir plus librement.

— Pourquoi ne tàcherais-tu pas de venir me retrouver la nuit?... Elmass t'ouvrirait la petite entrée du haremlike, et nous aurions des heures pour nous aimer.

— L'eunuque veille à la porte... Ce n'est plus Soab. hélas !

— L'eunuque dort, sans doute. Il a le sommeil lourd, tu éloulTerais le bruit de tes pas.

— Et s'il se réveillait?...

Un éclair traversa les yeux verts d'Aïché.

— S'il se réveillait, tu le tuerais!

— Le crime seraiL découvert, et alors...

— Alors, nous aurions eu quelques heures de joie.

— Mais si l'on apprenait que j'ai commis le crime, je serais puni et je ne te verrais plus.

La jeune femme penchait la tête avec un soupir.

— C'est vrai... Il faut donc nous résigner à ne plus nous voir ?...

— Je chercherai, je trouverai peut-être autre chose.

— Oui, réfléchis, longuement!... 11 m'est imi)ossible de me faire à l'idée de cette séparation... Le sacrifice est au-dessus de mes forces !

— Ah! ma douce adorée! Pendant ces trois mois délicieux le ciel a répandu sur nous ses faveurs qu'il prodigue si peu. Il ne nous manquait rien pour avoir ce

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