INTRIGUE DE HAREM
« Son cher Michaël », murmura Ikmel, toujours attentive. Est-ce possible?...
Mais Aïché reprenait d'une voix claire :
— Si je ne le revois pas, il m'écrira ; il me la promis.
— C'est bien dangereux. On ne reçoit ici aucun message.
— Il a trouvé un moyen.
— Lequel?...
— Une jeune fille viendra me demander pour me montrer des ceintures brodées, des étoffes nouvelles... Il lui sera facile de parvenir jusqu'à moi... Vous comprenez ?...
— Oui, c'est ingénieux...
— Et sans danger.
— Quand cette jeune fille doit -elle se rendre au harem ?
— Je ne sais.
— Quel est son nom?
— Zekkié, je crois.
— Les ouvrières entrent librement et l'eunuque la laissera passer.
Ikmel s'était redressée avec un sourire de triomphe. « La messagère n'ira pas loin, pensa-t-elle, et j'apprendrai, enfin, ce que je veux savoir. »
Il lui était difficile de rester plus longtemps derrière
la cloison, car Hussein, l'eunuque qui avait remplacé Soab, revenait prendre sa place, après le repas du soir.
La khanoun s'éloigna donc et appela auprès d'elle Rouchen, Fatma et Nourmahal, les trois épouses, acharnées comme elle à la perte de la favorite.
Depuis le retour d'Aïché, l'esprit de ces femmes était oppressé i)ar un pressentiment de mauvais augure. En voyant Ikmel, il leur sembla que ce pressentiment recevait une terrible confirmation. Elles se pressèrent autour de la khanoun avec une fébrile impatience.
— Tu as appris quelque chose?...
— Comme lu es émue !
— Vite, renseigne-nous !
— Si vous parlez toutes à la fois, dit Ikmel, nous ne pourrons jamais nous entendre... Oui, il y a du nouveau, et ce que vous allez apprendre est vraiment inimaginable...
Elle répéta ce qu'elle avait entendu, sans en omettre un mot.
— Il faudra guetter la messagère.
— Certes, et lui prendre son billet.
— Ainsi, nous aurons des ])reuves de la trahison d'Aïché !...
— Le maître sera bien forcé de se rendre à lévidence.
ElU,s su iii(js:Mri-iil auiuLir de la klianoun avec une fébrile impatience. (P. 196.)
INTIUGUIÎ DE lIAIiEM
— ... Et de punir la coupable.
— Oui, dit Ikmel, mais est-elle vraiment coupable?... Je n'ai rien entendu de positif à cet égard.
— Nous l'apprendrons par la lettre.
— Ah ! je brûle d'impatience ! s'écria Fatma, qui mangeait des bonbons au gingembre, qu'elle avait apportés dans le creux de sa main.
Rouchen et Nourmahal, tendrement, se baisèrent aux lèvres. C'était leur manière de témoigner leur joie.
Le Sultan à la Mosquée.
Aïché n'avait pas revu son amant, et l'espoir, peu à peu, se retirait de son àme. Ce jour-là, appuyée sur l'épaule d'Elmass, elle regardait par le grillage discret du haremlike le va et vient de la rue. Un monde s'agitait bruyant, affairé; il y avait des flots de foule qui, seniRlant prêts à se heurter, se mêlaient et se confondaient sans secousses, au milieu d'un bruit assourdissant où rien ne ressortait de distinct. Les charrettes, les chevaux, les ânes, les voitures élégantes, emplies de femmes parées, se croisaient, cherchant à se dégager d'un triple rang de curieux.
• C'était un vendredi, et le padischa, en grande pompe, allait à la mosquée.
Le vendredi est pour les musulmans ce que le dimanche est pour les chrétiens et le samedi pour les juifs : un
202 LA rORTE DE FÉLICITÉ
jour saint entre tous que l'on consacre au recueillement et à la prière.
Jadis, le Commandeur des Croyants visitait chaque semaine une mosquée différente : Yeni-Djami, Sultan- Bayezid, TOsmanieh, Sainte-Sophie... Aujourd'hui, ces pratiques pieuses se sont beaucoup relâchées, et ce n'est que par faveur spéciale que le Maître des Maîtres se montre à son peuple prosterné.
Cependant, il faut bien encore, de temps à autre, faire acte de présence, car la vie d'un sultan est constamment menacée et Ton ne sait ce qui se passe au juste derrière les grilles mystérieuses du sérail.
Depuis quelque temps, des bruits inquiétants couraient dans Stamboul. Des musulmans parcouraient les rues en accusant les giaours d'attaquer les Turcs. Les troupes sortaient des casernes, se massaient dans certains quartiers, menacés, prétendait-on, par les Arméniens en révolte. Les soldats, exécutant des manœuvres tournantes, chassaient, peu à peu, les mutins des quartiers excentriques pour les réunir au centre de la ville, où des massacres, déjà, avaient eu lieu.
A Trébizonde, Erzeroum, Diarbékir, Sivas, de nombreuses exécutions s'accomplissaient chaque jour.
Les Arméniens barricadaient leurs portes, réunissaient leurs filles menacées de viol, et, tant bien que mal, organisaient la défense.
Par les faubourgs couraient des Gircassiens, des Turcomans,des Lazes chargés de butin de toute sorte dérobé aux assiégés. Les bazars avaient été saccagés, et les marchands fuyaient devant les coups de revolver. Le Sultan, entouré de flatteurs, plus décidés à augmenter leur fortune que celle du chef suprême, laissait faire, craintif ou dédaigneux. De lugubres courtisans développaient sa méfiance par le récit de complots imaginaires, et il restait seul dans sa lutte contre les passions et les faiblesses. Séparé de son peuple, on le tenait enfermé dans son palais, ignorant des périls, abusé sur la signification véritable des événements.
Le padischa, d'un tempérament sombre et mélancolique, se laissait aller à des anxiétés bizarres, à des craintes chimériques, des prostrations cérébrales, soigneusement amenées et entretenues par son entourage. Ses péels instincts de grandeur et d'autorité, peu à peu, se sont endormis; il n'a jamais eu auprès de lui le dévouement sincère et éclairé qui aurait pu le sortir de sa torpeur et le mener à accomplir de grandes et belles choses. Ses sujets, à son exemple, semblent vivre d'une vie différente de celle des autres peuples et se désintéresser de tout progrès social. Mais vienne la guerre, vienne l'instant de courir sus aux infidèles, aux ennemis du Prophète, tous les Turcs se transforment en soldais batailleurs, se lancent à la poursuite de
la victoire ou de la mort!... D'ailleurs, la mort n'existe pas pour le musulman. Cet état n'est qu'un voyage, une absence inconsciente, le passage d'un lieu dans un autre, l'entrée dans le ciel des houris aux voluptueux sourires...
Aïché, derrière les grilles de sa prison, regardait passer le cortège impérial dont les costumes militaires flamboyants, les chamarrures étranges formaient un si frappant contraste avec la sévère et sombre tenue du chef des Ottomans.
Le coup d'œil était vraiment féerique, et la jeune femme admirait le rayonnement de toutes ces magnificences qu'elle n'avait vues que rarement.
L'allure martiale, souple et Hère des troupes, qui formaient la haie depuis les portes du sérail jusqu'à celles de la mosquée, dont, au dernier moment, Sa Majesté avait fait choix, la foule ondoyante et multicolore, avec les férédjés de nuance vive des femmes et les vêtements gracieux des enfants, toute cette cohue étrange, illuminée par le soleil oriental d'un éclat si pur, composait un spectacle unique qu'on ne se lassait pas de contempler.
En traversant ainsi la ville, visible pour tous, le Sultan, de temps à autre, signait un certificat d'existence,
car la mort cheminait mystérieusement dans l'ombre du palais et fauchait les plus illustres chefs. Les vizirs, les pachas, les hauts officiers, si plastronnes d'or qu'ils semblaient porter cuirasse, se rendaient donc à la mosquée pour y accomplir les pantomimes bizarres de la prière orientale.
Sa Majesté, un peu voûtée, le regard sombre, la mine contrainte, avait un aspect maladif et âgé. L'on ne se figurait guère cet homme débile à la tête d'un harem de plus de quinze cents femmes ! — Il est vrai que ce nombre comprend les musiciennes, les dames du corps de ballet, les artistes, les coiffeuses, les liseuses, les esclaves blanches et noires et toutes les filles chargées des gros travaux.
A la tête de l'élément féminin se trouve la sultane Validé, ou mère du sultan ; puis viennent la Hasnadar- Ousia, grande maîtresse du trésor, la Bache-Kadine. ou première femme, les trois autres kadines, la, Bache-lkbal, ou première favorite, quelques autres préférées ou ikbals de moindre importance, les gieuzdés, ou demoiselles aspirantes à la couche impériale, les soupirantes sous Vœ'il,, les kadines r/fendis, mères de princes ou princesses impériales. Une douzaine de grandes dames ont le titre de kal/as, ou maîtresses, et possèdent de nombreuses élèves, chargées de veiller au bon ordre de la rfaïm, maison particulière des kadines etdes favorites. Il y
a aussi des maîtresses de garde-robe, des verseuses d'eau et de café, des distributrices de sorbets et de confitures, des glisseuses, des marcheuses, des endormeuses, des allumeuses et des voluptueuses de toutes les heures.
Quel est l'homme qui résisterait à tant de grâces tentatrices?... Faut-il s'étonner de l'attitude fatiguée, de l'air fiévrieux, dolent et désenchanté du Padischah?... Une telle existence doit mener à la satiété suprême, au dédain, au mépris absolu de toute joie terrestre !
La favorite d'une nuit d'amour pénètre dans la couche auguste de son divin maître par les pieds du lit. Rampant comme une couleuvre, elle baise d'abord la couverture, la porte à son cœur et à son front, puis, la soulevant délicatement ainsi que le drap, elle se glisse lentement dans le lit. Une fois la place conquise, elle cherche, par tous les moyens imaginables, à réveiller les sens engourdis de l'impérial époux. Lorsqu'elle a obtenu, au prix de mille peines, le résultat rêvé, elle éteint les flambeaux et se livre au plaisir délirant d'une telle victoire !
De cette séance voluptueuse peut résulter la gloire de devenir mère d'un sultan ; aussi, n'est-ce point une mince affaire pour la femme qui est ainsi appelée à jouir des faveurs de son souverain !
Mais, hélas! à force de respirer tant de lis immaculés, tant de roses virginales, les fleurs les plus suaves
perdent leur attrait pour le jardinier d'amour qui se meurt d'ennui au fond de son doux parterre. Aïché vit passer le Padischah, sombre, et nostalgique, au milieu de ses officiers dorés et bedonnants. Les vizirs, les pachas, les beys, les hauts officiers l'escortaient dévotement, au cri de : « Vive le Sultan! » poussé en turc par les soldats avec un réel enthousiasme. Aïcha remarqua aussi son seigneur et maître, Mourad pacha, ballotté sur un cheval noir qu'un esclave tenait en bride. Il suivait de près le Sultan, monté sur une admirable bête, harnachée de pierreries et adornée du chiffre impérial.
Mourad eut un sourire extasié pour la fenêtre de la jeune femme qu'il devinait derrière les grilles, et tout le cortège, bientôt, disparut au tournant de la rue.
Alors, Aïché, avec un soupir, reprit sa pose alanguie sur Je divan, et, fermant les yeux, se plongea dans ses rêves.