LA MESSAGÈRE
au hasard quelques chiffons d'argent et d'or, destinés à envelopper la lettre du médecin. Persuadée qu'on lui tendait un piège, elle serra plus étroitement le mince paquet contre son sein.
— Tu ne veux pas me montrer tes étoffes ? demanda Ikmel d'une voix qui commençait à trembler de colère... Pourquoi donc es-tu venue?...
— Je n'ai pointée qu'il vous faut, murmura la jeune fille... Laissez-moi me retirer.
Elle faisait un pas vers la porte, mais la kadine lui barra le passage.
— Tu mens, et je ne suis point dupe de ta supercherie... Donne-moi les tissus que tu gardes si précieusement contre ton cœur !...
— Non.
— Songe que tu es seule avec moi, que tes bras sont faibles et que les miens sont forts. Je puis te prendre ce que tu me refuses.
— Vous ne toucherez point à ce qui est à moi.
— Tu crois?...
— Ah ! supplia Zekkié, perdant la tête, vous êtes juste et bonne, vous comprendrez que...
— Oui, reprit Ikmel, avec un sourire ironique, je comprends que tu sers les amours coupables d'Aïché, et que ces belles étoffes contiennent, sans doute, un billet du galant!...
Elle avait mis sa main nerveuse sur le bras de la jeune fille et lui enfonçait ses ongles dans la chair, puis, d'un geste brusque, elle saisit le petit paquet que Zekkié, cependant, ne lâcha point.
Une lutte, alors, commença entre les deux femmes, lutte inégale dans laquelle la fillette devait succomber. Écrasée par le mépris de Mourad, pleine de rage après avoir appris les intrigues d'Aïché, la kadine était dans un état d'exaspération difficile à exprimer. Elle ne pouvait s'expliquer la domination que la favorite exerçait sur tous ceux qui rapprochaient: sur le pacha, sur les esclaves, sur les eunuques qui, pour elle, oubliaient leur haine habituelle de la femme. El puis, il s'était passe une chose extraordinaire et qui n'avait pas peu contribué à augmenter sa colère. Par certaines paroles entendues derrière la cloison, elle avait compris que sa rivale était enceinte. Or, comment Mourad, qui n'avait jamais fécondé ses épouses légitimes, avait-il pu réussir dans un âge aussi avancé à réaliser ses désirs paternels?... Cet enfant qui allait naître, n'élait-il pas plutôt le fruit (le rcialions couj)ables ?... Il lui imj)urtait de dévoiler la trahison au maître, de lui ouvrir enfin les yeux sur l'indignité de ses préférences !
A cette heure unique, dans la situation nerveuse oîi elle se trouvait, elle était soutenue par une force surhumaine. Elle n'avait affaire qu'à une enfant
Tirant im poignard de sa ceiiitnro, -lie en frappa la jeune lille. (P. 219.)