LA MESSAGÈRE
débile, et une minute de calme, de raison, aurait détruit sa colère redoutable ; mais l'action se précipitait ; elle était entraînée par la violence même de ses impressions et ne savait plus guère ce qu'elle faisait.
Tirant un poignard de sa ceinture, elle en frappa la jeune fille qui s'affaissa avec un gémissement.
Pourtant, Zekkié se défendait encore. Elle remarqua que la physionomie de la kadine changeait d'expression ; elle sentit ses mains écrasées comme dans un étau et poussa un nouveau cri plaintif ; puis, violemment foulée aux pieds, elle vit Ikmel qui déployait les étoffes qu'elle avait apportées, et qui en retirait la lettre du médecin.
Alors, fermant les yeux, vaincue par l'épouvante et la douleur, elle perdit connaissance.
Tout est découvert.
Cependant, Ikmel avait frappé aux portes des trois autres khanouns.
— Nourmahal, Fatma, Rouchen, venez vite! Il s'agit de notre salut à toutes. C'est notre avenir qui se joue, en ce moment, défendons-nous!
r^ourmahal et Rouchen, à peine vêtues, les lèvres chaudes de baisers, avaient suivi leur doyenne; Fatma, curieusement, soulevait sur le tapis les vêtements de la petite Zekkié.
— C'est une nouvelle esclave que tu viens de châtier?
— Oui, dit Ikmel, cette enfant est coupable, et nous chercherons, tout à l'heure, le moyen de la punir plus sévèrement.
— Mais, elle ne bouge plus. Ne trouves-tu point le châtiment assez complet?...
— Sa robe est pleine de sang, murmura Fatma, et ce poignard tout rouge!... Voulais-tu donc la tuer?...
— Non, répondit Ikmel. car elle n'a pas assez souffert. Elle expiera, plus tard, soyez tranquilles!... Mais, auparavant, nous avons à nous occuper de choses plus graves...
— Quelles choses?...
— Notre avenir est compromis, je vous l'ai dit. Le maître veut nous chasser.
— Nous chasser, et pourquoi?
— Pour mettre Aïché à notre place, et lui faire une existence d'amour et de luxe.
— N'est-elle point déjà la favorite?...
— Vous ne comprenez donc rien ! s'écria Ikmel avec fureur. Cette femme va être mère.
— Mère?...
— Oui, mère d'un enfant qui n'est point de Mourad...
— Oh ! gémirent les kadines, en se voilant la face... Un enfant qui n'est point de Mourad!... Est-ce possible?...
— Et, demanda Nourmahal, avec son mystérieux et inquiétant sourire, cette jeune fille, que tu as frappée, était la messagère des amants?...
— Oui.
— Dis-nous le nom de l'homme qui est entré ici?...
— Vous le connaissez toutes.
— Nous le connaissons?...
— C'est Michaël, le médecin du harem.
— Michaël !
Les jeunes femmes, avec stupeur, regardaient la khanoun qui jouissait orgueilleusement de leur émoi.
— Oui, c'est le thabib, affîrma-t-elle, vous savez bien que tous ces Arméniens sont les ennemis acharnés des Musulmans. Et ce n'est point au moment où on les persécute qu'ils oublient leur haine.
— Le médecin est l'amant d'Aïché !
— Depuis de longs mois, sans doute. Mourad a mis en lui toute sa confiance ; il l'a chargé particulièrement de veiller sur la personne de la favorite, et cette mission a comblé les voeux des coupables. Mais Michaël a combattu pour les siens ; il s'est trouvé pris dans l'échaulTourée d'Has-Keui près de la mosquée d'Eyoub. Il est blessé, et, ne pouvant venir, il écrit à sa belle.
— Oh ! montre-nous la lettre !
Ikmel écarta ses compagnes d'un geste brusque. Ses épais sourcils se rejoignirent comme des serpents irrités.
— Êtes-vous décidés à me servir?...
— Ta cause est la nôtre !
— M'obéirez-vous aveuglément dans mes projets de vengeance?...
— Oui, oui, nous t'obéirons ! déclarèrent les kha-
nouns, heureuses de cet incident qui rompait la monotonie de leur existence.
— Vous le jurez sur le Koran?...
— Nous le jurons.
— Alors, approchez-vous, je vais vous lire la lettre du thabib ; ensuite, nous nous occuperons de la fille qu'il faut supprimer, car elle préviendrait son maitre.
— Tu veux tuer cette enfant?... s'écrièrent les khanouns avec épouvante.
— Cela sera peut-être nécessaire.
— Ne pouvons-nous l'enfermer dans le harem?...
— La mort est plus sûre.
— ■ Non, non, implora Fatma, trouvons autre chose... Un crime est trop lourd à porter...
Ikmel, sans répondre, ouvrit la lettre de Michaël et lut d'une voix chevrotante d'émotion, tandis que les femmes, curieusement, se penchaient sur son épaule :
« La fillette que je t'ai annoncée, ma chérie te portera ce billet. Elle te dira que je t'adore, que toutes mes pensées t'accompagnent et que, loin de toi, je souffre cruellement. Elle te dira tout ce que je ne puis écrire, car j'ai été blessé dernièrement en défendant mes frères et mon bras se fatigue vite. Tu peux avoir confiance, ma bien-aimée; en ouvrant ton cœur à cette amie dévouée, tu l'ouvriras à moi-même. Soigne-toi pour
99ri
notre amour, pour l'enfant qui va naître et que je voudrais déjà presser dans mes bras! Depuis trop longtemps,
hélas 1 obligé de garder le lit, je n'ai pu te voir, malgré les invitations de Mourad que ton état inquiète ; mais,
dans trois jours, je pourrai sortir et je me rendrai au haremlike. Plains-toi de nouveaux malaises et fais en sorte que nous soyons seuls.
« Je ne puis plus écrire, mon adorée, mais je t'envoie toutes mes tendresses et tous mes baisers.
(( Ton MiciiAEL. »
Les khanouns ne pouvaient en croire leurs yeux ni leurs oreilles.
— Il n'y a plus à en douter, dit Rouchcn, le médecin est l'amant d'Aïché.
— Il a trahi doublement.
— Et c'est un Arménien. Son compte est bon, murmura Ikmel, qui conslraisait mentalement tout un plan de vengeance.
— Qu'allons-nous faire de cette lettre ? demanda Fatma, qui n'approuvait guère les mesures excessives, étant d'un tempérament indolent et lympathique.
Nourmalial glissait un regard aigu entre ses paupières demi-closes. Houclien tortillait une boucle rousse de ses cheveux défaits.
— Il faudra, dit Ikmel, après un silence, remettre cette lettre à Aïché. Sans méfiance, elle attendra le médecin, et Mourad, prévenu, agira au mieux de son ressentiment.
— Oui. murmura Nourmahal, mais il faut une messagère.
— Ma nouvelle esclave en tiendra lieu, répondit Rouchen, c'est une enfant qui suivra fidèlement mes indications.
Nourmahal, plus tendrement, serra son amie contre son cœur pour la récompenser de cette heureuse inspiration, et Fatma ayant découvert une boîte de bonbons, en prit trois à la fois, puis se laissa choir mollement sur le divan avec un soupir heureux.
— Aidez-moi à cacher cette fille, dit Ikmel qui poussait du pied le corps inerte de Zekkic.
— Son sang a rougi le lapis... Elle est peut-êLrc morte?...
Nourmahal palpa la poitrine de la fillellc. mit un petit miroir sur ses lèvres.
^— Elle n'est qu'évanouie. Tout à, l'heure elle rejircndra connaissance.
— Traînons-la dans ce cabinet. Il ne faut pas qu'on la trouve ici. Il ne faut pas qu'on puisse nous soupçonner de meurtre.
Et la kadine ouvrit la porte d'un réduit obscur, où Rouchen et Nourmahal jetèrent Zekkié avec le lapis qu'elle avait leint de son sang.
Et la kadinc ouvrit la porte d'un ri'duit obscur... ^P. 227.)
Les Massacres.
Dans SlamboLil on égorgeait les Arméniens. Des bouchers musulmans et un comptable de l'arsenal, qui, à Ilas-Keui avaient constitué une sorte de comité du crime, trouvaient des raffinements de cruauté inédits. Les victimes étaient amenées sur l'étal où on leur trauciiait les mains et les pieds avant de les assommer avec des 'snpas (lourds Inilons fabriqués pour cet usage}.
Les sopadjis écrasaient la tète des hommes, la séparaient du tronc et la jclaicnl aux chiens errants des vieux quarliers ; les femmes, affolées, suppliaient les bourreaux de leur faire grâce, s'agenouillaient dans le sang, gémissant et pleurant.
Les cimetières se gonflaient de corps, mal enterrés; les ondes de la Corne d'Ur laissaient flotter des cadavres livides, et personne àConstantinople n'osait plus toucher au poisson.
;'t53ia6
Michaël, étendu sur son lit de souffrance, entendait passer les bandes meurtrières. Près de lui, les assommeurs faisaient sauter les serrures et les grilles, saccageaient les maisons, éventraient les ballots de marchandises, emportaient les meubles précieux, les bijoux et les valeurs. Des portefaix, traînant les morts, les jetaient à l'eau ; d'autres les emportaient sur de grandes charrettes pour les enfouir au cimetière de Schichli.
Tout le long de la grande rue de Péra l'on pouvait voir passer les voitures rouges d'où pendaient des mains et des têtes qui laissaient derrière elles une pluie de meurtre. Le ruisseau de la rue des Maltais roulait à gros bouillons une onde sanglante qui clapotait sur les pierres, écœurante et tiède.
Des femmes, en chemise, sortaient des maisons mal famées et s'offraient aux soldats , au seuil de leur demeure, pour stimuler leur zèle. D'un bras chargé de bijoux elles indiquaient les fuyards, et applaudissaient à chaque coup bien dirigé.
Michaël écoutait les rumeurs affreuses, les sanglots des victimes, les hurlements des bourreaux, les ricanements rauques des courtisanes, et il s'épouvantait de la longue absence de la petite Zekkié qui lui avait promis de rapporter des nouvelles du harem. >
Maintenant, la nuit tombait sur les scènes de carnage,