LES MASSACRES
les clameurs diminuaient, les maisons se refermaient sur les couples abjects de crime et de luxure. Bientôt, l'on n'entendit plus que la plainte des agonisants, mêlée aux aboiements des chiens rassemblés autour des cadavres. Le médecin, sur son lit fiévreux, s'agitait, plein d'angoisses. Pourquoi Zekkié n'était-elle point auprès de lui? Avait-elle été massacrée avec les Arméniens de son quartier? Un chef l'avail-il prise pour en faire son esclave? Mourad la tenait-il captive, ayant appris le secret des amants?... De toutes les hypothèses qui se heurtaient dans son cerveau, celle à laquelle il revenait le plus facilement, c'était que Zekkié avait été enlevée et enfermée i»ar les assommeurs, car ils épargnaient les femmes jeunes et jolies.
Michaël, le lendemain, bien que ses blessures le fissent -toujours soutîrir, voulut se lever, dédaignant les protestations du domestique qui le soignait et qui l'assurait qu'après une attaque aussi violente, il était dangereux de sortir.
Le médecin n'écoutait rien, tout entier à l'espoir de retrouver Aïché. Son être entier tressaillait à cette pensée. Il sentait bien ([ue, par ses conseils, par ses exhortations, il déciderait la jeune femme à feindre encore, à patienter jusqu'à la fuite prochaine. Il voulait racheter ses tristesses par la plus obéissante servitude ; il ne serait auprès d'elle qu'abnégation et dévouement;
il subirait tout pour vivre uniquement avec elle et son enfant.
Elle avait appartenu à un autre, il est vrai, et d'autres baisers avaient profané ses lèvres. Mais était-ce sa faute? Devait-elle expier le crime de sa destinée?... devait-elle porter le poids d'un châtiment injuste?... L'adultère est dans le cœur, plutôt que dans les actes. Elle avait cédé à Mourad, ne pouvant faire autrement, mais, toujours, son esprit et sa chair s'étaient révoltés, avaient tressailli d'un dégoût profond... Cette idée de partage troublait quand même le médecin; pourtant il devait la supporter sans se plaindre. Il chasserait ses pensées jalouses, il serait l'ami et le père, car il ne voulait pas qu'un autre portât ce titre près de son enfant ; il voulait l'affection tout entière de ce petit être qui lui devait tout.
Cependant, comme il s'appuyait à un meuble, étant encore très faible, la blessure qu'il portait au bras se rouvrit et des flots de sang s'en échappèrent, Michaël arrêta l'hémorragie, tant bien que mal, mais ses forces le trahirent et il retomba sur son lit.
C'est alors que son domestique lui remit une lettre d'Aïché. La jeune femme remerciait son amant du tendre message qu'il lui avait envoyé, elle lui donnait rendezvous pour le surlendemain, et lui faisait espérer que personne n'assisterait à leur entrevue. La petite Zekkié,