LES QUATRE KADINES
Arméniens massacrés, des soldats ivres l'avaient battue et dépouillée; elle était presque nue et meurtrie decoups... Mourad la prit, la recueillit, en fit la souveraine de son harem; hélas! depuis l'arrivée de cette maudite, les autres femmes n'existent plus... Mais cette créature est atteinte de la nostalgie de la fange. A peine est-elle sortie de la misère, qu'elle mord la main qui la soigne, affirme sa haine monstrueuse, et, pour se venger de l'homme qui l'a sauvée, se donne à un amant ! »
La khanoun, ainsi, cherchait à justifier sa conduite; et sa colère, fouettée par de perfides raisonnements, ne connaissait plus de bornes.
Comme une lionne, elle arpentait la chambre en tous sens, tandis que Nourmahal mordillait les tresses rousses de son amie et que Fatma, pour activer la digestion des sucreries qu'elle avait ingurgitées, roulait de blondes cigarettes.
Ikmel, après un moment de répit, reprenait d'un sauvage accent ses plaintes et ses menaces. La passion de la vengeance la transformait ; elle était superbe de courroux et de haine.
Les femmes, qui n'ont pas, comme les hommes, les ambitions à satisfaire, la carrière à poursuivre, les luttes du dehors pour vivre et parvenir, ont besoin d'une certaine issue, d'une certaine dépense de leur activité bataillante et nerveuse. C'est ce qui explique l'âpre
plaisir qu'elles éprouvent aux souffrances de leur mari, de leur amant ou de leur rivale. Elles ont parfois du génie pour imaginer, envenimer, dramatiser ces terribles duels d'intérieur où l'on se bat avec des épingles pleines de venin. Leur sang, à ce jeu, bouillonne et s'échauffe ; elles ne connaissent plus ni mesure, ni pardon.
Les femmes turques, surtout, sont sujettes à des frénésies inconcevables. Leur voix, habituellement si douce dans son gazouillis enfantin, devient rauque et déchirée; les mots les plus injurieux sortent de leurs lèvres peintes, elles se livrent à tous les désordres d'une fureur démente qui peut aller jusqu'au crime.
Ikmel était une de ces natures féminines qui ne s'apitoient que pour le mensonge. Elle avait des larmes pour les assassinats, les suicides, racontés dans les livres, les naufrages lointains et les histoires de harem inventées à plaisir; pour ce qui l'entourait, pour les êtres associés à sa vie, elle montrait des duretés, des sécheresses, des inflexibilités déconcertantes.
Comme ses compagnes, d'ailleurs, elle ne s'occupait guère que du soin de sa personne, mais elle avait besoin d'un stimulant de gaîlé bouffonne dont elle s'amusait comme d'un joujou bruyant.
Son appartement contenait plusieurs grandes poupées qu'elle maquillait et parait à son image. Elle les posait auprès d'elle, leur parlait et les interrogeait, comme si