‹ La porte de félicité: romanChapitre 30 sur 34 · LES QUATRE KADINES · texte numérisé non relu

LES QUATRE KADINES

elles eussent été des créatures vivantes. Rouchen,Fatma et Nourmahal, dans leurs visites, apportaient, parfois, des poupées semblables, couvertes d'étoffes prestigieuses et de joyaux. C'étaient, alors, des jeux et des rires que les esclaves venaient partager et qui duraient des journées entières.

Cependant, la petite Zekkié, quoique épuisée par le sang qu'elle avait perdu, sortait de son évanouissement dans le réduit où on l'avait jetée; des éclats de voix arrivaient jusqu'à elle et un cauchemar se détachait du fond noir qui barrait sa pensée. Ce rêve qu'elle faisait était une imagination étrange qui l'avait tourmentée, les yeux grands ouverts, lorsque, avec sa nature trop impressionnable, elle avait écouté le récit des derniers massacres, et que passaient, en hurlant, les bandes rouges des bourreaux. Elle voyait tomber des femmes et des enfants ; une mère se battait comme une louve pour défendre ses petits. Des gens rôdaient le long des rues ainsi que des bêtes lâchées, en quête d'une proie. Toutes les classes se mêlaient ; un homme riche, un haut fonctionnaire pleurait au cou d'un ouvrier ; dans un coin Michaël et Aïché agonisaient aux bras l'un de l'autre.

Elle se complaisait, elle descendait dans l'horreur des moindres détails. Des hurlements traversaient les ténèbres, la voix d'Ikmel, à côté, semblait rugir comme la tempête. Mais, ce dont elle souffrait, surtout, c'était

du froid et du manque d'air. Jamais elle n'avait eu si froid ; un voile glacé l'enveloppait, une humidité lourde pleuvait sur sa tête. Et elle étouffait avec cela, il lui semblait qu'une voûte soudain s'écroulait près d'elle que des pierres la meurtrissaient et l'écrasaient.

Son rêve continuait moins tragiquement, car son cerveau peu solide mêlait la fiction à la réalité. Les yeux démesurément ouverts, elle regardait dans les ténèbres, tâchant d'apercevoir un trou, une fente, une goutte de lumière. Tout à coup, la perception des choses lui revint, elle se rappela son entrée dans le haremlike, son entrevue avec Ikmel, la colère de cette femme, ses emportements, ses injures, et, en mettant la main sur sa poitrine, elle sentit sa blessure et la tiédeur du sang qui coulait encore. Sa chemise, ses vêtements en étaient imprégnés ainsi que le tapis dans lequel on l'avait roulée.

La jeune fille, péniblement, se dégagea, se releva sur les genoux et colla son oreille contre la porte.

La Réponse d'Aïché.

A ce moment, l'esclave revenait avec une lettre d'Aïché.

— Ah ! s'écria Nourmahal, la réponse ne s'est pas fait atteadre. Le thabib sera bien heureux ! Que dit ce ioli billet?...

Ikmel froissait nerveusement le papier mince.

— Prends garde, dit Rouehen, il faut ouvrir l'enveloppe avec délicatesse et la refermer de même. Ce ne sera pas difficile, elle est à peine close.

La khanoun déploya la lettre et lut avec des ricanements.

Aïché se rendait au désir de son amant et lui fixait un rendez-vous pour le surlendemain.

« Viens, écrivait-elle, Mourad est sans défiance ; il « ne nous importunera pas de sa présence. J'ai inventé

« une maladie nouvelle, afin de pouvoir rester plus « longtemps avec toi.

« Celle qui t'adore. »

Rouchen et Nourmahal, folles de joie, s'étaient prises par la taille et tournaient en chantant dans la pièce, faisant cliqueter leurs bijoux et les sequins de leur coiiTure. Fatma, à plat ventre sur le divan, battait la mesure avec ses talons.

— Celte fois, nous la tenons !

— 11 faut prévenir Mourad pour qu'il surprenne les coupables.

— Ikincl Uii moiilrera cette lettre, dit Nourmahal, f)uis l'esclave la ])orlcra au thabib (iiii viendra certainement au rendez-vous.

— Comme c'est simple ! lit Houchcn.

— Oui, appuya l'alnui, c'est si peu compii(iii('' que je doute de la réussite. On peut nous trahir.

■ — Nous trahir? demanda Ikmcl, menaçante, qui donc ici oserait défendre cette femme?...

— Je ne sais... rcunu(]ue, peut ùlrc.

La khanoun eut un mystérieux sourire.

— Je suis sûre de Soab.

— Ah ! Tu as donc pris dans son cœur la place d'Aïché? Tous mes compliments, fit Nourmahal, moqueuse.

LA RÉPONSE d'aïché 247

— Si lu n'aimes jjas les hommes, n'en délourne pas les autres.

— Oh! les hommes, murmura Rouchen... un eunuque l'est si peu.

— Il y a eunuque et eunuque.

On venait d'apporter des plateau.v chargés de lasses minuscules el de friandises. Le café brun dans les porcelaines légères dégageait un pénétrant arôme. Le rose transparent des pâtes s'étalait à côté du jaune citron et du vert pistache d*es sirops et des glaces.

Les kadines s'cnfarinaicnt les doigts aux pâlisseries, puis les essuyaient à de petits carres de mousseline brochés d'or. Falma, qui avait déjà vidé un sac de bonbons, mangeait de tout en buvant du sherbet et du jus de cerise qu'elle puisait dans une grande coupe avec une cuiller d'ivoire. Rouchen et Nourmahal mordaient AU mémo fruit, les lèvres rapprochées comme dans un désir de baiser.

Ikmel, cependant, s"élait levée pour montrer à Mourad la lettre d'Aïché. A la porte, elle trouva Soab, immobile et grave.

— Soab, dit-elle, va prévenir son Excellence Mourad pacha, que sa très humble servante Ikmel, désire lui parler.

— Ahl murmura le jeune homme, voici donc l'heure de la vengeance ?...

— Tu nous as entendues?...

— Oui, et je connais vos projets.

— Je n'ai rien à craindre de toi, puisque tu es avec nous ?

— Je suis avec vous, dit l'eunuque d'une voix sombre.

— Comme nous, tu désires que justice soit faite?...

— Je le désire.

— Va donc accomplir ta mission.

Dans la demi-nuit du couloir, une filée de lumière blanche s'échappant d'une lucarne tombait de haut sur le jeune homme qui baissait les yeux pour cacher sa pensée. Il ne voulait pas voir le regard singulier, implorant et dompté de la khanoun qui le caressait dans l'ombre. On eût dit que ce brusque consentement, dont elle ne supposait pas son amant capable, cette mort d'Aïché qu'il venait de décider, comme elle, et dont ils sentaient tous les deux le froid sur la face, lui avaient mis au cœur des humilités libertines et reconnaissantes.

— Soab, dit-elle dans un murmure, je t'attendrai cette nuit, comme la nuit dernière. Tu viendras, n'est-ce pas?

— Oui, répondit le jeune homme avec indifférence. Et il s'éloigna pour aller prévenir le maître.

Soab, dit-elle dans un muriuui-e, je t'attendrai cette nuit connue la nuit derniri-e. (P. 248.

Les Pjeurs du vieil homme.

La khanoun, lorsque Mourad se fui rendu à son appel, joua cette adorable comédie de la passion amoureuse qui prend toujours auprès des vieillards. Pendant une heure elle fut chatte, panthère, couleuvre, elle fut femme, enfin. Puis, quand elle vit se fondre, sous ses caresses savantes, sous ses agenouillements, ses pleurs de volupté et ses baisers pervers la volonté de l'homme, elle montra la lettre de sa rivale et exigea la vengeance.

Pour Mourad, ce fut un écroulement.

— Ah 1 gémit-il, ils m'ont trompé tous les deux!... En Michaël j'avais mis toute ma confiance, Aïché avait tout mon amour!... Quoi ! ces grands yeux verts si doux! cette bouche si petite ! cette figure si candide ont pu mentir à ce point?... Et l'enfant que je croyais de moi! L'enfant que j'adorais déjà comme une joie du Très Haut, une bénédiction du ciel d'autant plus chère qu'elle était plus tardive !

— Il faut oublier tout cela.

— Hélas!

— Tu as tes autres épouses qui te consoleront de ce mauvais rêve.

— Ma tête et mon cœur souffrent infiniment!... Je crois que mon cerveau se dérange, tant la surprise est affreuse!... Et que sera l'avenir, s'il ne me reste plus la moindre illusion?... Aïché ne m'aime i)lus! M'a-t-elle jamais aimé, d'ailleurs?... Au commencement sa soumission n'était que le contentement de la situation nouvelle, le plaisir d'une vie large et heureuse, d'une constante adoration de sa beauté.

— Celle femme était une esclave indigne de tes faveurs.

— Je l'aurais épousée, avoua naïvement le pacha.

— Oui, dit Ikmcl avec amertume, et tu m'aurais répudiée.

— Pardonne-moi ! sanglota Mourad, j'étais possédé d'amour ; en dehors de sa splendeur, rien ne me touchait plus.

— Je te pardonne, dit Ikmel avec dédain, mais tu puniras la coupable. Aucun supplice ne sera assez terrible pour elle ! Il faut qu'elle souffre dans son âme et dans sa chair; il faut qu'elle expie tout le mal qu'elle a causé.

— Elle expiera.

Ikmel, avec des soupirs et des murmures joyeux, se remit à caresser le vieil homme. Jamais elle n'avait

montré autant de délicatesse et de science amoureuse. Lui, le cœur torturé par la jalousie et le désespoir, se laissait faire, trouvant dans cette tendresse agenouillée une certaine consolation.

— Oh! dis-moi, reprit la khanoun, comment tu te vengeras?... Quelle est la torture que tu trouveras pour cette infâme?...

— Je la surprendrai dans les bras de son amant et je la poignarderai.

Mais Ikmel eut une moue désapprobatrice.

— Ce sera trop vite fait, vraiment. Pourquoi ne pas la coudre dans un sac avec un chat et un serpent, comme cela se pratiquait jadis pour les épouses indignes?... Les eunuques, à la nuit, iraient la jeter dans le Bosphore. Cette vengeance, Mour^d, serait digne de toi.

Le pacha, repris par d'ardents souvenirs, ne se sentait plus le courage de Taction. Ses yeux ronds s'étaient voilés, des larmes coulaient des paupières flétries.

— Oh ! fit Ikmel, avec indignation, voilà toute ta colère !

— Je l'aimais tant !

— A quoi sert-il donc d'être fidèle, puisque la plus indigne des créatures provoque un tel émoi !... Tu m'aurais répudiée, sans hésitation, et ma souffrance n'aurait pas réveillé en toi un sentiment de pitié. Qu'a donc cette femme pour te bouleverser ainsi?...

— Le sais-je? avoua ingénument le vieillard. Elle est peut-être la dernière erreur de ma vie, la dernière clarté d'un crépuscule qui va bientôt sombrer dans la nuit close.

— N'as-tu pas tes autres femmes?

— Je comprends maintenant que jamais je ne serai père!... Pourquoi m'avez-vous enlevé ce rêve si doux, cette illusion qui ensoleillait mon existence?...

— Tu aurais préféré demeurer dans le mensonge et subir la honte du partage?...

— Je l'aurais ignoré, et j'aurais pu être heureux. Ah ! femmes maudites ! qui m'avez forcé de voir un crime où je ne voyais qu'une promesse de bonheur!... La femme, a dit le prophète, est le mauvais ange de l'homme. Elle n'a été mise sur la terre que pour sa damnation !

Mourad, en dix minutes, avait vieilli de dix ans. Ce n'était plus qu'une loque humaine balayée par la tempête.

Les médecins prétendent combattre les affections I)hysiques, mais, aux causes de l'esprit, ils perdent pied. Au delà de la chair, des muscles, des nerfs, sur la lisière du corps et de l'âme, dans ces limbes, dans ces courants qui vont de l'action d'une chose morale à la sensation de l'effet matériel, quel abîme, quel monde à étudier?,.. Qu'est-ce que la pensée?... La crémation du sang, un feu qui consume la charpente humaine et ne laisse dans le corps que des charbons !

— Alors, (lit Ikmel, de plus en plus méprisante, tu renonces à la vengeance?...

— Je veu.x voir.

— Voir ton esclave dans les bras du thabih? Cela sera facile. Tu connais l'heure du rendez-vous? Feins une absence et présente-toi à l'improviste dans la chambre d'Aïché.

— Je n'ai jamais surpris entre eux le moindre signe d'intelligence.

— Parce que tu annonçais ta venue, et qu'ils étaient sur leur garde. Au kiosque d'été ils se sont dédommagés de leur contrainte avec la complicité d'Elmass et de Naïmé.

— Tout le monde s'entendait pour me tromper!

— Non, tes épouses légitimes demeuraient fidèles et soumises. Tu plaçais mal ta confiance, voilà tout.

— * Que faire?...

— Je te l'ai déjà dit. Tu surprendras les amants et tu les tueras.

— Je les tuerai, répéta Mourad comme un écho mélancolique.

— Pour moi, je vais, si tu daignes me le permettre, faire porter cette lettre au thabib par une de mes esclaves.

— Quoi, tu veux?...

— C'est indispensable, car, autrement, il pourrait

avoir des soupçons. Quant à l'envoyée de Michaël, nous la ferons disparaître.

— C'est une esclave?...

C'est une Arménienne, une fille publique. Nous nous en débarrasserons- pour empêcher toute trahison. Mourad passa la main sur son front,

— Il me semble que je poursuis un cauchemar insensé... Où est la vérité? Oh est l'erreur?...

— Abandonne-toi à celle qui t'aime; elle saura te guider et te consoler, car son amour est sans rancune

Ikmel, profitant de la prostration du pacha, parla aussi des intentions perfides de l'Arménien. Elle le montra, soutenu par tout un parti ennemi du Sultan, travaillant à l'asservissement de l'Islam au profit de la chrétienté, réclamant, non des droits, mais des privilèges qui auraient pour premier efîet de renverser les positions des gens au pouvoir et de le mettre, lui, Mourad, sous une dépendance humiliante.

Les Arméniens, Michaël en tête, avaient pris les armes, et, après avoir commis de nombreux méfaits, menaçaient les chefs du gouvernement en se disant victimes du fanatisme turc.

Ikmel parla des passions religieuses et politiques, de la haine sociale, des dangers financiers, tâchant de déchaîner, chez le musulman, tous les sentiments qui pouvaient pousser au crime.

Mourad, la tête penchée, l'œil atone, était plongé dans une rêverie profonde. Il creusait son supplice et s'y enfonçait avec une volupté amère. Tout croulait autour de lui, tout retournait aux ténèbres ; jamais il n'avait connu un désastre aussi grand !

Plaisirs de femmes.

— C'est fait, dit la khanoun, en revenant auprès de ses compagnes curieuses, Mourad a pris connaissance de la lettre. II surprendra les amoureux et agira au mieux de sa vengeance.

— Nous allons donc nous amuser un peul s'écria «Rouchen. en buvant sur les lèvres de Nourmahal une

dernière goutte de mastic, qu'elle trouva bien meilleure dans cette coupe fleurie.

Fatma, ivre, fermait les yeux.

— Avance ! dit Ikmel à l'esclave qui avait apporté la réponse d'Aïché.

Et, comme la petite attendait ses ordres, tranquille et soumise, elle lui remit le papier en lui donnant l'adresse de Michaël.

— Tu remettras cette lettre au domestique du thabib

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el lu t'éloigneras aussitôt. S'il t'interroge, tu garderas le silence.

L'esclave porta la main à sa poitrine et à son front en signe d'obéissance, et disparut.

A ce moment, un léger bruit se lit dans le cabinet où l'on avait enfermé la petite Zekkié ; une main, à l'intérieur, cherchait à ouvrir la porte.

— Ah I fit Ikmel en riant, j'avais oublié la messagère !

— C'est vrai, elle s'ennuie dans sa prison, bâilla Rouchen.

— Nous allons la distraire.

— Tu sais un jeu nouveau?

— Le jeu des massacres, susurra Xourmahal, dont les prunelles sablées d'or, comme celles des félins, étincelèrent.

Au dehors, en effet, la révolte grondait sourdement. Des traîtres, guidés par l'intérêt, excitaient les musulmans contre les chrétiens en leur persuadant que les fortunes étaient en danger, que les ennemis de l'Islam demandaient des réformes qui auraient pour effet diippauvrir le pays au profit des autres puissances.

De là, de sourdes révoltes, des menaces de mort bientôt suivies d'exécution. Des placards, apposés sur les murs des mosquées, encourageaient le meurtre pour la défense des intérêts du Sultan, Des achats considérables

PLAISinS DE FEMMES 201

d'armes et de munitions avaient été faits dans la ville. Ce jour-là, précisément, la foule des assommeurs sortait des mosquées, tandis que les muezzins, du haut des minarets, appelaient le peuple à l'œuvre sainte.

Déjà, les hommes, ivres de sang, affolés par la tuerie, se livraient à toutes les frénésies du meurtre, poursuivant les victimes, les tuant avec des raffinements longs et singuliers. Des soldats, du haut des remparts, fusillaient les fuyards comme des chasseurs en battue. La mitraille, dans la foule, ouvrait des voies sanglantes, les coups crépitaient comme la grêle sur des masses confuses d'hommes et de femmes éperdus ; la bataille, partout, dégénérait en massacre.

Dans la rue, devant les fenêtres de Mourad, un tombereau allcndait. rempli de cadavres. Des pieds sortaient, dressés vers le ciel; une tête retombait, à demi-arrachée. Tout autour, il y avait des flaques rouges^ un bras qui pendait contre une roue était mangé jusqu'à l'os.

Un soldat, en hâte, avait ramassé un mort dont le nez était arraché, les yeux jaillis des orbites. Un autre cadavre semblait rire, les lèvres fendues par une balle, la mâchoire disloquée. Un bandit sordide, penché sur une masse sanguinolente, avait sorti de sa poche un petit couteau, et il enfonçait cette lame au hasard, fouillant dans la chair encore vivante, taillant des morceau.x, achevant les agonisants.

C'étaient d'affreuses boucheries, comme les quartiers du vieux Stamboul en avaient vues jadis du temps des Janissaires. Les maisons, où les victimes s'étaient retranchées, disparaissaient dans les flammes; d'innombrables cadavres étaient jetés au Bosphore où ils achevaient, en se décomposant, l'œuvre abominable. Et les chiens jaunes de Constantinople couraient à la pâtée, à la curée, aux morts encore chauds, barrant les rues.

Les quatre femmes, gorgées de sucreries et de liqueurs, écoutaient les bruits sinistres du dehors. Un sourire cruel écartait leurs lèvres pourpres, car, dans la monotonie de leur existence, elles se réjouissaient de tout ce qui pouvait combler le vide des jours.

— On tue. dit Ikmel, en secouant sur ses épaules ses lourdes tresses noires.

Nourmahal s'approcha de la fenêtre grillée et regarda au dehors.

— Les ruisseaux sont rouges de sang.

— Ah ! soupira Rouchen, quel dommage que nous ne puissions nous mêler à la foule. Ce serait si amusant de voir égorger des chrétiens 1

— Pourquoi ne sortirions-nous pas avec l'eunuque ? demanda Fatma, à moitié endormie.

— Tu rêves ! ma belle, ricana Nourmahal ; notre place n'est pas dans ces bagarres!... On n'aurait qu'à nous prendre pour des Arméniennes I

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