LE HAREM
l'amaiil, drcoiira^ô et las, s'endormait sans avoir pu assouvir ses désirs. Son front, creusé de mille sillons, se renversait sur l'épaule de la jeune femme, qui fléchissait sous le lourd fardeau, et s'écartait peu à pou.
iMourad avait la barbe grise et rare, le nez recourbé, et ses paupières sans cils aux boursouflures bleuâtres lui donnaient l'air d'un vieux perroquet mélancolique. Loi'S(|u'il n'était pas au palais il devisait gravement avec des vizirs, des pachas, des beys et autres grands dignitaires qui venaient le voir.
Le bout de son narghileh aux lèvres, il aspirait la fumée odorante du tombeki, rafraîchie par une rosée bienfaisante qui s'exhalait avec suavité après avoir traversé un long tuyau de maroquin.
Ce narghileh, véritable objet d'art, était d'or ciselé, eiîrichi d'aigues-marines, de turquoises et d'opales. Une poussière de diamants étoilait ses délicates arabesques et rien n'était plus doux que le parfum d'ambre et de rose qui s'en échappait.
Mourad pacha, qui devait aux libéralités du sultan une fortune enviable, possédait une bibliothèque fort bien garnie et un kiosque orné de larges divans, de coussins de toutes formes, d'armes aux manches précieux, aux fourreaux d'argent bosselés de coraux, de perles et de grenats, aux lames bleuâtres parsemées d'inscriptions
arabes. Des carreaux de faïence formaient le bas des murs, une fenêtre, garnie d'une grille à mailles dorées, éclairait les somptuosités du logis.
C'est là que le vieux Mourad aimait à faire son Kief lorsqu'il n'était pas dans lesbrasd'Aïcliéou occu[ié des alfaircs de l'Etal. Mais l'État, au fond, lui importait peu, car le mot que les Turcs apprennent d'abord, celui dont ils se servent en toutes circonstances est le mot yarim, c'est-à-dire : demain.
Promettre beaucoup, tenir peu et attendre... telle est tonte la diplomatie musulmane. Le Turc ne s'in([uiète [xjint de lavcnir, il est
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fataliste et prend la vie comme elle vient, avec sérénité.
Aïché, après avoir essayé de satisfaire les caprices de son maître, s'éloignait doucement, et, debout derrière le fenêtre grillagée, laissait son regard errer au hasard et sa pensée se tendre vers la liberté, le grand soleil, et tous les biens de la vie qu'elle ignorait.
Des suivantes paraient sa beauté, s'offraient à la distraire par leurs chants, leurs caresses et leurs récits d'amour. Deux, surtout, Elmass et Naïmé étaient ses favorites. Elle les appelait souvent auprès d'elle, rien que pour sentir, sur sa chair, leurs mains calineuses et se mirer dans leurs larges yeux sombres. Par elles, elle avait appris tous les artifices qu'em.ploient les femmes des harems pour se rendre irrésistibles ; elle avivait ses lèvres sous les mousselines diaphanes, allongeait, sur ses tempes, l'ombre des cils, s'épilait, se parfumait et mêlait à ses cheveux des pétales de jasmins et de roses, dont l'odeur calmait ses nerfs. Elle savait lire, écrire, danser, jouer de plusieurs instruments, et les quatre femmes légitimes de Mourad lui portaient une haine farouche.
Les Voluptueuses.
Aïché revenait de la mosquée; ses paupières meurtries révélaient les larmes abondantes qu'elle avait versées et ses lèvres ardentes gardaient un pli douloureux.
— Elmass, Naïmé, dit-elle d'une voix dolente, venez auprès de moi et chantez pour dissiper mon ennui... Mourad me fait annoncer sa visite, et il ne faut point qu'il me trouve morose.
Elmass eut un rire léger, qui fit étinceler ses dents blunclies, tandis (pie Xaïmé préparait les instruments de musique : luth, mandoline à six cordes, accouplées par trois, et sorte de rcbec dont elle jouait agréablement avec un archet cintré, il y avait aussi, à portée de sa main, des darbouka, ou tambours, formés d'un vase de jjoterie sur lequel une peau était tendue.
— Veux-tu, chère âme, que nous te chantions la complainte de la sultane Zuhrié qui se noya dans les
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flots du Bosphore?... ou la cluiusou (rarnour de Kiazim Bey, qui ne put jamais posséder l'objet de sa tendresse?...
— Non, dit Aïclié, ces couplets sont aussi mélancoliques que mon cœur, et je veux être gaie pour plaire au maître.
Elmass se coucha aux pieds de la jeune femme, tandis que Naïmé soupirait la romance des « Nuits heureuses », un chant d'amour et de Yohi[»tc qu'elle accompagnait en sourdine.
Sa voix, un peu rauque et parfois nazillardc, à la mode tur(iue, avait, cependant, un charme très vif. Certaines notes aiguës se prolongeaient jusqu'à extinction de souffle; c'était comme une plainte cristalline venue de très loin, un soupir du vent dans les roseaux.
Le motif de la mélodie se répétait invariablement après quelques trilles et modulations; il finissait par s'em[)arer des sens qu'il berçait délicieusement, (^es airs, d'un rythme régulier, faisaient naître des nostalgies de caresses et de baisers, toute une occulte volupté qui allait jusqu'à l'àme. Des rêves anciens, des visions inconnues surgissaient dans les funiée> bleuâtres du tabac d'Orient, et l'esclave balançait la tête, cédant à la puissance d'incantation et d'évocation de celle musique étrange.
Naïmé avait les seins nus sous sa veste flotlante,
brodée d'argent, et un large pantalon de gaze laissait deviner les contours de ses jambes.
Elmass montrait également ses formes harmonieuses, SCS seins glorieux, à peine soutenus par une large ceinture de soie rose.
Doucement, Aïché soulevait les cheveux de son esclave, caressait ses paupières et ses lèvres du bout des doigts, présentait la [laume de ses mains à ses baisers. Puis, frissonnante, elle fermait les yeux, comme pour mieux savourer la musique si délicatement barbare, si mélodieusement sauvage dont le rythme frémissait comme des lèvres d'amant.
— Danse, dit-elle.
Naïmé ouvrit les bras et commença à tourner sur elle-même, déplaçant lentement ses pieds nus chargés d'anneaux. Elle avait pris une écharpe qui se gonflait sur sa tête, palpitait comme une aile de colombe. Longtemps elle tourna, en faisant sauter les bijoux de sa poitrine, en tordant vuluptueusciucnt sa croupe et ses flancs, puis, dans un soupir, elle vint s'abattre aux pieds de sa maîtresse.
Naïmé savait beaucoup de chants arabes et persans dont les paroles passionnées allaient à l'âme, dont le rythme bizarre tordait les nerfs; et Aïché ne se lassait point de l'entendre, tandis (pfElmass promenait ses lèvres sui sa peau Oévreuse.
Les quatre premières épouses de Mourad venaient parfois troubler leur inlimilé. C'étaient Ikmel, aux yeux sombres, aux seins puissants, Rouchen, dont la chevelure ardente descendait jusqu'à terre, Nourmahal. au singulier sourire, à la chair lactée, Fatma, qui riait de tout et se bourrait, du soir au matin, de pâtes de roses et de cédrat.
Ces créatures d'amour n'avaient point adopté, comme beaucoup de femmes des harems, le costume européen. Leur taille flexible se jouait à l'aise dans les chemises brodées d'or, les corselets fendus sur la poitrine ; et les larges pantalons de soie retombaient sur leurs pieds menus, gainés d'une fine babouche.
Ikmel, Kouchen, Nourmahal et Fatma mettaient des perles dans leurs cheveux, se couvraient de colliers, de libules, d'anneaux, de pendeloques, et leur peau, selon Texpressioii arabe, semblait un heureux mélange de « roses de Dagdad et de lait de chamelle ».
Aimer, se faire aimer, retarder le plus possible riKïure de la retraite voluptueuse, et se procurer les joies d'amour jtar tous les moyens possibles, telles étaient les seules préoccupations des compagnes d'Aïché.
Les femmes des harems, qui n'ont été élevées que pour le plaisir du mâle, ne conçoivent, d'ailleurs, que les épbémères délices de la possession. Elles ont l'esprit
de la caresse, la rouerie de la chair, et leur vie s'écoule dans un perpétuel désir.
Plus tard, quand les déceptions des sens sont arrivées, quand la stérilité frappe leurs flancs puissants, quand il leur faut oublier le paradis qu'elles ont cherché « sous la plante des pieds de leur maître >> elles se livrent aux ivresses dangereuses, à toutes les folies de leur imagination lascive. Elles demandent l'oubli aux philtres terribles des Khodjas, aux inquiétantes négresses qui fout commerce avec les djins maléfiques, aux professeurs de magie noire, aux Guezelnas ou sorcières. Elles cherchent, à défaut d'autre félicité, la volupté à rebours.
Mais, la lassitude suit aussi ces ivresses étranges, toujours les mêmes, malgré les efforts de l'esprit affolé; chaque orgie charnelle laisse l'amoureuse plus douloureusement inassouvie, plus désireuse d'autres baisers, d'autres étreintes que certains eunuques, parfois, s'appliquent à satisfaire.
Rouchen et Nourmahal, privées des caresses du maître, avaient, sans doute, vidé la coupe des voluptés secrètes, à en juger par leurs prunelles luisantes, leurs paupières bistrées qui trahissaient les veillées heureuses.
Appuyées l'une à l'autre, elles mordaient au même fruit, ou se passaient la fine cigarette de tabac blond que leurs lèvres déjà avaient mordillée.
LA rOHTK DE FF<:i,IClTE
Toutes deux délestaienl particulièrement Aiché qui leur avait volé ralTeclion de Mourad, non pas par tendresse pour le pacha sénile, mais par intérêt, car c'est
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à la favorite qu'allaient;, maintenant, les bijoux, les coffrets précieux, les étoffes l)rodées de soie et d'or. Ikmel, Houchen, Nourmahal et Fatma, fumaient,
clianlaienl. niédisaieiit el rrvaient, en vidant leurs minnscules tasses de café, en sav'ourant des sirops de griottes et de fraises, des sorbets à la neige, en mangeant des pâtisseries feuilletées [baklacn) des halva, pâtes de sucre, de figues, de noisettes et de pistaches, des spmil, aux graines de sésame, du, mnlilchy, crème épaisse parfumée à la rose. Elles employaient aussi de longues heures à s'épiler, se polir la peau, se métalliser les paupières avec de la poudre d'antimoine, se colorer les ongles et la paume des mains avec du henneh. Le mastic qu'elles mâchaient, leur rougissait les gencives et leur parfumait l'haleine. D'autres soins, plus intimes, les absorbaient également ; de sorte que les journées passaient dans une continuelle tension des sens, un âpre souhait d'étreintes, de caresses et de baisers.
L'on dit généralement que la musulmane est fidèle à son seigneur et maître, et l'on cite de très vieilles histoires de femmes adultères, cousues dans un sac, en compagnie d'un matou et d'une vipère, puis précipitées dans le Bosphore. La vérité est ({ue tout musulman ayant le droit de surveiller les femmes appartenant à sa religion, et de les corriger publiquement, en cas d'infraction à la règle, les intrigues amoureuses sont extrêmement difficiles, pour ne pas dire impossibles. Aussi, n'est-ce point au dehors qu'il faut chercher Tinconduite de l'épouse, mais dans le harem même, où les esclaves,
et, parfois, les eunuques, se prêtent à toutes les fantaisies.
La Turquie est le pays du non-sens, des fausses amours et des prodigalités insensées. Quand il n'y a plus d'argent dans le coffre-fort on cesse de payer les four-
LES VOLUrTCElSES 41
nisseurs qui se résignent, sachant que les tribunaux leur donneraient tort après d'interminables procès fort onéreux. Eussent-ils même gain de cause qu'ils ne pourraient faire exécuter le jugement, car le domicile d'un Turc est inviolable !...
Il y a, dans tout harem de quelque importance, une quantité d'esclaves blancs et noirs, de bonnes d'enfants et d'eunuques. Chaque servante est cantonnée dans une • besogne spéciale, les eunuques veillent à la « Porte de Félicité » et l'entr'ouvrent souvent pour leur propre compte.
La Visite du Maître.
Moiirad, cependant, venait faire à sa bien-aimée la visite de cliaque jour.
Les deux esclaves s'étaient éloignées discrètement, après avoir otreuillé des tubéreuses sur le large divan et sur les coussins. Une brise légère arrivait par les grilles des shaknisirs, tandis que les larboukas grondaient dans les pièces voisines, soutenant le chant lascif des petites flûtes, dont le son, parfois, devenait plus ténu qu'un cheveu de verre filé.
Mourad respirait avec peine, et ses yeux voilés contemplaient, au travers des treillages, les eaux indolentes du Bosphore qui se brisaient, au loin, en milliers de paillettes d'argent sous le vol des goélands et des albatros. Des fontaines entourées d'arabesques, de rinceaux et de fleurs s'étageaient près des mosquées aux larges coupoles, aux frêles minarets. Des essaims de
femmes en férédjés de nuance sombre s'accroupissaient sous les cyprès dans des poses nonchalantes, berçant des enfants entre leurs bras, tandis que passaient les fiacres turcs aux cochers pittoresques, les voitures attelées de buffles noirs et les chiens roux nostalgiques.
Au premier plan s'étendait le petit Champ, planté de cyprès et de tombes, les toits de tuiles roses et les maisons branlantes du quartier de Kassim-pacha. Entre les interstices des monuments effrités, des poules et des canards se poursuivaient, des ânes cherchaient à brouter quelques plantes sauvages et les chiens se nichaient au hasard des ornières et des excavations. Mais, au loin, brillaient les ondes limpides du golfe qui règne de Serai Burnon aux eaux douces d'Europe ; les lignes mauves et grises des collines, sur le revers desquelles Constantinople se déroule, bornaient Thorizon. L'on apercevait aussi des bouquets de dômes, de minarets, de toitures roses, de cyprès gigantesques, variant, depuis les sept tours jusqu'aux hauteurs d'Eyoub.
Les rues étaient bordées de magasins de tabac étalant leur blonde provision de latakié au soleil, de boucheries aux viandes rouges, éclatant comme des fleurs monstrueuses sous le vol des mouches bleues, de cafedjis offrant les narghilés somptueux, de pâtissiers, enfournant le baklava. Et puis, c'étaient des tombes, encore et toujours des tombes, coiffées de turbans ou de
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fez coloriés, à la nouvelle mode. Les pieux funéraires, penchés à droite, à gauche, en avant, en arrière, semblaient des derviches ivres, titubant une danse sacrée. Quelques colonnes décapitées avaient leur turban à terre comme des tètes coupées.
Une lumière cristalline, d'une pureté incomparable, baignait tout le décor qu'animait le tourbillon des bateaux à vapeur chauffant pour Therapia ou Kadi-Keui.
Mourad, après avoir contemplé le paysage admirable, se retourna vers la jeune femme qui porta la main à sa bouche et à son front, selon la mode turque, puis, attendit, en baissant les yeux, le bon plaisir du maître.
— Aïché, (lit-il, je désire ta caresse, aujourd'hui encore plus que les autres jours; viens auprès de moi et sois soumise à mes caprices.
La jeune femme avait pâli, car elle prévoyait le supplice qui allait commencer, et qui, peut-être, se poursuivrait pendant longtemps. La tèle de vieil ara déplumé de son seigneur et maître se penchait amoureusement vers elle, une lueur rousse qu'elle connaissait trop brillait dans son œil jaune.
Avec des frissons joyeux, il promenait sur la rondeur de ses flancs des doigts crochus aux noueuses phalanges. Un peu de bave mousseuse coulait à la commissure de sa bouche qui bégayait des mots tendres.
— Aïché, mon pur trésor! ma coupe d'ivresse! mon calice enchanté, livre-moi ton corps et tes lèvres.
Avec dégoût, elle subissait Tétreinte sénile, se prêtait aux exigences du vieil homme qui usait d'elle comme d'un animal conquis, une bêle d'amour chèrement achetée.
Elle ne parlait pas, serrant les lèvres pour ne pas crier, et souhaitant de tout son être l'enfant qui, peutêtre, la délivrerait des odieuses caresses.
— A'iché, as-tu bien prié aujourd'hui pour qu'Allah me donne un fils aussi doux, aussi beau que toi?... Jamais, avant ta venue, je n'avais ressenti de tels transports ! Et, pourtant, mes autres femmes sont pleines de charme et de séduction?... Qu'as-tu donc pour éveiller en moi de si surprenantes extases?...
Et, en effet, Aïché avait cette puissance magnétique que certaines créatures possèdent à leur insu. La plus savante coquetterie, les plus subtiles préméditations de la conquête ne sauraient donner à une femme laltrait de celte force occulte qui, invinciblement, domine les hommes. C'est une grâce mystérieuse, un pouvoir infernal et divin qui rayonne autour de quelques êtres et subjugue les volontés complaisantes ou rebelles au môme degré de fascination.
Aïché, d'ailleurs, avait une de ces beautés ([u'on peut analyser sans crainte. Ses longs yeux verts en
LA VISITE DU MAiTUK 47
amande, aux regards voilés, salures de désir, de rêve et do volupté, ses sourcils déliés, délicatement dessinés comme à l'encre de Chine, son nez pur, légèrement a([uilin, ses lèvres empourprées et ses dents étincelantes en faisaient une créature admirable de force et d'amour. Plus l'examen de sa personne était minutieux, plus on remarquait la finesse des détails et la perfection de l'ensemble. Toutes les séductions de la femme se trouvaient réunies en elle, et, pour faire ombre à ce chef-d'œuvre humain, jamais l'œil n'apercevait ce qui aurait pu repousser ou refroidir l'adoration.
Ickmel, lîouchen, Fatma et Nourmahal l'eussent volontiers accusée de cueillir des verveines, la nuit, dans le grand Champ des Morts et de faire commerce avec les djins pour ensorceler la volonté du maître.
En réalité, le charme de sa domination ne résidait ni dans la couleur de ses prunelles glauques au rellet d'aigues-marincs, ni dans son sourire de fleur épanouie, ni dans le son un peu plaintif de sa voix. On subissait sa domination, mais on ne l'expliquait pas. Elle était une créature de mystère et de fatalité jetée sur le chemin des hommes pour leur salut ou leur damnation, selon la vt)lonté d'Allah !
Mourad, fort glorieux, sortit de la chambre d'Aïchc qui livra son corps meurtri à ses deux esclaves. A la suite de ces étreintes pénibles, Elmass et Naïmé frot-
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talent de parfums et de baumes les membres de la jeune femme, la couvraient d'élolîes nouvelles, soyeuses, diaphanes, et présentaient à ses lèvres sèches la boulette de haschich qui devait lui faire oublier l'outrage qu'elle avait subi.
Cette pàte-confiture. que cunnaisscnt bien les femmes de harem, est faite avec des Heurs de chanvre mâle, du beurre, du miel, du poivre, de la muscade, un peu de poudre de cantharide et des essences odoriférantes.
Les esclaves préparent avec soin ce mélange, qui doit être savamment dosé pour dégager toute l'âme végétale de la plante magique. Ce chanvre vient, le plus souvent, des environs de Bassorah, du Yemen ou de l'Egypte.
On olTre, aussi, le haschich sous forme de sorbet. Quelques fanatiques fument la poudre enivrante dans des narghilés, ou de légères pipes de terre pour prolonger l'exquise sensation qui les envahit, et (jui, peu à peu, leur fait perdre la notion des choses.
Aïché, sous les caresses de ses esclaves, se renversait bientôt, les lèvres entr'ouvertes, les prunelles chavirées, et Naïmé, qui connaissait bien Jes effets de la crise et le rôle qu'elle devait jouer, donnait à sa voix une intonation plus mâle.
— 0 ma maîtresse ! ô mon amante I disait- elle, livre-moi la bouche, livre-moi ton corps ; je suis celui
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qui te désire épenliimenl ; je suis l'iiomme jeune et passionné (jue lu as choisi, le dispensateur des félicités humaines et divines, Tunique possesseur de ta beauté !...
Et, de l'ait, Aïché, que les étreintes égoïstes de Mourad n'avaient fait qu'énerver douloureusement, goûtait alors les inetlables voluptés de la possession. L'esclave, qu'elle pressait sur son cœur, avait changé de sexe. Elle retrouvait, en elle, l'amant de ses rêves, celui qu'elle souhaitait si ardemment et que réclamait sa jeunesse en fleur.
Ces impressions de rêve étaient tellement profondes qu'elles persistaient au réveil, et que Aïché se grisait de leur souvenir durant de longues heures.
Certes, elle aimait ses esclaves, mais leur tendresse ne pouvait combler le vide de son âme; la terrible névrose qui sévit dans les harems ne l'atteignait que passagèrement et faute de mieux.
Tandis que ses compagnes, trop ardentes et privées de toute occupation intellectuelle, s'adonnaient avec ivresse au vice dissolvant, elle demandait au songe l'illusion des caresses avouables, la joie menteuse de l'esprit et du cœur.
En Turquie, l'amour de chaque sexe pour lui-même est le mal reçu, accepté, qui, peut-être, a participé à l'alTaiblissement de la race, à son engourdissement moral, à sa déchéance physique.
Conspiration.
Ikmel, Rouchen, Nourmahal et Fatma causaient avec animation autour d'un vaste plateau de métal contenant des pâtisseries, du mahléhy à l'eau de rose, des pâtes de lokoinn, des confitures de cerises et de minuscules tasses à café dans des zarfs d'argent. Les jeunes femmes fumaient des cigarettes de tabac blond qu'elles roulaient pr'estement entre leurs doigts chargés de bagues.
Rouchen avait passé son bras autour de la taille de Nourmahal, et Ikmel, la Khanoun, aux seins puissants, agaçait Soab, l'eunuque mélancolique, qui, debout devant la porte, semblait songer à des choses lointaines, vagues et douloureuses.
• — Alors, demandait-elle avec insistance, voici trois jours que tu n'as point mené Aïché à la prière?... Pourquoi ?... Elle n'est point malade?...
— Oh! dit Fatma, la rieuse, c'est que peut-être Aïché
nu plus rien à demander au Prophète... Peut-être ses flancs ont-ils senti tressaillir le fruit de sa tendresse, liouchen éclata de rire.
— €e serait bien invraisemblable!... Est-ce quenous n'avons pas toutes demandé la même grâce, sans jamais avoir été exaucées?...
— Oui, appuya Ikmel, ce n'est pas quand les ans s'amoncellent sur le chef de Mourad que cette faveur tant souhaitée lui seraolTerte.
— Ce qu'il y a de certain, reprit Rouchen, c'est que Aiché ne sort plus de son appartement, et qu'elle refuse toute visite.
Nourmahal avait sur les lèvres son étrange et mystérieux sourire ; pourtant, elle gardait le silence, les yeux mi-clos, la lêtc appuyée à l'épaule de Rouchen.
— Tu ne dis rien, Nourmahal, saurais-tu quelque chose ?
La jeune femme s'étira comme une chatte voluptueuse, mordilla les tresses rousses de son amie, et, plus càlincmont, se pressa contre elle.
— Interrogez Elmass et Naïmé, réi)ondit-elle, vous apprendrez ainsi les choses qui vous intéressent. Aïché n'aime que ses deux esclaves, et je ne crois pas qu'elle ait des secrets pour elles.
— Elmass et Naïmé ne dii'Dut rien.
— Oh! en y mettant le prix.