CONSPIRATION
— Non, déclara Fatma, qui se bourrait de confitures, j'ai déjà essayé.
— Et toi, Soab, tu ne veux point trahir le secret de l'amour?...
Les quatres femmes se mirent à rire en montrant au jeune homme un peu de leur poitrine ronde et ferme.
— Je n'ai rien vu, ni rien entendu, soupira l'eunuque, en baissant les yeux.
— Ah ! dit llouchen, le secret est bien gardé, mais je connais un moyen très simple de tout savoir.
— Lequel?... demandèrent avidement Ikmel, Fatma et Nourmahal.
Rouchen, après avoir doimé un dernier baiser à son amie, repoussa le plateau aux friandises, et se leva d'un bond.
— Venez, dit-elle.
Toutes, en secouant leurs anneaux et leurs colliers, s'étaient dressées sur les coussins. Leurs regards luisants interrogeaient llouchen avec ardeur. Mais, cette dernière, un doigt sur les lèvres, se dirigea vers la porte, l'ouvrit lentement, longea un couloir, puis un autre, traversa une pièce obscure, s'assura que l'eunuque ne la suivait point, et, désignant à ses compagnes une ouverture ronde pratiquée dans la cloison et dissimulée dans une arabesque :
— J'ai fait un petit trou pour voir dans la chambre
d'Aïché, murmura-t elle à voix basse : ainsi, nous finirons bien par savoir.
— Si le maîlre nous surprenait !
— Ce sérail la disgrâce !
— Ce serait l'exil...
— La mort, peut-être...
Rouchen eut un geste d'insouciance.
— Bah! regardon? toujours, nous réfléchirons après. Pour satisfaire leur passion, pour mener à bien une
intrigue, une aventure d'amour ou de vengeance, les femmes turques sont fort téméraires. L'esprit et les sens ioujours surexcités par la vie molle et lascive du harem, les careSîCs de leurs compagnes, les récits fabuleux et les confidences voluptueuses, rien ne leur coûte pour atteindre le but qu'elles se sont proposé. Lorsqu'elles veulent frissonner sous réti'ointc du mâle, elles léniuignent d'une hardiesse et d'une science amoureuse inouïes, car leur unique désir est d'obtenir la nuitée triomphale qui assurera leur avenir en les faisant mères.
Pourtant, elles palpitent d'ellVoi aux prédictions des magiciennes, aux histoires légendaires qui ont fait du Bosphore le tombeau des amours coupables ; leur sang se glace à l'idée de périr dans le sac immonde qui paralysera leurs elTorts et les livrera à la mort infâme en compagnie d'un serpent et d'un chat. Elles savent que quelques-uns de ces récits ne sont pas mensongers et qu'il
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faut loiil craindre de la colère el de la jalousie des eunuques.
Il est vrai que les femmes turques sortent librement, vont se promener à Ilyder-Pacha, s'assoient sous les cyprès du Champ des Morts de Péra et de Scutari, causent sous les arcades des mosquées avec leurs compagnes, parcourent le Bosphore en calque, et se rendent d'interminables visites. Mais elles sont toujours accompagnées par des duègnes ou des eunuques; les mœurs publiques les protègent et les surveillent encore plus étroitement que la vigilance des serviteurs.
Les intrigues ne sortent donc guère des harems et c'est là seulement qu'il faut chercher le mot de tant de douloureuses énigmes.
Rouchen, appuyée contre la cloison, regardait par l'ouverture ronde qu'elle avait ménagée ; Fou pouvait apercevoir, en s'approchant de la boiserie^ une partie de la chambre d'Aïché.
Cette dernière, mortellement pâle, était étendue sur le divan, et sa main distraite effeuillait des roses dans les cheveux de Naïmé, accroupie à ses pieds. Un peu plus loin Ellmass lisait un poème arabe d'une voix dolente, et cette lecture ne semblait point distraire la mélancolie d'Aïché.
— Cesse, dit-elle, je vais essayer de dormir.
— Souifres-tu davantage, ô maîtresse chérie?...
— Non. je ne sonfTre pas, mais un grand vide se fait dans ma pensée, il me semble que je ne suis déjà plus de la terre; un froid de glace se répand dans tout mon être.
La jeune femme cacha son visage dans les coussins, tandis que les esclaves, les yeux pleins de larmes, se retiraient dans le fond de la chambre.
Ickmel, Nourmahal, Rouchen et Fatma avaient, tour à tour, appuyé leur front à la cloison pour regarder par l'étroite ouverture.
— Eh bien ! murmura Ikmcl, elle est malade, voilà tout.
— Pourquoi est-elle malade?...
— Un malaise comme nous en avons toutes.
— Non, elle aura abusé du hascliich ou des caresses de si: s esclaves.
— Elle en a le droit.
— Ah ! si elle pouvait mourir !
— Le maître nous reviendrait.
— 11 nous ferait des présents comme jadis. Mais Ickmel se dressa, farouche.
— Et si elle portait dans ses flancs l'enfant lant désiré?...
Consternées, elles se regardèrent.
— Mourad ne peut plus avoir d'enfant.
— Uu'eu savons-nous?