‹ La porte de félicité: romanChapitre 31 sur 34 · PLAISIRS DE FEMMES · texte numérisé non relu

PLAISIRS DE FEMMES

— Oh ! avec nos yachmaks !

— En temps d'émeute, bien des femmes se déguisent.

— Et puis, dit Ikmel, il n'est pas utile d'exposer notre vie, nous pouvons nous donner ici le spectacle d'un supplice intéressant.

— Comment cela? demanda Rouchen, vivement.

— N'avons-nous pas cette petite Zekkié qu'il faut supprimer?

— C'est vrai, fit Nourmahal, je n'y pensais plus. Tu nous a fait boire trop de mastic...

— Il faut prendre la bête sans la faire crier.

— On ne l'entend plus.

— Elle se dédommagera tout à l'heure de son silence.

— Tu veux donc la faire beaucoup souffrir?...

— Je ne sais pas encore, dit Ikmel avec un sourire indéfinissable ; cela dépendra de l'inspiration.

Elle avait ouvert la porte du cabinet, et un jet de lumière éclairait Zekkié, toute blanche, les yeux dilatés par l'épouvante.

Le Supplice de Zekkié.

Ikmel prit l'enfant par la main et la traîna au milieu de la pièce.

Fatma, titubante, Rouchen et Nourmahal, appuyées l'une à l'autre, s'étaient approchées. La khanoun agissait dans une sorte de démence hypnotique. Tout l'exaspérait, jusqu'aux sonneries aiguës qu'on entendait au dehors et quî l'auraient fait hurler comme une bête dans l'énervement inouï de ses nerfs.

Zekkié demeurait silencieuse, attendant la mort qu'elle sentait planer sur sa tête. En elle bourdonnaient des idées confuses et douloureuses. C'étaient des impressions profondes, mystérieuses, désespérées qui montaient du fond de son être, en même temps qu'un immense mépris pour ces créatures acharnées à sa perle.

Fatma bégaya :

— Il nous faudrait des cordes.

Mais Nourmahal et Rouchen avaient retiré et déchiré leurs écharpes de soie ; agenouillées devant la jeune fille, elles attachaient ses jambes, liaient ses bras contre ses flancs, après l'avoir déshabillée. Elles soufflèrent un moment, puis portèrent leur fardeau sur l'un des grands divans.

— Qu'allons-nous en faire?... demanda Rouchen. Ikmel réfléchissait.

— Si nous lui brodions la peau avec nos fils d'or et de soie?... Ce seraitun merveilleux canevas où l'aiguille enfoncerait sans peine.

Nourmahal avait apporté le paillon, les écheveaux multicolores et une grande boîte remplie de cordons de perles, à l'imitation des pierres précieuses.

C'est avec toutes ces babioles légères, tout ce clinquant gracieux que les kadines s'amusaient à parer leurs poupées.

Bien vite, Rouchen et Fatma enfilèrent de longues aiguilles, tandis que Nourmahal passait des épingles dans les perles creuses.

— Ici, une étoile; là, une arabesque fleurie...

— Des palmes, des rosaces, des festons...

Elles piquaient la chair tendre, tiraient des aiguillées de soie qui se teintaient de rose.

— Non, dit Nourmahal, je vais faire beaucoup mieux.

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LE SUPPLICE DE ZEKKIl': 267

Et elle enfonça les épingles dont la tête se garnissait d'une perle étincelante. Bientôt les seins de Zekkié furent adornés d'un semis d'amaldines, de topazes et de chrysolithes. Le bouton se coilTa d'un grain de corail pâle. Sur les épaules se fixèrent deux méduses glauques d'aigues-marines et de péridots. Les jambes se gainèrent d'opales et d'améthystes sous un mystérieux triangle de rubis. Des saphirs et des émeraudes, en entrelacs, en écailles, en spires, en torsades, en volutes savantes épousèrent les formes du torse, et les bras se tordirent sous des milliers de pierres précieuses qui semblaient courir comme des scarabées de flammes.

Tout le corps de Zekkié ne fut plus bientôt qu'une pelote de gemmesrulilantes, chaque boutonnière de chair contenant un joyau.

Les kadines s'appliquaient ta leur œuvre, variaient les dessins et les teintes, cherchaient des formes, des improvisations heureuses.

De petites paillettes d'acier et d'or reliaient les cabochons de verroterie. C'était vraiment un prestigieux travail. Au bout de deux heures, Zekkié fut une statuette de verre, une poupée étrange et lumineuse. . Elle avait fermé les yeux. Ses cheveux dénoués, mêlés de sang, balayaient le sol, et elle gémissait faiblement dans cette lente torture qui la frappait partout à la fois.

Le soir était venu. Des sonneries aigres retentissaient

toujours au dehors et des Kîoups de feu éclataient dans la rue grouillante de soldats et de blessés. On se fusillait encore à chaque angle de mur; des luttes continuaient sous les portes enfoncées ; les moindres obstacles étaient défendus et emportés d'assaut avec un acharnement terrible.

Tête nue, la veste arrachée, un Arménien, aux grands yeux étincelants, bataillait bravement, trouant les poitrines qui craquaient, les ventres qui mollissaient, essuyant son poignard rouge du sang de l'un dans le flanc de l'autre. Mais on le désarma, et on lui broya le crâne à coups de talons, devant la maison de Mourad où d'incroyables tueries entassaient les cadavres.

Fatma avait allumé un candélabre à douze bougies qu'elle vint placer sur un tabouret, à côté du divan, et Zekkié étincela davantage, parut tout à fait une statuette de rêve. Les kadincs, à ce jeu, se lassaient; d'ailleurs, il n'y avait plus de place pour des fantaisies nouvelles sur le corps douloureux de leur victime.

— Il faut en finir, dit Ikmel, je sais un rubis merveilleux qui couronnera notre œuvre.

— Un rubis? demanda Rouchen.

— Oij est-il? fit Xourmahal. qui se relevait, les doigts rouges.

— Il est caché, mais nous saurons le découvrir. A lui seul, il vaut tous nos joyaux !...

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