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LE SUPPLICE DE ZEKKIÉ

— Qu'est-ce donc?...

— C'est le cœur ! répondit Ikmel, dont les yeux avaient des flammes démentes.

— Oh ! tu veux...

— Oui, je veux.

— Non, dit Fatma, lu ne feras pas cela.

Mais Ikmel, ivre de carnage, hurlant comme une louve, avait pris de longs ciseaux. D'un coup, elle enfonça la pointe sous le sein de Zekkié et coupa la peau.

Un râle faible sortit des lèvres de la suppliciée; puis elle cria et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.

Ikmel brusquement découvrit le cœur qui tressaillait. D'une main sûre, elle fouillait, dirigeait le fer dans les chairs, arrachant des filaments, des muscles bruns et des faisceaux de nerfs sur lesquels le sang ruisselait.

Les femmes avec horreur s'étaient relevées.

— Non! nonl implora Fatma, ne va pas plus loin'.... C'est affreux I... Je ne peux pas voir cela!

Ikmel, dans un prurit de rage, dans un affolement de vertige, coupait toujours. Elle avait agrippé le cœur avec l'aorte descendante et les gros vaisseaux. Zekkié, tordue dans un spasme suprême, poussait maintenant des cris déchirants.

— Oh! le beau rulus!... Voyez, disait Ikmel, il vaut une fortune !

Il y eut un jaillissement impétueux qui monta jusqu'au plafond, et le corps de la martyre, après un soubresaut furieux, s'immobilisa, exsangue, livide sous son suaire étincelant.

Le jeu était fini.

C'est ainsi que mourut la joJie Zekkié qui, dans le secret de son âme avait aimé Michaël jusqu'à lui sacrifier son bonheur et sa vie.

Le corps fut jeté dans la rue, et des soldats ivres le violèrent derrière la cliarrelte des morts.

Puis, des femmes en guenilles se ruèrent sur le cadavre, arrachant, avec la chair, les verroteries multicolores qui le couvraient, pour les revendre aux petites filles musulmanes.

Amour d'eunuque.

Ikmel, très lasse, avait appelé Soab.

Peu à peu le silence s'était fait au dehors. On avait empilé les derniers cadavres contre les maisons, car les carrioles ne suffisaient plus. Beaucoup de ceux qu'on avait abandonnés là, n'étaient que blessés et tâchaient de se dégager, de se traîner sur les genoux et sur les mains. L'eunuque et la khanoun, appuyés contre le grillage du shaknisir, les regardaient se débattre, puis ramper lamentablement dans la boue fétide. Un remords venait au jeune homme de ce qu'il avait laissé faire, un profond dégoût de lui-même. A quoi bon tout ce sang répandu, songeait-il, ces membres broyés, ces fêles arrachées et jetées au ruisseau?... Des morts, toujours, s'ajoutaient aux morts dans ces luttes sans merci. Mais, puisque le Musulman était vainqueur, pourquoi

continuer les massacres? Trop d'injustices et de douleurs criaient sous les étoiles !

— Soab, murmura Ikmel tendrement, ne restons pas

— Oh! ce sang!... ce sang qui fait la rue toute rouge !

— Ne le regardons plus... .

Elle essayait de lentraîner, mais il s'obstinait à voir dans l'ombre, imaginant des blessures affreuses, des pieds broyés et saignants, des membres en bouillie, rompus à coups de maillet, des bras et des jambes qui tombaient, retenus à peine par une lanière de peau, des flancs ouverts par des plaies profondes, des nœuds d'entrailles glissant sur le sol...

— Viens, répéta la khanoun, qui offrait ses lèvres. Il eut un mouvement de recul, mais se dompta, dans

un désir d'interroger cette femme, d'apprendre toute la vérité. Elle ne demandait, d'ailleurs, qu'à parler, ivre encore de son meurtre, fière du mal accompli, La folie erotique suivait la folie criminelle dans cet organisme détraqué par la vie molle, sensuelle et oisive du harem. A celte heure de lassitude, de fièvre, d'énervemenl, de hainC; la femme, après avoir vidé la coupe des voluptés honteuses, se voyait précipitée plus avant dans le néant des choses. Pour elle, commençait l'ère des remords, du doute, des é])ouvantes. Malgré ses luttes et

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ses dégoûts, rien n'avait pu assouvir sa nature fatiguée, révoltée, mais non calmée. L'emportement morbide de ses ivresses charnelles la laissait, après chaque orgie, encore plus inassouvie, plus lamentablement névrosée, et elle cherchait, auprès des eunuques, ce qu'elle ne trouvait plus dans les étreintes dolentes de ses compagnes. D'échelon en échelon, elle tombait au fojid de la désespérance suprême, ne voulant pas, quand même, dire un dernier adieu aux frissons terribles de cet enfer. Les fureurs de la volupté à rebours lui inspiraient ces désirs cruels, ces visions salaniques, ces effroyables tentations de baisers et de crime.

— Soab, dit-elle, en se serrant contre le jeune homme, j'attends avidement tes caresses. Dans cette atmosphère tragique, je te donnerai des joies inouïes... M'aimes-tu encore, ce soir?...

^ — Je t'aime...

— Oh I comme ta voix est indifférente ! Comme ta main est froide!... Je t'attendais avec une impatience si grande !... Pourquoi ne veux-tu pas me donner l'illusion d'un amour complet?... Tu serais plus ardent auprès d'une autre... Oui. oui, c'est à cette femme maudite que tu songes encore !..,

Soab tressaillit.

— Comme tu la désires !... Son seul souvenir te fait frissonner jusqu'à l'âme!...

— Tu te trompes, dit le jeune homme hypocritement, tous mes désirs sont pour toi.

Et il rendit à la khanoun étreinte pour étreinte, baiser pour baiser.

Au contact de ce corps moite qui se posait contre sa poitrine, Soab éprouvait une secousse nerveuse faite de haine et volupté. Ces yeux de flamme, quand même, l'attiraient, cette bouche rouge et sensuelle l'exaspérait.

— Aime-moi! possède-moi! soupirait la femme, voulant d'autres caresses, d'autres extases. Laisse brûler le feu de tes veines, jamais tu ne trouveras d'occasion meilleure... Je suis, ce soir, possédée par tous les démons de la luxure!... Ils sont dans ma peau, et il faut que je m'assouvisse jusqu'à l'anéantissement I

— N'as-lu pas tué déjà?...

— Oui, j'ai tué et je veux tuer encore. Tu connais la victime et tu m'aideras dans le meurtre, car ta haine, je le sais, égale la mienne.

Le jeune homme ne répondit pas. Un combat terrible se livrait en son âme; jamais il n'avait subi un pareil assaut.

Ils s'étaient jetés l'un sur l'autre, comme dei;x ennemis, mordant et râlant. Ils haletaient et leur poitrine craquait dans la fureur de leur étreinte. Soab ne se lassait pas et la khanoun, dans cette lutte erotique, sentait bondir son cœur si follement qu'elle en crut mourir.

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Tel l'oiseau de proie qui fond sur sa victime, le jeune homme n'écoutait ni ses plaintes, ni ses supplications et la meurtrissait cruellement.

Toute la joie, toute la beauté de l'amour se retiraient de cette possession criminelle qui n'avait plus rien d'humain.

Ikmel poussa un cri et perdit connaissance. Les émotions de cette journée aftreuse Tavaient enfin terrassée. Sans souffle, les narines pincées, les paupières creuses, elle gisait dans le désordre des coussins.

Soab s'était dressé, pâle et frissonnant. Cette femme lui apparaissait dans sa dureté, dans sa folie destructive, comme une créature de perdition, toute à la volonté des puissances perverses. Il ne la voyait que l'injure à la bouche, contre l'amour vrai, contre la bonté et la beauté. Elle l'avait révolté par son cynisme, sa ruse, sa fausseté, ses mensonges. Par un retour brusque sur lui-même il plaignait maintenant Zekkié, l'innocente victime, et plus encore Aïché qui allait périr également dans de mystérieux supplices... Il voulut savoir, à tout prix.

— Ikmel, murmura-t-il, penché sur la khanoun qui • avait soupiré, reviens à toi. Un jour nouveau va luire et

tu dois songer à ta vengeance.

— C'est vrai, dit-elle, ''avais oublié dans l'excès du plaisir que tu m'as donné.

— Alors, il est bien vrai que Mourad pense à chàlier les coupables?...

— Oui, demain.

— Mais quel sera ce châtiment?...

— Le plus terrible de tous.

— La mort?...

— Certes, la mort. J'avais conseillé au maître les supplices lents et compliqués ; mais Mourad est affaibli par l'âge; il craint de ne pouvoir supporter un tel spectacle et préfèi'e le poignard.

— 11 frappera lui-même ?...

— Il frappera lui-même, entouré de ses eunuques et des cgorgeurs qu'il fera entrer. Le Ihabib est Arménien, qui donc pourrait le j)laindre ?...

Soab, debout, au milieu de la chambre, restait grelottant, pris d'une émotion indicible. Ses aspirations, ses rêves, sa passion aboutissaient donc à cette fin banale et terrible : le meurtre de deux amants, surpris dans leur étreinte. Il sentait maintenant les relents fades de la boucherie monter par la fenêtre ouverte, derrière la grille des shaknisirs. C'étaient aussi les sueurs humaines, que la l)rise nocturne apportait des faubourgs, les senteurs des charniers et des cimetières, les odeurs de boue remuée, mêlées aux essences du harem, aux pâtes de jasmin et de rose, aux huiles des chevelures, aux onguents, aux fards... Et toutes ces haleines affluaient

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à la fois en une même bouffée d'asphyxie, si prenante, si redoutable qu'il en pensait défaillir.

Il fermait les yeux, crispait les poings, essayant de reprendre possession de lui-même, mais Ikmel, de nouveau, comme une louve en furie, se jeta sur lui. Et ce fut un jet de ilamme qui coula dans ses veines, une brûlure affreuse et profonde qui le livra pantelant aux fantaisies démentes de la femme.

La Mort des Amants.

Le jour, depuis longtemps, éclairait l'appartement saccagé et le délire de Soab. Auprès de la khanoun endormie, il s'agitait, murmurant de vagues paroles. La fièvre galopait dans sa chair, des gouttes de sueur perlaient à son front.

— Oh! pleurait-il, prenez mes sens, prenez ma vie !... Qu'un miracle emporte l'homme qui a vécu en moi !... Il faut que je parle et je parlerai... Donnez-moi la force de me traîner jusqu'à la chambre d'Aïché pour racheter mes fautes... Pourquoi ne. m'avez-vous pas enlevé complètement ma virilité!... Que n'avez-vous, mon Dieu, séché mes organes pour me laisser sans sexe, incapable du mal, dépouillé de toute force et de tout désir!... Pourquoi le frisson de la luxure vient-il encore me troubler dans ma misère?... Ah! ne plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement furieux de ma

poitrine dans l'élan de la jalousie !... C'est une honte qui souille ma vie, une fureur qui empoisonne mes meilleurs sentiments, me rend plus lâche et plus cruel que cette femme !...

Il parlait d'une voix faible et monotone, le crâne douloureux, remuant inconsciemment les idées qui la veille avaient occupé son esprit.

Et l'on n'entendait que cette plainte, mêlée au souffle rauque de la khanoun. Au dehors, tout semblait calme. Le grand recueillement de la mort planait sur les êtres et les choses.

Vers midi, Ikmel s'éveilla. Ses regards troubles se posèrent sur l'eunuque, et un sourire dédaigneux crispa ses lèvres. Pourtant, elle demeurait immobile avec l'inquiétude de la grande lumière qui emplissait ses paupières. Lentement, redressant son corps endolori, elle rattacha ses cheveux. Puis, ayant réparé le désordre de la pièce, elle ordonna à ses esclaves d'emporter Soab, toujours délirant.

— Cet homme est ivre ou malade, dit-elle, faites-le soigner.

Toutes les images de la veille se retraçaient dans son imagination ; elle jouissait de son triomphe, embrasée d'une telle joie, qu'elle méprisait les dangers de l'heure présente. Bientôt elle serait vengée; bientôt, Mourad, reconquis, lui redonnerait la place qui lui était

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