LA MORT DES AMANTS
due, trop heureux de connaître encore la douceur de ses caresses I
Ses longs mois de doute, d'attente furieuse, de craintes mêlées de colères, lui rendaient cette minute plus exquise. La jalousie l'avait jetée dans les pires excès, mais elle ne comprenait pas la portée de ses actes ; elle n'était plus qu'un animal de proie, une bête humaine, roulée en tous sens par les passions, et qu'un flot fangeux de désirs et de perversités emportait vers les abîmes. Son visage marbré, tiré, flétri, par les secousses de la nuit, n'exprimait plus qu'un contentement morbide.
Dans la journée, couverte de fards et de bijoux, elle se jeta aux pieds de Mourad, le supplia de ne point faiblir, au moment décisif, de se rappeler ses promesses et l'outrage qu'il avait subi. Aïché demeurait sans défiance, tout était prêt pour la vengeance.
La tête sur les genoux du vieil homme, elle parlait posément, d'une voix redevenue nette et incisive, son visage d'idole peinte aussi immobile que si elle se fût entretenue de quelque afîaire de ménage.
L'œil jaune de Mourad brillait d'un feu vague, ses lèvres tremblaient, tout en lui révélait le profond désespoir qu'entretenait ce souffle de haine, implacable et patient. ^uÉ^^
— Tu les lueras I tu les tueras ! ,
Dans le regard du maître il y avait on ne sait quoi d'infiniment mélancolique, quelque chose comme le réveil obscur d'un souvenir regretté, d'une ardeur agonisante, le douloureux reproche d'un homme qui sent se rouvrir la blessure secrète de son cœur, mais qui veut l'ignorer.
— Tu les tueras ! Tu les tueras ! répétait Ikmel dont la volonté s'épuisait, dont l'énergie magnétique haletait sous l'effort.
— Oui, dit le maître.
Des gouttes de sueur perlaient maintenant aux tempes de la khanoun. Elle tâchait, quand même, de trouver des accents de tendresse et de sincérité, des élans d'indignation, des images lascives. Elle voulait saisir cette énergie défaillante, la dompter de haute lutte, mais sa tentative restait impuissante. Elle se débattait, en vain, contre une influence occulte plus forte qu'elle. Et ce fardeau, qui l'accablait d'autant plus qu'elle se raidissait davantage pour le secouer, c'était la fatigue de sa nuit de débauche, récœuremcnt affreux de son crime et de ses vices.
Dans les flammes.
Elmass et Naïmé avaient fait entrer Michaël dans la chambre de la favorite, bien certaines qn'aucun péril ne menaçait les amants, puisque le maître était au Palais, et que ses quatre épouses dormaient encore dans leur appartement.
Au dehors, les massacres avaient cessé ; une brise pius fraîche pénéti'ait par les fenêtres grillagées ; l'atmosphère avait cette limpidité cristalline qui donne aux belles journées du Bosphore un charme tout spécial de sénérité et d'harmonie.
Constantinople, pour les touristes, se déployait depuis la pointe du sérail en lignes d'or et de pourpre ; les mosquées, dépassant le parterre des maisons fleuries, arrondissaient leurs coupoles éclatantes et dardaient leurs minarets dans le ciel pur : Sainte-Sophie, Saint- Iréné, Sultan Achmet, Osmanieh, Solimanieh, Sultan
Selim, et, les dominant majestueusement, la tour du Seraskierat, d'où l'on signale les incendies.
Dans les ruelles étroites, tortueuses, sordides, que veut ignorer le voyageur, les mendiants, les chiens lépreux, les ânes, les buffles avaient repris leurs occupations coutumières; mais, le paradis de la Corne d'Or, inondé de vie et de lumière, faisait oublier les cloaques sinistres de l'intérieur, comme l'amour d'Aïché et de Michaël couvrait les perfidies et les crimes du harem de Mourad.
— 0 mon amant ! soupirait la jeune femme, il me semble que je renais, après ces jours d'épouvante et de deuil !... Viens près de moi, ton cœur contre le mien, ton souffle sur mes lèvres. Je suis heureuse, je suis confiante, puisque je te vois! Ecoute, je me plaignais, je me faisais malade pour qu'on allât te chercher. Tu as reçu ma lettre?... Mais oui, puisque te voilà. C'est Zekkié qui te l'a apportée... Que devient-elle ?...
— Je ne sais, elle est repartie, tout de suite, et je n'ai pu la voir.
— Ah ! elle aura eu peur.
— Les rues ne sont pas sûres.
— Il faudra la remercier encore et lui faire des présents. Songe à ce qu'elle a risqué pour moi !...
Le jeune homme, follement, pressait sa maîtresse contre son cœur.
— Et nous sommes seuls?... Bien seuls?...
— Oui, pour deux heures, au moins.
Elle riail, tendant ses doigts, ses seins, sa bouche aux baisers f^ourmands qu'elle aimait. Puis ils restèrent muets, perdant haleine, ivres d'amour.
— N'as-tu pas entendu?... demanda-t-il, après un long silence.
— Non, rien. Te t'inquiète pas.
Us se rappelaient les doux moments qu'ils avaient passés dans le kiosque de campagne, au milieu des oiseaux et des fleurs. Et le mot aimer revenait à tout propos. Ils le cherchaient, le ramenaient, le murmuraient, sans fin, comme une litanie adorable. Ils s'enfonçaient dans le souvenir des heures d'exlase, les savouraient encore, pressés l'un contre l'aulre, étroitement enlacés, l'haleine mêlée.
* — Oh! t'avoir sans cesse, t'avoir dans ma chair... Je ne pense qu'à cela, depuis que je t'ai vue. Mes nuits ne sont qu'une agonie d'amour, et je me retourne, serrant le vide, serrant mon rêve éperdument !...
Il s'était prosterné devant elle dans une attitude pâmée d'adoration. Il voyait ses épaules pures, la double étoile de ses seins dressés, toute la splendeur de sa chair liliale.
— A quoi bon soulîrir, à quoi bon mourir dans la solitude?... Michaël, prends-moi, emmène-moi !
286 LA PORTE DE FÉLICITl':
— Je le voudrais, ma très aimée.
— Qui t'en empêche?...
— On nous surveille. Le pays n'est pas sûr... Attends encore...
— Attendre, attendre... Je n'en ai plus la force.
— Les beaux jours reviendront; nous serons heureux comme nous ne l'avons jamais été, tu verras.
— Je voudrais te croire, dit-elle, et quelque chose de vaguement douloureux passa dans ses yeux verts, comme si elle eût tourné son regard au dedans d'elle-même, afin d'y suivre le travail intérieur de sa pensée.
— 11 faut me croire pour supporter courageusement ces dernières épreuves.
La poussée des sentiments tumultueux qui s'opérait en elle donnait à sa voix une intonation chagrine. Ses mains avaient un léger tremblement. JMichaël la reprit contre lui, cherchant ses lèvres.
— Allons, sois sage, ne parle plus, ne réfléchis plus, aime-moi... Faisons provision de bonheur pour les jours qui vont suivre.
Il cueillait ses baisers, un à un, comme des fleurs, buvait son souffle, se grisait d'elle pour emporter un peu de son parfum, de sa joie, de sa vie.
Les yeux glauques d'Aïché étaient chargés d'une tendresse ineffable, son visage blanc rayonnait, ainsi
qu'une corolle de lumière, et, sur sa bouche humide, mûrissaient de nouveaux baisers.
— Il me semble, dit-elle, que je suis avec toi au bord d'un précipice, et je savoure l'ivresse du vertige, affolée d'amour et de crainte.
— Je t'adore! je te désire éperdument î que veux-tu de plus, ma très aimée?... Profitons de l'heure exquise sans nous inquiéter de celles qui suivront.
A son tour, la jeune femme tendit l'oreille, mit un doigt sur sa bouche.
— J'ai peur; fit-elle.
— Peur de quoi?...
— Je ne sais,. écoute... Qui donc est là?...
Un glissement s'était fait auprès d'eux, une flamme jaillit dans les tentures, puis, d'autres flammes montèrent autour du divan.
Aïché se dressa, poussant un cri terrible, pendant que le maître, entouré des eunuques, paraissait sur le seuil. Mais la chambre n'élait déjà plus qu'un brasier, une corbeille rouge qui crépitait sous des gerbes de feu. Les esclaves affolés couraient dans les couloirs, secouaient les grilles des fenêtres, en hurlant, une panique avait emporté Mourad, ses femmes et les eunuques. Seuls, Soab et Ikmel demeuraient face à face, debout devant la chambre ardente.
La khanoun, d'un œil irrité, considérait l'eunuque.
— Tu as mis le feu, dit-elle, pour sauver Aïché, mais ie t'ai suivi... J'ai vu ce que tu as fait et je me vengerai quand même.
D'un bond furieux, elle se jeta dans la pièce, disparut dans la fournaise.
Au dehors, des cris sinistres retentissaient : atech ! alechi var ! ijanghen var ! Au feu I au feu !... Des langues rouges passaient par les fenêtres, grandissaient, de seconde en seconde, léchaient la toiture, et les Touloumbadji arrivaient, au pas de course, renversant tout sur leur passage.
La rue, déjà, s'encombrait de femmes, traînant des enfants et des paquets de bardes, de cawas et de soldats armés, de hammals chargés de coffres précieux, d'eunuques et d'esclaves cherchant du renfort. Les toits de tuiles roses des maisons voisines flamboyaient, s'allumaient comme les fusées d'un feu d'artifice. C'était une traînée fulgurante poussée par le vent, et, sous son passage invincible, les murs de bois semblaient frissonner, se soulever, comme pour échapper à l'ennemi, puis tout croulait, s'effondrait dans une fumée noire qui salissait le ciel.
Des hommes, semblables à des démons, couraient sur les poutres enflammées, abattant des pans de murs pour arrêter le fléau, tandis que retentissait plus lugubrement le canon de Top-llané, que les disques sanglants
Des caïques, chargés de vizirs et de pachas, se dirigeaient vers le he.i du sinistre. (P. 292.)
se montraient sur les tours du Séraskiérat et de Galata.
Toute la journée ce fut une cohue indescriptible autour de l'incendie; puis, la nuit descendit, peu à peu, et le spectacle devint plus effrayant et plus grandiose. Tout un quartier brûlait, maintenant, semblable à un fleuve montant vers les étoiles; les constructions fragiles éclataient en tous sens, puis s'affaissaient en vagues molles. Au loin, des traînées bleuâtres s'allongeaient capricieuse ment, les flammes s'élevaient à une hauteur prodigieuse, des milliers de flammèches faisaient, dans les airs, des pluies métalliques, et, de distance en distance, une clarté plus grande, comme un soleil pyrotechnique, éclatait dans l'embrasement général.
Des hordes de chiens passaient en hurlant; des files d'ânes, de chevaux, portant des coffrets précieux, des vases, des paquets de toutes sortes fuyaient vers les quartiers neufs, dans la clarté sanglante qui teignait les baraques de bois brasillantes et craquantes, avec leurs étages en surplomb et leurs balcons saillants. Les flammes fantastiquement se jouaient sur ces toits, ces dômes, ces minarets, sautant les rues, les places minuscules, les carrefours, chevauchant les murs pour se précipiter sur les fragiles constructions qui gémissaient et s'entr'ouvraient sous leur étreinte. Les étoiles, pour se montrer, semblaient écarter des rideaux de brocart d'or qui flottaient éperdument, suspendus à la voûte céleste. Au loin, les
navires, par le reflet de l'incendie, paraissaient pavoises de flammes avec des pavillons lumineux. Une flotille d'embarcations, manœuvrées par de vigoureux rameurs, glissait sur l'onde phosphorescente, des caïques, chargés de vizirs et de pachas, se dirigeaient vers le lieu du sinistre. Les cyprès des mosquées et des cimetières se tordaient, se desséchaient, puis s'allumaient comme des cierges funèbres; et, toujours, le feu trouvait un nouvel aliment, car presque toutes les maisons du vieux Stamboul sont construites en bois, et lorsqu'un incendie se déclare, les ravages sont incalculables : les flammes galopent furieusement, comme des cavales sauvages à la conquête d'un monde, et tout se courbe sur leur passage.
Mourad s'était réfugié chez un vizir de ses amis qui avait bien voulu lui donner l'hospitalité ainsi qu'à ses femmes. Les ounucjues et les esclaves avaient serré les coffres précieux, emportes à la hâte, et les trois épouses, à peine vêtues, se lamentaient dans une chambre du haremlike.
Ikmcl manquait à l'appel ainsi que Soab ; quant à Aïchc, elle avait dû périr dans les flammes, car c'était chez elle (|ue le feu avait j)ris. D'ailleurs, Elmass et Naïmé étaient revenues, en pleurant, annoncer la mort de leur maîtresse. Elles l'avaient vu tomber dans le brasier aux bras de Michaël. llouchen, Nourmahal et Fatma
poussaient des cris de détresse en s'arrachant les cheveux, mais un sourire, parfois, éclairait leur visage inondé de larmes, comme un rayon de soleil perce un nuage chargé de pluie. Elles songeaient que Mourad était hien découragé, bien triste, bien vieux, et qu'après celte dernière épreuve, il se contenterait, sans doute, de leurs consolations et de leurs caresses.
De l'endroit oi^i elles se trouvaient, le spectacle était magique. Sur Thorizon, maintenant tout rouge, des palais en flammes montaient vers les étoiles : des mosquées, des minarets, des colonnes glorieuses, des tours formidables, des arcs de triomphe, toute une ville fantastique peuplée de démons. Puis, tout croulait dans des nuages de suie; des montagnes fulgurantes," des cratères furieux disparaissaient comme des châteaux de caries qu'un souffle suffit à balayer.
Tout flamboyait, se métamorphosait, crépitait follement et retombait en cascades lumineuses. Les arbres, éclairés d'un côté, agilaienl des branches frangées d'ar-. gent et d'or; les stèles tumiilaircs coiflées de leurs turbans, de leurs fez coloriés semblaient vivre ; sur chaque tombe se dressait un mort qu'un jeu de clarté animait bizarrement. Des arabas passaient, remplis de femmes rieuses, anius<'es par le spectacle. Des filles de joie, aux paupières allongées d'antimoine, aux lèvres fardées sous un yachmak transparent roulaient leurs
hanches lascives dans la cohue, faisaient tintinnabuler les verroteries de leur poitrine et de leurs poignets. Les cafedji apportaient du mastic et des narghilehs aux curieux, accroupis sur les nattes et suivant avec intérêt les progrès du feu, tandis que les Touloumbadji passaient, noirs, bruyants, frénétiques, aux cris de alech ! atech ! var ! yanghen!
t.uiili> qui' ll■^ 1 oulouinljadji passaient, noirs, bruyants, iVciirtiques, 3UX cris de : ud'ch! atcch ! var ! ijang lient
Les Cendres.
Quand tout fui terminé, quand il n'y eut plus rien qu'un amas de décombres, les habitants des quartiers saccagés revinrent contempler les ruines de ce qui avait été leur demeure. Ceux qui possédaient encore leurs coffres, leurs chibouks et une couverture s'estimaient heureux.
' — Yaren, bakalonn, murmuraient-ils avec résignation : demain, nous verrons. Sans architectes, sans ingénieurs, ils traçaient un carré sur le sol pour une construction nouvelle, puis, se rendaient à la montagne où ils trouvaient le bois nécessaire à leur travail simple et rapide.
Mourad, dans les cendres du haremlikc, cherchait les ossements de la favorite et ceux de Michaël, l'ami coupable.
Deux corps desséchés, tordus, hideux, méconnais-
sables, furent retrouves, en effet, après de longs efforts : ceux de Soab, l'eunuque, et d'ikmel, la khanoun. Mais le vieux maître, dans sa douleur profonde, ne les reconnut pas.
Il fit porter dans la charrette des morts le cadavre de Soab, qu'il prit pour celui du thabib infidèle, de FArménien parjure et doublement haïssable. Justement, les massacres recommençaient, on égorgeait les hommes et les femmes, souvent dénoncés à faux. Des troupeaux étaient jetés pêle-mêle sous les canons des fusils, et il fallait achever les blessés à coups de gourdin et de crosse. Le sang ruisselait par les rues, le frisson des agonies passait dans les râles, les cris, les blasphèmes et la fumée des incendies.
La dépouille d'ikmel fut, pour Mourad, le corps de la très aimée, de la très belle Aïché. Il l'enfouit pieusement et lui fit dresser une colonne de marbre, ornée de feuillages et de pampres vermeils, sous un immense cyprès de velours sombre. C'est là que le vieil homme a enterré son amour, et c'est là qu'il vient le pleurer, tous les soirs, dans les fleurs et les parfums.
Sur la Corne d'Or, aidé par le courant et poussé par quatre bras vigoureux, un caïque lîle rapidement. Les collines et les caps de la rive, éclairés par les flammes,