CONSPIRATION
— Elle aura employé les herbes magiques du Champ des Morts et les djins l'ont visitée la nuit...
— Elle aura essayé les pratiques des sorcières damnées...
— Il faut veiller, souffla Ickmel, la plus acharnée des quatre khanouns... Toutes nous viendrons surveiller notre ennemie,
— Et si l'eunuque nous surprend?...
— Pensez-vous qu'il soit avec elle ?... demanda Rouchen, soupçonneuse.
— C'est à coup sûrl'espion du maître, assura Fatma. Mais Nourmahal, accentuant son mystérieux sourire,
hocha la tète.
— L'eunuque aime Aïché, dit-elle lentement, et c'est le plus dangereux de nos ennemis.
— Lui aussi! murmura Ickmel avec rage!.., Qu'a-tellc donc pour ensorceler tous ceux qui rai)prochent, depuis le maître jusqu'aux esclaves ?.,.
— Elle est belle, dit Fatma.
— Mais, protesta Rouchen, nous sommes belles aussi et, pour l'esprit, nous la valons bien.
— Oui, reprit l'inquiétante Nourmahal, mais elle possède un charme étrange, occulte, invincible, quisoumet les êtres qu'elle approche. Vous ne sauriez lutter contre l'insaisissable. Et puis, ce qui est écrit, est écrit, notre sort est entre les mains d'Allah qui peut, à sa
guise, faire le bien et le mal. Par curiosité, laissons marcher la vie; elle nous réserve bien des surprises, malgré son apparente monotonie,
— Tais-toi ! dit Rouchen dans un baiser, tu parles comme un verset du Koran, mais tu te moques de nous !...
— Oh! vous apprendrez bien des choses qui vous étonneront...
— Dis-nous ces choses?...
— Je les ignore... mais l'esprit du péché a soufflé sur celte porto!
Rouchen regardait par rouvcrturo qu'elle avait ménagée (P. 55.)
Le Mal d'Orient,
Tandis que les quatre femmes regagnaient leur apparlement, Aïché, les yeux clos, les lèvres blêmes, demeurait immobile dans le désordre des coussins. Brisée par l'insomnie et la fièvre, elle élail arrivée à cet état de langueur où le corps n'a plus la force de porter l'âme.
Par moments, cédant à la prostration qui s'emparait d'elle, elle trouvait ce repos factice qui ressemble au sommeil et dont les rêves sont des visions d'épouvante.
Lorsqu'elle sortait de cette léthargie, Elmass et Naïmé, qui ne la quittaient pas, se précipitaient à ses pieds et la couvraient de caresses avec des cris joyeux. ■ — Oh ! disait-elle, je voudrais pouvoir être libre et vous emmener loin de cette chambre maudite, où l'amour est un viol, où toutes les actions mentent, où le cœur, chaque jour, se contracte plus douloureusement!
Oi LA POKTE DE FÉLICITÉ
— Ne parle plus, chère maîtresse, suppliaient les esclaves avec épouvante ; nous te comprenons, mais il ne faut point que d'autres connaissent ton tourment.
L'abus des stupéfiants, les songes morbides, les exigences de Mourad et la tristesse d'une existence murée avaient petit à jietit amené la jeune femme à un état de dépérissement extrême. Chaque jour son visage pâlissait davantage, ses yeux s'entouraient de cernes bleuâtres et la maigreur de ses mains accusait tout le délicat agrafemcnt des os. Parfois, une toux sèche soulevait sa poitrine et le mouchoir qu'elle portait à ses lèvres se maculait de rose.
Elle dédaignait le dévergondage naïf de son entourage, cette démoralisation inconsciente, moitié cynique, moitié candide qui règne dans la plupart des harems. Elle ne cherchait même plus, avec ses esclaves favorites, l'entraînement des illusions voluptueuses, ni la satisfaction incomplète des sens. Tandis que ses compagnes s'imaginaient qu'elles exerçaient une sorte de sacerdoce de l'amour, même auprès du maître impuissant, et en tiraient gloire, elle gémissait sur le vide de ses journées, l'inutilité de sa vie.
Inquiet, Mourad s'était décidé à appeler auprès de la malade le médecin attaché au harem, le seul homme (jui eût le droit de franchir la porte sacrée.
Ce médecin, âgé d'une trentaine d'années, était d'ori-