‹ La porte de félicité: romanChapitre 6 sur 34 · LE MAL D ORIENT · texte numérisé non relu

LE MAL D ORIENT

gine arménienne et possédait quelque fortune, ce qui lui donnait une liberté relative. Il avait déjà soigné les femmes du pacha et toute confiance avait été accordée à sa discrétion, à son honorabilité, à sa science.

Il vint donc, en i^rand secret, examiner la favorite

de Mourad, tandis qu'Elmass et Naïmé se cachaient dans une pièce voisine et que Soab veillait au dehors.

Michaël bey demeurait silencieux devant Aïché, qui étouffait dans son mouchoir un accès de toux sèche. Il n'avait pu, sans émotion, supporter le regard alangui, tout chargé d'effluves des grands yeux verts de la jeune

femme, et c'est en tremblant qu'il continuait son examen médical.

Il y avait un peu d'hystérie, un peu de névrose dans le cas de la malade, mais une affection plus grave était à craindre, et le médecin, à voix basse, prononça le mot de phtisie.

Il griffonna une demi-page d'hiéroglyphes destinés au pharmacien, et se retira en annonçant sa visite pour le lendemain.

Aïché, cependant, avait suivi de son regard dolent la haute silhouette de Michaël qui disparaissait derrière les draperies, et une émotion nouvelle avait précipité les battements de sa poitrine.

Songeuse, maintenant, elle revivait son enfance insouciante au pays des Tcherkesses, et, bientôt, une vision la pénétrait et la faisait tressaillir.

Les quelques tableaux restés en sa mémoire avaient le relief des premières impressions. Tout était coloré, sans grande exactitude, car l'esprit de l'enfant grossit et déforme. C'étaient comme des réminiscences de rêve à rheure où l'âme flotte encore entre la veille et le sommeil.

Elle se rappelait avoir été élevée à la campagne, au milieu des hommes rudes, qui, tout le jour, peinaient dans les sillons. Elle revoyait les compagnes de ses premiers jeux : des fillettes à moitié nues, les cheveux

LE MAL d'orient 67

emmêlés, les joues brunies par le grand soleil, avec lesquelles elle allait se rouler dans les roseaux, cueillir des baies rouges le long des haies ou ramasser des pierres plus polies que l'agate.

La maison de son père surgissait devant elle à l'orée d'un bois profond avec sa porte coupée, presque toujours ouverte, ses solives enfumées et son aire humide.

Un vieux tapis lui servait de couchette, et, tout le jour, elle courait par les chemins.

Puis, elle avait fait la connaissance d'un marchand d'esclaves qui lui avait appris la valeur de sa beauté naissante et le parti qu'elle en pourrait tirer. Hamid Agha, l'ayant achetée un prix modique, l'avait fait instruire soigneusement, pensant prélever un large bénéfice sur sa grâce précoce, encore affinée et mise en lumière par toutes les ressources de la coquetterie féminine.

Lorsqu'elle eut atteint sa douzième année, Ilamid Agha la conduisit à Stamboul pour la faire voir à quelques amateurs; ceux-ci la trouvant Iroj) jeune promirent de repasser plus tard. Mais, un chef de malandrins qui pillait les faubourgs, la remarqua et l'enleva, un beau soir, pour lui apprendre les danses de son pays et l'exhiber dans ses représentations foraines.

Elle se rappelait, maintenant, son existence bizarre dans les petites rues de Constantinople où se coudoyaient

les prostiluces de toutes les catégories, chair à plaisir brutalement étalée pour éveiller la convoitise du passant. Elle voyait passer, sous la saillie des shaknisirs, les matelots levantins et étrangers, les portefaix, les derviches, les imans, les marchands russes, les juifs polonais, autrichiens et roumains, le vieux Turc indifférent, comme mure dans son fatalisme, le Persan inquiet à l'œil investigateur, le cafedji olîrant les narguilhés, les skiros, le lokoum, le mastic ou le raki. Elle voyait courir les chiens roux, efflanqués, en quête de quelque proie de rebut; et la rue étroite, tortueuse, aux maisons étrangement bariolées, l'emplissait de crainte et d'étonnement.

Le jour il y avait, dans ce coin de vieux faubourg, un mouvement, une couleur magique, un entraînement qui en cachait la fange et la laideur. Mais le soir y ramenait les scènes de meurtre et de vol, les tumultes orgiaques, les prostitutions, les rires atroces et les râles d'agonie.

Les maisons publiques se retrouvaient à chaque pas depuis les bords de la mer à Galata. Elles débordaient jusqu'à Yuksek Calderem, s'épanouissaient à Péra, en longeant la grande voie, avaient leurs ramifications jusqu'à la rue de Brousse et la route de Chichli.

En bas de la montagne, dans les marécages de Galata, où vivait Aïché, les femmes semi-orientales se drapaient

LE MAL d'orient 69

dans des élolTes éclatantes, mêlaient des fleurs à leurs cheveux sombres, admirables souvent, se couvraient de bijoux barbares et de sequins. traînaient leurs pieds nus dans des socques de bois.

L'éclat des draperies grossières, le luxe frelaté des bijoux, le fard détrempé sur les chairs nues, tous ces accessoires de l'imposture des bouges galants, annonçaient chez ces femmes le danger des caresses, le poison des baisers cueillis par toutes les bouches. Les formes souvent étaient exquises ou sculpturales, la ciselure des traits pure et délicate, les yeux fulguraient entre les paupières sombres et les chevelures rousses ou brunes battaient les flancs en lanières ondoyantes.

D'oi!i venaient ces créatures d'amour?... Pour(iuoi sacriflaient-elles aux démons de la luxure et comment, étant si belles, n'avaient-elles point rencontré un seul amour honnête sur l'abîme de la prostitution?...

Quoi ! dans une ville immense comme Conslantinople, il ne s'était pas trouvé quelques dévouements généreux pour sauver ces jeunes filles dans l'épanouissement de leur grâce séductrice et de leur innocence ?...

Leïla, qui n'était point encore Aïché, se posait ces mélancoliques questions, et une infinie pitié noyait son âme.

Par quels secrets de physiologie, la misère des parias d'Orient, l'appauvrissement des unions sordides ont-ils

pu incarner et donner la vie à ces êtres presque effrayants de beauté et de charme?...

Des hommes venus des cinq parties du monde, prennent part au festin de chair humaine qui se donne à toute heure du jour et de la nuit. Vingt langues résonnent dans ces antres effroyables du vice. Ces hymnes de volui)té brutale s'exhalent dans des vapeurs de raki, de porto ou de wiski. Et, leur besogne terminée, les filles aux yeux de braise, aux lèvres sanglantes, reparaissent sur leur porte, appelant le passant du geste, du sourire et de la voix.

Aïché, sans trêve, les voyait recevoir, dans leurs petites maisons, le visiteur inconnu que leur beauté avait séduit. Derrière les fenêtres grillées, elles fumaient leur cigarette, tandis que des vieilles femmes, affreuses sorcières du Walpurgis, nettoyaient la chambre ou lavaient quelques chiffons dans un baquet.

Aïché, ou Leïla, de son nom circassien, assistait de sa roulotte aux marchés grossiers, aux brusques étreintes, aux servilcs complaisances de tout un peuple de courtisanes soumises au désir du mâle.

Les créatures, qui composaient le personnel de ces maisons du vice, étaient en grande partie des juives et des Galliciennes. On y trouvait aussi des Polonaises, des Grecques, au type superbe, à la taille cambrée, au nez aquilin, aux traits réguliers, des Hon-

LE MAL d'orient 71

groises, des Italiennes, des Allemandes, aux yeux ingénus, au teint rose.

Dans ces antres de volupté sordide on buvait jusqu'à rouler dans les ravins, on insultait les filles, après avoir reçu leurs caresses, on s'assemblait pour jouer ou se livrer à quelque orgie de haut goût.

Les Turcs venaient peu dans ces établissements. C'est à peine s'il existe à Stamboul une ou deux maisons tenues par des Persans et remplies d'esclaves blanches jeunes et jolies. Les Ottomans, qui peuvent avoir dans leur harem autant de femmes qu'ils en désirent, ne recherchent point ces sortes de plaisirs. Le Turc, au fond, méprise la femme, et s'il vante parfois la beauté d'un objet tendrement aimé, c'est toujours celle d'un jeune garçon. Pour ces préférences à rebours l'éloquence musulmane n'a point assez d'adjectifs enflammés et beaucoup de fervents possèdent un harem exclusivement masculin.

Aïché, pleine de révolte et de dégoût, avait résisté à toutes les sollicitations du vice. Elle vivait avec le chef qui, cependant, la respectait, comptant la vendre plus lard, lorsqu'elle serait dans tout le développement de sa ■prestigieuse beauté.

Mais une insurrection ayant éclaté dans les vieux quartiers arméniens, les maisons furent brûlées et les habitants massacrés. Des soldats ivres déshabillèrent la

jeune lille et, comme elle leur résistait, l'accablèrent de coups. C'est alors que Mourad pacha, passant par là pour activer le zèle des Osmanlis, la remarqua et l'acheta pour son harem. Elle dut subir l'approche du vieil homme qui meurtrit sa chair délicate et s'attarda cruellement au festin de volupté.

Telle avait été l'initiation de la fillette qui, épuisée par ce viol et toute une existence de misère, tomba dans une langueur profonde et un sombre découragement.

Aïché, encore vierge de corps, avait donc assisté à toutes les comédies du vice, et son âme s'était attristée de tant d'abjection. Lorsque Mourad l'avait emmenée pour distraire sa vieillesse, elle avait espéré une existence meilleure, et c'est avec reconnaissance qu'elle avait gagné la retraite de ce nouveau maître.

Malheureusement, elle avait encore retrouvé là, parmi les femmes du pacha, la même perversité, le même appétit de luxure, aggravés par l'hypocrisie et la haine. Le cadre était plus luxueux, mais le mal avait gangrené les consciences dans la maison du riche comme dans l'antre de la prostituée.

L'immoralité entre femmes valait l'immoralité masculine. Elle était la conséquence de la vie sensuelle, monotone et oisive des harems. Toutes ces amoureuses, sans amants, négligées par leur seigneur, étaient la proie d'un désir morbide qui les poussait à se demander

LE MAL d'OPiIKNT 73

réciproquemenl r(iiil)li do leur monstrueuse et inutile existence.

Aïché, la favorite, avait été bientôt détestée par toutes ces créatures inquiètes et jalouses. Elle était rcnnemie, la charmeuse qui leur volait leur faible part de bonheur, leurs bijoux et leurs parures, car c'était désormais à elle qu'allaient tous les présents.

Malgré son indilférence dédaigneuse elle avait surpris bien des regards de haine fixés sur elle, et des phrases menaçantes, murmurées à voix basse, l'avaient parfois fait tressaillir.

Nourmahal, avec son équivoque sourire, prétendait que la nouvelle n'était qu'une goule, un vampire dont, seule, la combustion pourrait avoir raison.

Rouchen, immédiatement, avait proposé de mettre le feu à la partie du harem qu'elle habitait. La jeune femme, surprise dans son sommeil, serait brûlée vive. Puis, on mêlerait ses cendres avec de la terre, que l'on transporterait au loin dans des directions diverses pour que l'âme maudite ne pût reconstituer le corps de l'ensorceleuse.

Ikmel préférait le poison, moins compromettant, et ■ elle offrait de mêler certaines drogues mystérieuses aux aliments de sa rivale.

Fatma, la rieuse, pensait que le haschich accomplirait, petit à petit, son œuvre malfaisante et qu'il n'était

pas besoin de recourir à des moyens aussi dangereux.

Quel plaisir pour ces femmes nostalgiques de jouer aux criminelles dans les chambres closes, parfumées de jasmin et de rose, dans la douceur des étoffes soyeuses et l'énervement des caresses !... Elles étaient joyeuses de se créer un rôle, quel qu'il fût, de quitter l'état humiliant de simples spectatrices. Et, il y a, dans la vie des femmes, bien des conspirations qui n'ont pas d'autre origine que ce besoin d'agir, de sortir de l'ombre, de faire acte d'énergie et de volonté.

Tout être humain est saisi d'allégresse à la pensée seule d'une aventure quelconque, d'une escapade, d'un voyage, d'une mission à remplir, et cette satisfaction grandit en raison directe de la hauteur sociale de celui qui va agir pour le bien ou le mal de ses semblables.

Rêve de haschich.

Aïché songeait à Michaël, le médecin du harem. Elle savait qu'il était d'origine arménienne et que les siens avaient eu beaucoup à souffrir de la domination turque.

La guerre d'Orient a fait l'éducation des peuples, et personne n'ignore les barbaries qui, dans la postérité, feront ombre aux lumières dont les derniers siècles, glorieux de leur science et de leur civilisation, s'attribuent le monopole!...

Aïché, les yeux fermés, les lèvres sèches, entendait, soua l'empire de la fièvre, toutes les plaintes jusqu'alors étouffées, tous les cris qu'elle n'avait jamais écoutés, tous les gémissements arrachés aux longues et injustes tortures d'un peuple sacrifié. Elle se trouvait trans- ■portée, par un soudain enchantement, au milieu des angoisses dont est semée cette terre de l'Asie occidentale, jadis indépendante, aujourd'hui soumise à la domination turque.

Michaël lui parut beau et secourable ; elle souhaita une aggravation de son mal pour le revoir souvent et lui confier ses peines.

— Elmass, Naïmé, apportez-moi la pâte magique, afin que mon rêve se colore de tous les feux de mon désir. Je veux vivre doublement aujourd'hui!

Naïmé, pourtant, essayait une vague résistance.

— Le haschich t'a fait mal, maîtresse chérie, et nous avons reçu l'ordre de ne plus t'en donner... Elmas, d'ailleurs, a caché le m'ahudjoune.

— Elmass ne voudra pas me contrarier, soupira la jeune femme, et vous me bercerez dans vos bras pendant que ma pensée s'envolera vers d'autres horizons immuablement bleus... Je veux être heureuse une fois encore I...

Les deux esclaves se consultèrent du regard, mais elles étaient sans force contre la volonté de la jeune femme.

Les phénomènes de l'hallucination produite par le haschich se manifestent en tableaux pleins de relief et de lumière. Ils peuvent être dirigés selon le désir du dormeur, qui n'a qu'à invoquer, avant son sommeil, l'image qui le tente, à moins qu'une personne ayant de l'influence sur lui ne prononce un nom particulièrement aimé. Le haschichien, alors, croira étreindre l'objet de ses amours et frissonnera sous d'imaginaires caresses.

Page 1