‹ La porte de félicité: romanChapitre 7 sur 34 · RÊVE DE HASCHICH · texte numérisé non relu

RÊVE DE HASCHICH

De ces erreurs intellectuelles résultent des impressions profondes et voluptueuses. Le corps, il est vrai, n'obéit plus à la conscience, il ne saurait se mouvoir à sa guise, il est sous la domination d'une sorte de stupeur nerveuse pour tout ce qui nest pas la conséquence de son idée fixe.

Aïché, une fois de plus, savoura l'étrange ivresse qui, petit à petit, épuisait sa chair et son esprit. Elle ignorait, l'imprudente, que l'amour s'infiltre dans l'âme, à la moindre occasion, que chaque jour la passion grandit et s'exalte, que les obstacles l'irritent, que la solitude l'afîole jusqu'au moment où, victorieuse, elle s'empare invinciblement de l'être entier.

Toutes les flammes de son imagination, toutes les ardeurs de son jeune sang se déchaînaient dans le songe erotique; l'amant souhaité n'était plus une fiction éphémère, une vision errante, c'était Michaël, maintenant, qu'elle pressait follement sur son sein, c'était son baiser savant et profond qui la faisait défaillir.

La nuit vint sans dissiper le rêve adorable. Étendue sur le divan, immobile et pâle, elle vivait cependant un infini d'amour, et, tandis que son corps inerte semblait avoir été retiré de quelque sépulture, son esprit éperdu se grisait d'espace, d'azur, de soleil et de mélodie.

Aïché, certes, méritait d'être choisie par un amant séduisant, passionnément aimée, et elle était l'esclave

d'un vieillard!... Elle prodiguait honteusement les inestimables trésors de sa chair liliale à un homme qui l'humiliait par sa tyrannie dédaigneuse et profanait sa jeunesse. Ah ! comme elle fût volontiers descendue de ce piédestal où elle ne recevait, au lieu d'encens, que des ordres pénibles et des menaces jalouses! Comme elle eût secoué ces absurdes chaînes que les Ottomans rivent aux pieds des femmes et que les femmes subissent par faiblesse ou lâcheté d'habitude!

Elle fermait les yeux et d'étranges voluptés enveloppaient son être. Puis, elle se voyait, fuyant dans la nuit; mais un obstacle, tout à coup, se dressait devant ses pas et elle faisait de vains efforts pour le franchir; une pierre se détachait d'un mur, tombait sur sa poitrine et l'écrasait de sa masse. Parfois, aussi, elle enlevait les grilles de sa fenêtre, se laissait glisser le long du balcon. Elle allait toucher terre, elle était libre... Mais des hommes l'entouraient et donnaient l'alarme. Alors, elle s'éveillait en sursaut, le front mouillé de sueur.

— Elmass, Maïmél sanglotait-ello, pourquoi avez-vous cessé de me bercer comme un enfant malade?... d'horribles visions mont visitée! Venez, reprenez-moi sur votre poitrine, afin que je poursuive le songe heureux 1

Dociles, les esclaves tentaient de rappeler l'illusion charmante, et Aïché, trompée par leurs caresses, retrouvait les séductions dangereuses qui charmaient ses

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sens. Déjà son amonr était si grand, qu'elle ne concevait plus la possibilité de vivre loin de Michaël ; elle gardait au cœur une de ces passions profondes dont on peut mourir lorsqu'elles sont sans espoir... Que faire, cependant?... Elle n'avait plus ni parents, ni famille, ni personne au monde qui pût la protéger et la secourir, A peine si elle savait son âge et si elle connaissait le lieu de sa naissance !...

Pourtant, les baisers de ses esclaves la réchauffaient. D'autres visions passaient devant ses yeux troubles, et, plus follement, elle s'abandonnait aux divagations du haschich :

« C'était un soir d'orgie, les femmes gisaient sur les tapis aux bras des eunuques et des esclaves ; les porcelaines précieuses, les grands plateaux de cuivre, les lampes emplies d'huile parfumée avaient été renversés ; des bougies brûlaient encore mettant le feu aux tentures qui se consumaient lentement.

« Aïché, tremblante, cqnsidérait ce spectacle étrange, ne sachant s'il fallait fuir ou porter secours à ces malheureuses que les llammes allaient atteindre infailliblement. Cependant, elle avançait toujours, mais, à mesure qu'elle traversait les nombreuses pièces du harem, son trouble augmentait. Elle entendait des voix confuses, des gémissements, et, dominant ce sourd murmure, des sanglots convulsifs.

« Un eunuque paraissait, tout tremblant, derrière une draperie.

« 11 expliquait que Mourad se mourait et que le médecin l'avait lâchement assassiné pendant son sommeil.

M Aïché allait s'élancer pour protéger celui qu'elle aimait ou se faire tuer à sa place; mais la lourde tapisserie se soulevait de nouveau et, dans Tencadrement de la porte, apparaissait le coupable, Michaël, pâle, échevelé, les habits en désordre. Elle poussait un cri, ouvrait les bras, mais ses forces la trahissaient. C'était plus d'émotion qu'elle n'en pouvait supporter. »

Sous l'étreinte morbide de ce rêve étrange, Aïché sentait son cœur s'affadir d'angoisse, elle se débattait follement et roulait sur le tapis.

Mais, bientôt, la douce pression d'une main qui serrait la sienne, un murmure caressant la rappelaient à la vie.

Elle ouvrait les yeux et demeurait éperdue d'extase. N'était-ce point un de ces divins mensonges qui, parfois, bercent la fièvre des malades, la suprême erreur des agonisants?... Le médecin était là, près d'elle, agenouillé, penché sur son visage. D'une main, il lui soutenait la tête, de l'autre, il interrogeait ce cœur qui ne battait que pour lui.

Après les tortures des précédentes visions, c'était

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