RÊVE DE HASCHICH
pour Aïché un instant adorable. Elle aurait pu parler, interroger Michaël, elle ne le voulut point. Une parole eût fait fuir la phalène aux ailes d'or, le joli sphinx d'amour. Puisque ce n'était qu'un songe, il fallait le savourer jusqu'au bout, l'emprisonner comme un merveilleux papillon de joie et de lumière.
Elle referma les yeux, pour prolonger le frisson qui parcourait sa chair, retenir son extase.
Mais, tandis qu'un sentiment intime de bonheur infini, de ravissement céleste rafraîchissait son âme, elle entendit une voix grave et douce prononcer son nom...
Michaël bey.
Ce n'était plus un rêve de haschich, Michaël était bien auprès d'elle et son souffle effleurait son visage.
— Ah ! dit-elle, je croyais poursuivre un songe enivrant.
Le médecin eut un sourire chagrin.
— Oui, vous avez encore usé de la plante maudite et vous avez aggravé votre état.
— Non. j'ai dormi, j'ai oublié, ou, du moins, j'ai vécu une autre existence et j'ai pu me croire heureuse.
— Vous ne l'êtes donc point?...
— Hélas ! murmura-t-elle, si bas que le médecin seul put l'entendre, croyez-vous que mon sort soit bien enviable ?...
— Je pensais que vous étiez résignée comme les autres femmes.
— Les autres femmes souffrent comme moi. Ce
sont d'éternelles sacrifiées qui n'ont point le courage de la révolte. Toutes, ici, nous devons regarder le maître comme l'unique but de nos désirs et le servir avec toute la révérence, toute l'adoration dont noiis sommes
capables. Le grand devoir des femmes est d'aimer un seigneur, souvent sénile et ridicule, de lui obéir aveuglément et de s'humilier devant lui jusqu'à baiser la poussière de ses babouches...
— Que dit-elle ?... demanda Mourad, dont l'ouïe était dure.