‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 113 sur 146 · Même temps qu'hier · texte numérisé non relu

Même temps qu'hier

Réponse de Vallette :

Que voilà bien, mon bon ami, votre esprit pratique ! Il y a de Paris à Poitiers 320 kilomètres par la route, soit 640, aller et retour. Le prix du kilomètre pour un camion automobile (car une voiture de tourisme ne suffirait pas) serait de 1 fr. 25 à 1 fr. 50. Comptons-le seulement à 1 fr. 25x640—800 francs.

Le parcours serait non pas effectué en deux jours, mais en trois au minimum. Trois jours de nourriture et de déplacement du chauffeur, à 20 francs, 60 frs. Total, 860 francs.

Or, songez-vous qu'à l'heure actuelle, un livre nous revient déjà, à très peu de chose près, au prix que nous le vendons !...

Mais il n'y a pas de camions automobiles de louage, puisqu'ils sont tous réquisitionnés. Et l'ami Piouveyrc lui-même, dont vous parlez, est mobilisé.

Nous avons déjà les plus grandes difficultés à

aller chercher ù notre magasin du grand Montrouge les livres qui nous manquent. Et pour cette opération j'emploie ma propre auto, ne trouvant aucun charretier. Ce moyen d'ailleurs va nous manquer, car on va interdire la circulation automobile civile.

En outre, il y a la question de l'essence. On n'en trouve pas toujours. Or, il en faudrait de 140 à 150 litres pour le voyage de Poitiers.

Il n'y a, hélas ! rien à faire pour activer le mouvement. Le livre viendra, c'est certain, et c'est déjà quelque chose.

Il faut donc patienter un peu.

Je vous serre la main.

A. Vallette.

Après-midi, visite de Martineau et d'Elisabeth Joly. Heure agréable.

19. — Je suis tellement faible que je n'ose sortir. Je traîne misérablement jusqu'au soir.

Ni lettres, ni visites.

Pierre ne vient pas.

20. — Même impuissance ou même lâcheté qu'hier. Lettre de Gornuau à Jeanne demandant des nouvelles.

Rien d'autre n'arrive. La journée se passe i comme hier, un peu moins tristement, le temps étant devenu assez doux pour que j'aie pu lire assis au soleil.

Cependant, j'ai trouvé la force et le courage d'écrire une vraie lettre au Père Marchai. Je parle de ma détresse physique et morale, étant toujours déprimé par les faits atroces de la guerre et surtout par le pressentiment des calamités prochaines !

22. Dimanche. — Ce matin, à la messe de 8 heures, nous avons appris, Jeanne et moi, que la paroisse de Bourg-la-Reine est une fourmilière de saints.

Un prédicateur nous en a donné l'assurance formelle pendant une demi-heure, exclusivement employée à débiter son admiration. C'est de quoi nous humilier profondément.

23. — Arrivé trop tard à l'église pour la messe de 7 heures, et me souvenant de l'anniversaire de Véronique, je reste à celle de 8 heures avec Jeanne.

On prie ensemble pour cette enfant.

Les journaux sont remplis d'une manifestation « grandiose » ayant eu lieu hier en l'honneur des alliés américains. Occasion de glorifier une fois de plus La Fayette, l'imbécile des deux mondes et le plus funeste crétin de la Révolution.

Comment faire pour ne pas mépriser une telle époque, comment échapper au vomissement?

24. — Lettre fâcheusement recommandée d'un inconnu de l'armée belge m'envoyant quelques appréciations sur la Genèse. Tout ce que je peux extraire c'est que la matière est une organisation de la Lumière, ce qui n'est pas précisément une trouvaille.

Lecture dans le jardin, l'air étant devenu printanier, décidément.

Vers 6 heures, visite de Boutet. Causerie d'une heure.

25. — Dédicace de Constantinople et Byzance à Vincent d'Indy :

« C'est saint Christophe qui me donne l'audace de vous dédier ce livre. On m'assure que vous aimez d'une affection particulière l'admirable géant martyr. Un si merveilleux attrait n'est-il pas un lien entre vous et moi?

« Autrefois, quand j'étais un mendiant et qu'il me fallait quitter mon travail pour aller au-devant des humiliations, je regardais avec confiance une image du Porte-Christ, me souvenant du vieil adage : Chrisiophorum videas, postea tutus eas, et j'étais fortifié pour souffrir.

« Aujourd'hui, devenu vieux, et demeuré pauvre, je consulte, encore et toujours, saint Christophe avant d'aller au-devant du Christ lui-même, en passant la Mer Ténébreuse où j'espère vous avoir pour compagnon*

« Byzance ne nous détournera pas de notre chemin puisque c'est la porte de cet Orient lumineux où le glaive de feu « versatile » du Chérubin révèle aux seuls artistes chrétiens le secret du Paradis perdu. »

Après-midi de lecture dans la solitude. Tout mon petit monde est à la salle Gaveau pour y entendre la « Passion » de Bach.

26. — Entrepris le travail pénible des dédicaces pour les Méditations, quand la Providence voudra qu'elles paraissent.

Après-midi, visite imprévue et fort agréable de mon ami Léon Belle, sergent-major au camp d'aviation du Bourget. Il s'est échappé pour venir me voir deux heures. Il est complètement avec moi d'esprit et de cœur et n'a aucune espérance. Tout ce qu'il voit de près ou de loin lui fait horreur et il pense, comme moi, que tout ce qui se passe d'important nous est caché. Il nous dit que les habitants des contrées envahies ont été forcés par les Allemands à

être vaccinés par eux, occasion de les empoisonner en inoculant à ces malheureux le principe des maladies les plus dangereuses. C'est trop abominable pour n'être pas vrai. Il s'en va vers 6 heures et Pierre arrive bientôt après. [Je ne puis oublier le ton pénétré avec lequel Léon Belle me dit sur le seuil de notre porte, en prenant congé, combien il devait à Léon Bloy, et qu'il comptait pour une des grandes grâces de sa vie d'être né à une époque où il lui fût permis de le connaître. J'ajoute que Léon Bloy eut une affection toute particulière pour cet ami des mauvais jours; jointe à une appréciation certaine de son talent très parisien de journaliste et d'épistolier. Jeanne Léon Bloy].

Échecs et dîner. Pierre est encore tout rempli du spectacle des dévastations horribles qu'il a vues, telles que toute miséricorde est devenue impossible et que l'horrible nation germanique prend de plus en plus la ressemblance démoniaque.

On se sépare à l'heure ordinaire.

Pas de lettres.

Le maréchal (!) Jofïre ayant été envoyé en mission honorifique aux États-Unis, en compagnie de Viviani, les journaux sont pleins

de l'enthousiasme imbécile qui convient, relatant l'accueil d'apothéose décerné par les Américains à ces deux représentants de la France.

27. — Encore une journée vide, sans travail, sans lettres, ni visites. Lecture non plus au coin du feu, mais au soleil, le temps étant enfin devenu plus doux.

29. Dimanche. — Vers 6 heures, ou 7 heures, arrivée de de Groux qui s'est exténué pour venir, ayant dû attendre longtemps un tramway, au milieu d'une foule compacte et hurlante.

30. — Messe à 7 heures, seul. Je prie pour Jacques, qui doit aujourd'hui passer au conseil de révision.

Lettre de Pouthier, écrite hier soir dans un café de l'avenue d'Orléans, en espérant un tramway pour venir ici. Même aventure que pour de Groux, qu'il a aperçu sans pouvoir le joindre, mais avec moins de persévérance. Le goujatisme et les beuglements de la foule l'ont découragé. Il m'écrit pour me dire cela. Et voilà tout. Essayé de continuer, avec fatigue et dégoût, mes dédicaces.

Je suis malade, complètement privé de forces et le soleil, maintenant éclatant et chaud, ne me ranime pas.

Mai.

1. — Journée aussi nulle que la précédente. Quelques dédicaces péniblement obtenues et lecture de la Genèse et de l'Exode.

Temps merveilleux.

2. — Lettre de Jacques, nous apprenant qu'il a été déclaré bon pour le service armé.

Suite de l'épouvantable sottise égalitaire.

Nulle distinction entre les hommes.

Reçu la copie dactylographiée de YËpopée byzantine.

Lecture de cette copie, le matin seul, et l'après-midi avec Elisabeth. Travail très long. Nous n'avons pu en faire que le quart.

3. — Lecture avec Elisabeth de YÊpopée. Nous arrivons à la moitié.

C'est un vrai plaisir d'instruire ainsi cette enfant qui ne savait rien de cette histoire et

dont l'intelligence a des vibrations merveilleuses.

Le soir, vers 6 heures, arrivée de Pierre.

Partie d'échecs dans le jardin derrière les marronniers, par un temps délicieux.

Arrivée inattendue de Valentine.

Dîner dehors devant la maison, au crépuscule, puis à la clarté de la lune. Si j'étais mieux portant je jouirais mieux de ces douces heures. On a parlé de la dernière offensive française qui a échoué, je ne sais comment, et qui a coûté la vie à vingt mille des nôtres, dit-on. On a parlé aussi de la famine probable, fruit d'une administration épouvantable.

Départ de nos visiteurs à 10 heures.

4. — Après-midi, visite de Martineau, accompagné d'Elisabeth Joly et d'Edith Bienvenu. On me fait lire la préface de YÊpopée byzantine. Donné à Martineau, qui doit aller bientôt à Tours, un exemplaire du « Salut par les Juifs » pour le libraire Léon Denis, qui travaille à me propager dans cette ville. Dédicace :

Plût à Dieu que j'eusse un tel ami dans toutes les villes de France !

J'apprends par la petite Edith que le vin de

sa mère n'est pas sur le point d'arriver. Même difficulté que pour mon livre. Toujours la crise des transports.

Arrivée de l'abbé D..., attendu depuis des semaines. Il part en même temps que les Martineau.

La chaleur ne me réussit pas mieux que le froid. Je suis toujours aussi misérable.

6. Dimanche. — A midi, apparition imprévue de Jacques et de Raïssa, qui déjeunent avec nous.

Notre conversation, la dernière peut-être, est assez triste. Nous sommes au moment où s'approche la grande tribulation, la famine mondiale annoncée déjà et dont il est parlé partout. Des richesses énormes, des transports de blé, sont envoyés par les sous-marins au fond de la mer. L'unique et très pauvre consolation à de tels maux est de penser que l'Allemagne se dénonce ainsi elle-même comme la nation démoniaque ennemie du genre humain.

La petite Jenny, de Montmartre, rencontrée par ma femme il y a quelques jours, semble nous avoir été envoyée par la Providence. Insuffisamment aidée par la femme de ménage qui lui coûte fort cher, Jeanne a proposé à

cette enfant de vivre chez nous, ce qui a été accepté avec joie. Jeanne, exténuée du soin de la maison, pourrait, pensons-nous, être délivrée ainsi de beaucoup de choses ennuyeuses ou fatigantes et vaquer plus librement à la vie supérieure.

En même temps, la dépense serait moindre. Jenny viendrait prendre son service dans très peu de jours.

7. — Le temps est délicieux. J'en jouirais si j'étais moins malheureux, si la tristesse ne m'accablait pas. Que Dieu ait pitié de moi !

8. — Journée d'extrême langueur. Plusieurs fois je me vois sur le point de défaillir. Aprèsmidi, lettre peu réconfortante de Bisson qui continue à être malheureux. Le secours religieux surtout lui manque, dans ce pays de Sologne, aussi impie que la Beauce, et dans la paroisse d'un curé qui croirait manquer de sagesse en s'occupant un peu de cette âme dont la supériorité l'exaspère.

9. — Je n'ose pas sortir aujourd'hui, me sentant horriblement faible. Et combien triste ! Une fois de plus, nous allons être sans ressources.

J'attends toujours le facteur, avec une angoisse horrible. Dès demain, si rien n'arrive, la vie sera impossible.

10. — La même faiblesse continuant, je reste encore à la maison, attendant le facteur avec une tristesse infinie.

Continué fort péniblement le travail fastidieux des dédicaces pour les Méditations.

Après une journée vraiment douloureuse, un peu de secours arrive enfin. C'est Muls qui nous l'apporte. Aussitôt informé de ma détresse, il me donne ce qu'il a sur lui et promet de parler de moi à des amis riches.

Nous parlons de la révolution russe qui est si funeste à la France. Les hostilités de ce côté paraissant interrompues, l'Allemagne jette sur nous des forces énormes, un million d'hommes peut-être, que l'inertie russe rend disponibles.

D'un autre côté, l'Angleterre, mise aux abois sur mer par les sous-marins allemands qui torpillent ses convois, est menacée de la famine au moins autant que la France. La situation est telle que la délivrance ne peut plus être espérée que d'une manifestation divine et miraculeuse. J'en suis à me demander avec angoisse si quelque effroyable retour de la fortune adverse

ne nous forcera pas à fuir comme en 1914, Dieu sait comment. Arrivée de Pierre. Échecs. Muls forcé de partir, Pierre seul dîne avec nous et s'en va à l'heure ordinaire.

11. — A Valentine : Ayant appris que nous allons bientôt peut-être manquer de papier et d'encre, je la prie de m'apporter l'un et l'autre.

Enfin, à 7 heures passées, arrive le secours espéré depuis tant de jours. Dieu l'a voulu important. Muls a agi dès hier soir.

Quel admirable et rapide ami ! Et quelle délicieuse halte dans notre course douloureuse !

12. — Lettre de Vallette me disant qu'il a reçu l'avis que la gare de Poitiers avait enfin accepté une partie de l'expédition, mais que ne sachant pas quand arrivera celle-ci, d'ailleurs insuffisante pour la mise en vente, il demande quatre cents exemplaires par colis.

Voilà un peu d'espérance. Mais je ne dois rien attendre avant juin. Dieu sait ce qu'il fait. A Muls :

J'ai souvent éprouvé que la plus forte preuve d'amitié qui puisse être donnée à un malheureux, c'est l'action rapide. Or, vous êtes un ami rapide. Eu disant cela je pense avoir épuisé toute louange...

Mon affection pour vous est déjà très grande et

il me plaît de vous le dire. Ma femme pourra vous dire la sorte d'extase voluptueuse que nous avons eue hier soir en recevant votre lettre, mille fois précieuse, que vous n'aviez même pas songé à recommander, par l'effet d'une sorte de confiance surnaturelle. Quelle halte de délices dans notre course douloureuse !... Je ne connais pas votre frère, mais il paraît bien qu'il me connaît, ne fût-ce que par vous, et mon cœur va bien facilement vers lui. Imaginez les sentiments d'un enfant abandonné sur le chemin et que d'aimables passants viennent prendre par la main avec douceur. Vous comprendrez alors ce que je ne sais pas exprimer. Venez nous voir le plus tôt possible. Votre, etc..

Pour vous donner une idée de ma misère physique, cette lettre très modeste m'a coûté deux heures de travail, après lesquelles je me suis vu sur le point de tomber en défaillance.

Après-midi, lettre de Mme S..., extrêmement touchante et affectueuse. Elle me consulte et je dois lui répondre.

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