Dimanche. — A Mme S
Très chère amie, Je suis un peu embarrassé de votre extrême confiance en moi. Pour la justifier complètement il me faudrait presque un pouvoir surnaturel. C'est déjà immense que j'aie pu vous maintenir dans la pratique si nécessaire de la communion quotidienne que vous ne pourriez pas aban-
donner maintenant sans grand danger, je vous le dis. Mais vous allez trop loin quand vous dites que c'est vous qui êtes cause du mauvais état de ma santé depuis deux ans. Je ne vous ai pas affirmé cela, n'en sachant absolument rien. Tout ce que j'ai pu vous dire ou vous écrire, c'est que nous sommes tous appelés à payer les uns pour les autres, et que cela est indispensable pour être chrétien. Il était donc très naturel, vous aimant beaucoup, que je désirasse prendre sur moi une partie de votre fardeau, ainsi que j'ai fait pour tant d'autres depuis plus de quarante ans. Mais cela n'implique pas ce que vous croyez. Vous n'êtes cause de rien. J'accomplis bien ou mal la volonté de Dieu, qui a mis en moi cette compréhension du christianisme à l'exclusion de toute autre. Si ce que j'ai à souffrir dans le présent ou dans l'avenir vous est profitable, je m'en réjouirai profondément lorsqu'il plaira à Dieu de m'en donner l'assurance en ce monde ou en l'autre. Si je vous ai dit plus que cela, j'ai dépassé la mesure, dans mon désir de faire entrer en vous la conception d'un christianisme intégral, du christianisme des saints.
Vers 3 heures, visite de la Laurencie, accompagné de ses deux filles, Bibiane et Anne. On va s'asseoir et causer sous nos marronniers, la chaleur depuis trois jours étant devenue énorme, presque insupportable. Pouthier arrive bientôt après. Naturellement une grande mélancolie domine notre entretien. L'immense mal
tant annoncé par moi est désormais visible et palpable pour tout le monde. Vers 6 heures, nos visiteurs disparaissent et nous dînons sans convives.
... Pour ce qui est de votre plainte au sujet d'une amélioration que vous dites ne pas voir et du peu de profit de vos communions, il me semble que j'y ai déjà répondu plusieurs fois. Vous êtes une enfant, ce dont je vous félicite d'ailleurs, mais il ne faut pas abuser de l'enfantillage, ô japonaise ! Vous demandez le miracle visible parce que vous ne voyez pas le miracle invisible. Vous savez cependant que vous ne pouvez pas communier en vain. Si vous n'étiez pas aveugle comme tout le monde, vous verriez qu'entre chacune de vos communions vous franchissez spirituellement des espaces incomparablement plus énormes que tel astre du firmament qui paraît immobile depuis des siècles et qui pourtant fournit des bonds incessants de plusieurs millions de kilomètres par seconde. Cela, vous ne pouvez pas le comprendre, ni personne, mais vous avez le devoir de le croire. C'est le secret de Dieu et voilà tout. Plus tard, quand les choses cachées vous seront connues, vous verrez avec une admiration éternelle l'importance infinie de chacun de ces pas que vous êtes tentée de supposer inutiles. Je vous en prie, chère amie, ne me dites plus rien de pareil. Je vous assure que j'en souffre...
... Vous êtes à mes yeux une fille du Saint-Esprit et je ne vous imagine pas autrement. Quel partage pour une « ratée » ! Vous n'ignorez pas que je suis,
moi aussi, un râlé puisque, à 71 ans bientôt, je n'ai pas obtenu le suffrage de la multitude et que je continue à ne pas gagner d'argent. C'est ainsi que juge le monde...
... Mais vous, qui auriez horreur de juger ainsi, pensez-vous avoir le droit de parler de vous-même, avec un tel mépris. Ce n'est pas là l'humilité vraie qui ne consiste jamais à dépouiller Dieu de sa gloire. Vous êtes une œuvre de Dieu, j'en suis une autre, et par conséquent nous ne pouvons pas être des ratés.
Réfléchissez donc.
Je vous ai parlé du péché d'omission. La dernière partie de votre lettre me rappelle amèrement une circonstance où je m'en suis rendu coupable. Un de mes amis venait de mourir comme un réprouvé, laissant une veuve très consolable et très impie et une toute petite fille de 2 ans à peine. La veuve, aussitôt après l'enterrement, se préparait à rejoindre ses parents en Finlande, avec l'intention déclarée d'élever son enfant dans l'ignorance de toute notion religieuse. C'était pour cette pauvre petite un danger de mort spirituelle parfaitement caractérisé. J'aurais dû profiter d'un moment où je me suis trouvé seul avec elle pour la baptiser en confiant son âme aux trois Personnes divines. J'ai malheureusement perdu ce moment très court. Souvenir qui m'est extrêmement pénible... Votre cas n'est pas le même. L'Église autorise le baptême par une personne laïque, mais seulement dans le cas d'un danger imminent
et lorsque le recours au prêtre est impossible. Ah ! je sais qu'un prêtre indolent ou peu charitable peut abuser de cette règle. Cependant, on est forcé de la respecter. Vous êtes dans la nécessité de prendre patience. Priez pour ces deux jeunes filles. Tâchez de les amener à désirer le baptême. Alors elles pourront le demander elles-mêmes, et le consentement des parents n'étant pas nécessaire, aucun prêtre digne de ce nom n'aurait le droit de leur refuser ce bienfait. Voilà, en vérité, tout ce que je peux vous répondre sur ce point.
J'achève donc ma lettre dont la longueur vous prouvera que j'ai repris un peu de force. Nous avons reçu votre Edouard dimanche le 6. Nous l'aimons de plus en plus, ses visites sont une joie pour nous. Il fait de la musique avec Madeleine, très heureuse d'être accompagnée par lui. Que Dieu vous bénisse, chère amie. Qu'il écarte de vous toute peine et en particulier toute tentation de scrupule bête.
17. — Après-midi, visite de Termier, accompagné de ses filles Jeanne, Marguerite et Thérèse. Jeanne m'a amené mon petit filleul Christophe, qui est un délicieux enfant. On a pu s'installer au jardin.
19. — Vallette m'envoie enfin quatre-vingts exemplaires de mon livre : Les Méditations d'un solitaire en 1916.
Distribution à Jeanne, à Véronique, à Madeleine et à Elisabeth. Jeanne allant déjeuner
chez les Pouthier en emporte deux pour Pouthier et pour sa femme.
Voilà du travail ! Toutes ces dédicaces et tous ces envois.
Lettre curieuse de Marguerite le Meignen :
En prévision de l'avenir j'ai fait quelques modestes achats dont je vous envoie votre part.
J'espère vous faire plaisir.
Qu'est-ce qu'elle peut bien m'envoycr en prévision de l'avenir?
20. Dimanche. — Entrepris le labeur pénible des envois de mon livre à préparer. Le plus dur c'est le remplissage des blancs de la censure. Mais je ne ferai cela que pour un petit nombre.
J'attends des visiteurs qui ne viennent pas. Seule, Valentine apparaît après 7 heures, et dîne avec nous.
On parle de la guerre et surtout de la révolution russe, qui nous est si funeste. Un monsieur Kerensky, ministre de la guerre en Russie, vient de proclamer que la pairie est en danger, formule attendue, cette révolution devant être une copie de la nôtre. Hier c'était 89, aujourd'hui c'est 92, sans Valmy et Jemmapes, demain ce sera 93.
LA PORTE DES HJJMpLES 275
A ce sujet, je fais remarquer à Valentine, qui en paraît éblouie comme d'une révélation, que les révolutionnaires de 89, malgré leurs illusions ou leurs crimes, étaient tout de même des hommes ayant dans leurs âmes la culture chrétienne de beaucoup de siècles, ce qui manque aux Russes qui ne sont que des esclaves que leur émancipation soudaine va rendre semblables à des animaux féroces.
21. — Lettre de Jean Baron se plaignant de ne pas avoir de mes nouvelles.
A 11 heures, visite de Boutet à qui je suis heureux de donner un exemplaire préparé pour lui. Séance tenante je remplis les blancs.
Réponse à Jean Baron : je le rassure sur notre situation en lui disant que « le corbeau continue à nous apporter notre pain de chaque jour ».
22. — Très bonne lettre de Pouthier. Il me dit sa joie d'avoir reçu mon livre. Il viendra dimanche me montrer un article que cette lecture lui a inspiré.
Quelques dédicaces pour les Méditations d'un solitaire.
A Jeanne. — Pour lire en présence de Dieu. A Pierre. — Solinm in soliiudine.
A Christine. — Jésus au désert « était avec les bêtes ». C'est saint Marc seul que l'Esprit-Saint a chargé de nous l'apprendre. On ne peut donc être près de Jésus solitaire que dans le voisinage des bêtes. Les écrivains ascétiques oublient toujours ce trait essentiel.
A Jeanne Boussac. — Le virtuose continue à jouer de son âme, mais la boîte de l'instrument a beaucoup vieilli et on craint la malveillance des météores.
A Jacques. — Son vieux parrain, onager assuelus in solitudine.
A Raïssa. — Qu'est-ce qu'un solitaire dans l'Absolu ? C'est un amoureux de Dieu.
A Henry de Groux. — Nous sommes trop vieux pour la prostitution. Nous mourrons pauvres et ce sera bien fait.
A Elisabeth de Groux. — En lui demandant pardon pour la dédicace dangereuse qu'elle a eu la générosité d'accepter et dont il faudra rendre compte à une clique redoutable.
A René Martineau. — Le premier, après ma femme, qui m'ait deviné et secouru. « Celui qui aime la grandeur... » a dit Hello.
A Elisabeth Joly. — Ici, je frappe à des millions de tombeaux, mais aucune porte ne s'ouvre plus. Mon âme est épouvantée de cette multitude silencieuse.
A Brou. — Encore un peu de courage, mon vieux matelot. Nous avons trop payé pour être privés de la fin du spectacle.
A Cornuau. — Signa noslra non vidimus : jam non est propheta, et nos cognoscel amplius.
Au frère Dacien. — J'attends toujours Quelqu'un. Usquequo Domine?
A André Baron. — Votre vocation qu'eussent envié les saints, ne la voyez-vous pas? C'était d'être spectateur avec moi d'un des plus grands gestes de Dieu.
A Jean Baron. — Pourquoi souffrez- vous, sinon pour consoler le Seigneur? In servis suis consolabiiur, dit l'Esprit-Saint. Fortifiez- vous de cette pensée.
A Léon Belle. — Ne soyons pas pessimistes. Tout va le mieux du monde et la preuve, c'est que les Anglais ne sont pas encore à Bourg-la-Reine.
A Madeleine Bienvenu. — Le vieux solitaire malade se recommande au souvenir pieux des amis de Jésus en agonie.
A Baumann. — In anguslia densissima.
A Charles Bisson. — En le priant de méditer sur ceci, qu'il y a des hommes dont l'Esprit-Saint a besoin pour son armée et qui n'ont pas le droit de mourir.
A Barthélémy. — Dont l'absence aggrave ma solitude.
A Charles Grolleau. — Souvenir de profonde amitié chrétienne.
A Michel Frenkel. — Pour l'analyse de mon vieux cerveau.
A Vincent d'Indy. — Qui me fait le très grand honneur de me lire.
A de la Laurencie. — Ce livre où se trouve au moins un chapitre, le VIe, que l'auteur a écrit en se souvenant de lui.
A Marguerite Levesque. — En lui demandant de prier pour le vieil écrivain malade dont voici peutêtre le dernier livre.
A Léonce Petit. — Zelo zelalus sum pro Domino Deo exercituum... dereliclus sum ego solus, III Reg. 19-10.
A René Roblot. — Nisi qui renalus fuerit... non polest videre regnum Dei.
A Georges Rouault. — En attendant le prochain et très puant holocauste des profiteurs.
A Edouard Souberbielle. — Pour le changer un peu de ses études fastidieuses.
A Ricardo Vifies. — Les Catalans sont des gens galants, mais les Périgourdins sont d'affreux gredins. A Vallette. — Du seuil de l'Apocalypse au seuil de la mort.
Au Père Marchai. — Avec le constant propos de préférer la beauté divine à toutes les ordures.
A Anne-Marie Martineau. — Un pauvre petit vieux. A Véra. — Pour qu'elle s'isole comme son vieux parrain dans une petite cellule pleine de joie où on souffre pour ceux qui ne savent pas souffrir.
A Henri van Haastert. — Souvenir des jours heureux de 1913 à Mévoisins quand la colère de Dieu n'avait pas encore éclaté.
A Marie Molbech. — Affection fraternelle du vieux malade.
A Marguerite le Meignen. — Souvenir affectueux d'un capitaliste expirant.
A Marguerite Termier. — Souvenir affectueux d'un vieux pauvre.
A Pierre Termier. — Dicebant pax, pax, cum non esset pax... et erubescere nescierunt, Jér. VIII.
A Félix Raugel. — Discebani bellum, bcllum et non erat bellum... Abominationem feccrunl et erubescere nescierunt... in lempore visitalionis suie corruenl, dicil Dominus.
28. — Après-midi, visite des Martineau moins André qui est maintenant sur le front en Champagne, ce dont ses parents sont fort affectés. Je donne à René un bel exemplaire avec une dédicace qui le remplit de joie. Bientôt après, survenue de Pouthier. Il m'apporte son exemplaire dont je remplis les blancs et me lit un article très bien fait, soutenu par des citations bien choisies.
29. — Visite inattendue de Raïssa, de Véra et, bientôt après, de Jacques. Ils ont reçu mon ivre le dimanche de Pentecôte et leur eonten- :ement, leur enthousiasme est extrême. Ils pensent que je n'ai jamais rien fait d'aussi fort ît que ce livre, certainement profitable à beaucoup d'âmes douloureuses, sera bien accueilli.
Le départ de Jacques est retardé. Mon espé- •ance est grande depuis que j'ai prié pour Tacques avec énergie.
Il a été particulièrement impressionné par e chapitre sur les prêtres-soldats.
Dîner tous ensemble dans le jardin. Nos Jiers filleuls partent à 8 heures 50.
31. — Lettre de Belle profondément impresionné. Cette âme, que je m'honore d'avoir
conquise, semble monter chaque jour : « Vous p qui êtes l'unique témoin des événements prodigieux qui se préparent et qui parlez au nom de Dieu ! »
D'Elisabeth Joly qui a reçu son exemplaire :
Elle me dit que René en a lu plusieurs chapitres et que tous se sont mis à pleurer « parce que c'était très douloureux et parce que c'était très consolant ».
Dédicace pour un livre reçu hier d'Elisabeth Joly :
L'Epopée Byzantine, en la priant de m'excuser si je ne trouve rien à mettre sur ce papier. Je relève à peine d'une attaque foudroyante de dédicacile, maladie intermittente, sans remède ni pardon, qui finira par me tuer.
Juin.
1. — Lettre de Madeleine Bienvenu qui vient de recevoir mon livre avec joie. Elle m'annonce en même temps du vin, ce qui nous délivrera d'une dépense horriblement onéreuse.
Rien d'extraordinaire n'est annoncé.
C'est toujours la même résignation doulou
reuse du côté des combattants et la même vilenie ou sottise à l'arrière.
En Russie, c'est le gâchis épouvantable et 'a plus horrible terreur, à brève échéance.
2. — Quatre lettres : de Roblot disant que mon livre est du Léon Bloy plus pur, plus apaisé, plus lumineux que jamais.
De Raclot, extrêmement impressionné, surtout par le chapitre XI.
De Quarré, transporté hors de lui-même jusqu'à s'en étonner lui, si mesuré et si calme, vieux Bourguignon « méridional seulement par accident ».
Jeanne a reçu une petite lettre d'André Baron qui a lu à peine la moitié de mon livre et qui se sent déjà « environné de gouffres ».
3. Dimanche. — Après-midi, visite de Marguillier, de sa femme et de sa fille, devenue grande depuis environ dix ans que je ne l'ai vue. Il m'apporte quelques images de sa Gazette et son exemplaire pour que je le complète, ce que je fais aussitôt. Aimables gens que j'ai trop négligés quand il m'était possible d'aller chez eux.
Bientôt après, arrivent Bonhomme et Lefebvre
venus pour me remercier. On passe deux heures , environ au jardin par un temps délicieux, les enfants jouant au croquet et la conversation f allant, çà et là, sans grand intérêt. Je ne sens que de la fatigue.