Même impuissance qu'hier
Lettre d'un prêtre ami qui avait espéré pouvoir venir me remercier de mon livre ayant eu une permission pour la Provence. Il m'écrit :
uU'v LA PORTE DES HUMBLES
... En réalité, c'est le passage à Paris qu'on a voulu supprimer... Il est en effet beaucoup plus simple et beaucoup moins dangereux d'écarter de Paris les soldats que d'en chasser toutes les bandes hoches ou simili-boches qui y continuent avec allégresse et sécurité leurs entreprises de grève et leur espionnage.
Il me remercie avec profondeur du bien que je fais à beaucoup d'âmes et me dit que « jamais, autant qu'au cours de cette guerre, il n'aura été le propagateur de Léon Bloy ».
18. — Extraordinairement, je me réveille très tard, vers 8 heures. Impossibilité d'avoir la messe. Ce sommeil serait-il le commencement d'un état meilleur?
A 9 heures, apparition soudaine et parfaitement agréable de notre filleule Véra, venue en avant-garde. Toute la colonie de Bures va tomber sur nous.
En effet, tous arrivent, et à la fin du déjeuner, Souberbielle.
Toute cette journée a été bonne, même pour moi, ayant un peu moins senti ma fatigue ordinaire. Souberbielle et Madeleine ont joué ensemble la sonate de Franck, puis j'ai lu mon chapitre le Mépris, qui a été fort applaudi.
Christine, rappelée à Bures par son petit
garçon, part à 4 heures et demie, Pierre une heure après. Les Maritain, moins pressés, dînent avec nous.
21. — Reçu par Grolleau un article du Times que Jeanne me traduit. II s'agit des Méditations. Le journaliste anglais n'a rien compris. Il explique incompréhensiblement ma solitude par la peur (!) et m'accuse de blasphème et de manquer de patriotisme. Un journaliste français serait moins bête.
Article du 20 juillet :
Léon Bloy.
Bourg-Ia-Reine. Une rue déserte à peine au sortir de la gare. De grands et beaux jardins, aux taillis touffus, aux arbres centenaires. L'un d'eux dissimule une petite maison grise. C'est là, dans l'ancienne demeure de Charles Péguy, au tournant de la rue André Theuriet, que vit, que dis-je, que souffre, le grand écrivain Léon Bloy. L'assemblage bizarre de ces trois noms connus si différemment par les amateurs de littérature, feraient sourire si... si la guerre n'était pas là. Si Péguy n'avait pas disparu dans la tourmente et si Léon Bloy ne mourait pas doucement, tristement de ce carnage. C'est là cependant que, fidèle à ses sentiments de toujours, ce grand Français qui, lui, n'a pas découvert sa patrie depuis la guerre comme de récents disparus,
ou de plus récents « repentis », c'est là, dans ce calme nid de verdure où Péguy a vécu, que Léon Bloy vient d'écrire les Méditations d'un solitaire en 1916. Pages singulièrement émouvantes « qui sont», dit la courte préface, « ... la contribution de guerre d'un vieil écrivain que la guerre a presque tué. C'est la pensée, toute la pensée d'un homme de France, accablé de chagrin de ne pouvoir mieux faire pour sa patrie, mais qui veut espérer que ses paroles auront le pouvoir de réconforter quelques âmes apparentées mystérieusement à la sienne. »
Il y a quarante-sept ans, Léon Bloy faisait partie des mobiles qui luttèrent avec l'armée de la Loire et vinrent ensuite défendre Paris. Vingt ans après, se délivrant d'une douloureuse obsession, il écrivait Sueur de Sang, épisodes atrocement cruels qui racontaient déjà l'âme des Prussiens et faisaient prévoir le retour des « Boches ». Une préface toute de tendresse émue et d'admiration passionnée pour la France eût dû signaler à tous les Français ce très beau livre. Mais... en 1893...
Aujourd'hui, certains écrivains et non des moindres découvrent leur patrie... ce sont eux sans doute les vrais patriotes.
(Valentine).
23. — Un grand sommeil et une paresse plus grande me privent de la messe.
Commencé un nouveau chapitre sous ce titre : les Apparences. Je ne suis pas mécon-
tcnt, mais la lassitude vient bien vite. Ni visites, ni lettres.