Employé la journée à ma copie
Rien ne vient. Silence de Valentinc.
Le soir, enfin, après 8 heures, retour d'Elisabeth qui a été à Paris pour nous trouver quelque secours. Elle rapporte 50 francs.
25. — Vers 11 heures, Pierre arrive le premier annonçant les autres, c'est-à-dire Christine et leurs trois enfants, Jacques, Raïssa, Véra et Mrae Oumançofï. Nous voilà quatorze à table sous les marronniers. Le temps est beau et Jeanne a pu préparer un très bon repas.
Lettre de Raugel :
Encore une cathédrale de tuée ! La merveilleuse basilique de Saint-Quentin, ci-devant Collégiale et Royale est brûlée ! L'église du baptême, de la communion, du mariage, l'axe de ma vie artistique et
vous «avez, vous, que ce mot renferme tout. Il fallait ce sacrifice de l'admirable monument élevé aux xme et xive siècles, visité par saint Louis.
L'abbé Hugues, fils de Charlemagne, avait construit la primitive cathédrale dont il restait la crypte romane renfermant le corps de saint Quentin, l'apôtre du Vermandois. Une colonne cannelée de marbre blanc, provenant d'un temple romain et creusée à l'intérieur, renfermant autrefois les reliques. Les vitraux comptaient parmi les plus beaux de France.
Je ne me consolerai jamais, car ces ruines de notre art et de notre Foi sont vraiment irréparables.
28. — Encore un jour sans lettres. L'angoisse devient à peu près insupportable.
Cependant, je parviens à continuer et même à finir mon chapitre, le Canon, vaille que vaille.
Le soir, vers 6 heures, visite de Boutet, aussi pauvre que nous, aussi incertain de l'avenir le plus proche. Nous échangeons de tristes pensées.
Reçu ce matin de de Groux un journal, le Sporling, qui m'est envoyé par lui comme un spécimen de sottise et d'abjection.
La première page offre une image photographique dont le ridicule est inexprimable.
Au-dessus : « Le haut exemple. » (???)
Au-dessous : « Le ministère américain s'entraîne ! »
On voit, en effet, les ministres américains se livrant à des exercices de gymnastique, de culture physique, sous la direction d'un professeur partant de ceci que « de leur parfait état corporel dépend leur parfait état moral ».
Oubliant même le ridicule énorme de l'image où ces dignitaires paraissent d'infâmes crapauds, on est saisi d'horreur et de tristesse en se disant que voilà les sauveurs de la France et de la civilisation !
31. — Je ne vais pas bien. Il n'y a pas eu d'été et le froid de l'automne a commencé depuis plus de trois semaines.
Septembre.
Mauvaise nuit. Lettre de Termier m 'annonçant sa visite demain. Il viendra dans l'aprèsmidi avec Ouarré et ils apporteront quelque chose pour dîner avec nous. C'est de Bayeux qu'il m'écrit, étant en tournée géologique.
Après 11 heures, Jeanne et Madeleine sont parties pour déjeuner chez les Pouthier. Elisabeth est partie aussi. Je reste seul avec Véronique.
Sans courage pour travailler, j'entreprends la |ei lecture des Possédés de Loudun parle Père Surin.
4. — Commencé un nouveau chapitre : le Miracle. Très difficile. Puis achevé la lecture du Père Surin.
5. — Admirable fruit de l'anarchie russe. Les Allemands viennent de prendre Riga, clef de la Baltique. Il ne leur reste plus qu'à marcher sur Pétrograd, ce qui leur sera très facile, l'armée russe complètement désorganisée ne leur opposant aucune résistance. Quant au ci-devant tsar, il est détenu à Tobolsk en Sibérie où ce crétin en a envoyé tant d'autres.
Après-midi, lettre de Raugel nous écrivant de son lit d'hôpital à Bourges où il a beaucoup souffert. 11 est fort triste et voudrait de nos nouvelles. Je lui répondrais bien tout de suite, mais je crains de perdre le fil de mes idées. Le chapitre commencé hier est très difficile. J'y ai travaillé vigoureusement jusqu'au soir.
7. — Les journaux sont remplis de l'anniversaire de la victoire de la Marne, circonstance qui va me permettre d'en parler aussi dans un nouveau chapitre.
Commencé péniblement quelques lignes seu-
lement. La suite à demain en comptant sur ce que Dieu voudra me donner.
8. — Visiblement aidé, je finis assez facilement le chapitre commencé hier, et même j'en commence un autre. Cela pour me consoler de ne recevoir ni lettre ni visite.
9. Dimanche. — Lu, dans le Journal, un article de Mïr Touchet, cet évêque d'Orléans qui disait, il y a plus de deux ans, que l'Echo
. de Paris était le viatique de la France. Cette fois, interrogé sur la bataille de la Marne, non seulement il n'a pas un mot pour Dieu, mais il se garde soigneusement de rappeler que cette victoire est arrivée le jour de la Nativité de Marie.
Ce dimanche est remarquable uniquement en ceci qu'il ne nous est venu aucune visite ni
j aucune lettre.
13. — ■ Lettre de Muls m'annonçant, pour ce | soir 4 heures, la visite d'un professeur polonais, Lutoslawski, qui veut me connaître et qu'il amènera. Il paraît que c'est un personnage très important. Mais j'aurais bien voulu que Muls ne disposât pas ainsi de moi.
Achevé la copie définitive de mes derniers
trois chapitres en attendant les visiteurs. Un peu avant 4 heures, arrivée de Muls et de son Polonais, vieil imbécile des plus redoutables. C'est celui qui m'écrivit une lettre si bête le 5 mai 1915 et à qui je répondis le 7. (Voir Au seuil de l'Apocalypse.) Il me rappelle incroyablement cette correspondance que j'ai presque oubliée et me dit que je lui ai répondu fort aimablement, ce qui me met tout de suite en présence d'une carapace impénétrable à l'ironie. Pour commencer, il prend l'allure d'un interviewer me demandant si je ne me souviens pas d'avoir vécu antérieurement à ma naissance. Alors, je comprends qu'un prodigieux imbécile est venu me voir, et la conversation devient si absurde que je ne trouve plus la force de parler. Tout ce que je méprise est estimé par cet idiot et tout ce que je hais lui paraît adorable. Il est optimiste au point de n'avoir jamais rencontré un seul coquin. Guillaume, lui-même, lui paraît digne d'intérêt. Quant à la guerre, elle lui plaît infiniment, elle fait ses délices et il désire qu'elle ne finisse pas. Étrange situation pour moi. Je ne pouvais pas l'expulser immédiatement à cause de Muls, et la présence de son fils, jeune légionnaire polonais, qu'il avait amené, me forçait de le ménager.
[Nous avons appris plus tard que ce jeune homme n'était nullement son fils. Pourquoi ce mensonge?]
Il paraît que ce vieux crétin a une réputation européenne de savant et de philosophe. Son départ m'a été infiniment doux.
Vers 6 heures, arrivée de Pierre. Échecs en attendant le dîner et Jacques qui vient très tard lorsque nous étions à table. Après dîner, lecture de mes trois derniers chapitres. Succès complet. Jacques et Pierre sont fort, impressionnés. Ils s'en vont ensemble un peu avant 10 heures, retournant à Bures.
Pierre m'a apporté un exemplaire de son livre, le Journal d'un converti, qui vient de paraître enfin chez Grès.
Grolleau doit venir demain pour me montrer une épreuve du frontispice de Conslanlinople et Byznnce qui va paraître aussi.