‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 20 sur 146 · Lettre de Raugel qui va beaucoup · texte numérisé non relu

Lettre de Raugel qui va beaucoup

mieux et peut se promener avec des béquilles. Il espère venir à Pâques.

AMmeX...

Je lui dis mon état actuel, qui n'est pas celui d'un malade, mais d'un homme robuste condamné à porter un douloureux fardeau. Je dis aussi que ma douleur vive à l'épaule me fait penser à la plaie de l'épaule de Jésus portant sa croix. Je lui affirme une fois de plus qu'elle est une privilégiée du Saint-Esprit, c'est-à-dire de Marie, et que c'est à cause de cela qu'elle a été poussée irrésistiblement vers moi, désigné pour le lui apprendre.

A 4 heures, visite de l'abbé Rivière, faisant actuellement fonctions de vicaire, que Jeanne avait prié de venir me voir. On cause d'une manière générale, on prend contact. Impression très bonne de notre côté. Je lui donne le Salut par les Juifs. On a parlé de la Salette et j'ai eu l'ennui do voir en ce prêtre un homme prévenu contre Mélanie et Maximin, mais sans hostilité. C'est un ignorant comme tant d'autres.

4. — Al heure, lettre curieuse de Marguerite le Meignen. Elle est mère de famille et a sept enfants. Elle est fondatrice d'une Schola à Nantes, dont d'Indy est le président.

Cette œuvre, paraît-il, est prospère, et cette bonne personne a eu l'idée de faire de moi un de ses actionnaires pour me donner part aux bénéfices.

Votre capital est tout versé : ce sont vos livres, votre œuvre tout entière, votre mépris du monde, le bien moral que vous avez fait à tant de gens et à moi-même.

Le soir, crise très violente de mes douleurs d'épaule.

5. — A Henri Morin que je sais très malade. Je lui parle de la Communion des Saints. Je lui dis qu'il souffre pour d'autres, pendant que ces autres donnent peut-être leur vie pour que la sienne soit épargnée. Je me déclare son débiteur, lui racontant l'histoire de Mme le Meignen, qui est probablement l'effet de ses recommandations. Enfin, je promets de prier pour lui demain.

Après 6 heures, Pierre vient dîner. Conversation douloureuse, comme toujours. Échecs. Il part à 10 heures. Il est remarquable que je n'ai pas eu à souffrir. J'ai pu même parler beaucoup sans fatigue. Serait-ce le commencement de la auérison?

Reçu eo soir une très longue lettre de Léopold Levaux, nous racontant son voyage qui a été horrible. Us sont définitivement installés à Samara. Résignation, acceptation parfaite. Lettre chrétienne et touchante.

6. — Commence les opérations du déménagement. Jeanne remplit une caisse de mes exemplaires de luxe.

7. — Pas de messe. Une crise d'étoulïcment m'a empêché de sortir.

Lettre de Raoux. Enfin ! Je commençais à être inquiet. Il va toujours bien. Peut-être viendra-t-il nous voir dans la seconde moitié de ce mois.

Pendant que Jeanne range mes livres dans des caisses, j'écris à Mme le Meignen. Après lui avoir dit mon étonnement de voir qu'elle veut faire de moi un capitaliste, un actionnaire, je finis ainsi :

Il faut cependant que je réponde, au moins un peu, à ce que vous me dites de certaines pratiques religieuses qui vous semblent ridicules. Pourquoi regarder autour de vous? Certes, nul plus que moi n'a reproché à nos catholiques leur mépris ou leur haine du Beau, conséquence de l'affreuse médiocrité de leurs âmes. Mais il est facile de s'y tromper,

si on sort de la généralité pour faire de l'observation particulière. J'ai pour principe de ne regarder, de ne voir personne à l'église où j'ai assez à faire de m'humilier en priant pour les autres et pour moimême. Il pourrait vous arriver, Marguerite, de voir un vieux homme de mauvaise mine, égrenant son chapelet devant le Saint-Sacrement, comme pourrait faire une bonne femme, et vous sentirez peutêtre un peu de mépris, jusqu'au moment où vous apprendrez que ce personnage qui vous semblait grotesque n'était autre que Léon Bloy en train de prier pour vous de tout son cœur jusqu'au point d'offrir sa vie, s'il le fallait, ne concevant pas d'autre manière de prier !

Règle absolue. Un acte d'amour ne peul jamais cire ridicule. En vous priant de méditer cela, je vous quitte, n'ayant plus de forces.

10. — Commencé le déménagement. Par bonheur, les ouvriers sont agréables. Horrible désordre. Lettre de Cornuau qui a voulu que, dès le premier jour, nous eussions sa bienvenue dans notre nouveau domicile. Extrême fatigue.

11. — Pierre, Jacques et Auric viennent déjeuner, nous donnant toute leur journée pour le déballage et le rangement des livres, rangement très provisoire, la première opération des déménageurs ayant consisté hier à

transporter surtout mes livres et mes corps de bibliothèques.

12. — Seconde phase du déménagement. Journée très dure, désordre infini.

Le curé vient bénir la maison.

Je congédie les déménageurs, 130 francs partent. Visite de Boutet. Je vais m'asseoir une heure avec lui au café.

La peine de ces trois jours, sans parler de ceux qui vont venir, a été grande, à cause de mon mal qui ne me lâche pas et qui me rend toute fatigue insupportable.

13. — Il m'est venu, depuis trois ou quatre jours, une masse d'épreuves de Au seuil de V Apocalypse. C'est un travail intéressant que je peux faire sans trop de fatigue, dans la poussière, pendant qu'on s'agite autour de moi.

A 5 heures, visite de mes deux filleuls Pierre, qui viennent dîner et qui s'en vont aussitôt après.

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