‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 43 sur 146 · Samedi in albls · texte numérisé non relu

Samedi in albls

Je reviens de la messe très malade, plein de la pensée que ma santé est irrémédiablement perdue. Impossibilité de jouir de la température très douce qui nous est accordée. La lecture même a perdu toute saveur.

Cueilli dans le Journal.

On sait que le nettoyage des vitres de la manufacture de Sèvres dépend des Travaux publics, pour l'extérieur et des Beaux-Arts, pour l'intérieur ! ! !

Mai.

1. — A 6 heures, j'accompagne au tramway notre chère amie Marguerite Levesque. On se sépare tristement. Les séparations, aujourd'hui plus que jamais, semblent redoutables et définitives. Il me faut attendre ensuite la messe de 7 heures. En vain. La communion seule est donnée à 7 heures et quart et Jeanne la reçoit avec moi. On va prendre ensemble du café au bureau de tabac. J'étais épuisé.

Messe à 8 heures.

Journée morne et pénible. Pour me ranimer je relis le beau livre de lord Roseberry sur Napoléon.

10. — Messe à 7 heures avec Jeanne. On fait aujourd'hui la fête du patronage de saint Joseph, comme au troisième dimanche après Pâques. Je prie donc ce grand personnage tant invoqué par moij autrefois, lui rappelant mes pèlerinages douloureux, et lui demandant du secours*

Alors voici. L'envoi annoncé par un ami n'arrivant pas, c'est, une fois de plus, Mme X... qui nous vient en aide, très opportunément. Que Dieu bénisse cette chère âme !

A Mme X...

Quelle place vous avez dans mon cœur ! Certes, je pleure souvent, depuis deux ans surtout, car cette guerre me tue. Mais vous avez, plus qu'une autre, le pouvoir de me bouleverser le cœur. Vous dites n'avoir pas eu la moindre vision dans cette petite église miraculeuse. Les visions, ma chère amie, ne donnent pas le niveau des âmes. Elles sont toujours gratuites et ne prouvent rien quant au mérite de la personne qui les reçoit. Quelquefois même, elles peuvent être sa condamnation. Il faut les craindre plutôt que les désirer. Je n'en ai jamais eu, quoique ayant été, plusieurs années, immergé dans le surnaturel.

En ce qui vous concerne, vous que je crois vraiment prédestinée, ne voyez-vous pas le miracle de notre rencontre? Ne sentez- vous pas ce qu'il y a d'étonnant dans l'amitié qui est entre nous et dans l'impulsion irrésistible qui vous porte vers un homme tel que moi? Cela est peut-être non moins significatif qu'une vision...

12. — J'écris a Squéville, notre propriétaire. Je demande une réparation très sérieuse de la barrière de notre jardin, laquelle est en ruine, ce qui permet à notre chien de s'évader,

;ause de scènes fort désagréables avec la ;oncierge qui ne peut supporter cet animal.

A 5 heures, arrivée de Jeanne Boussac m'anenant son fils et Geneviève sa sœur. Je suis marmé de ce petit filleul qui est un charmant mfant. On prend du thé dehors, devant la liaison, et la conversation est passablement mélancolique. Départ au bout d'une heure. Les reverrai-je?

A 7 heures, café. Je rends à Hénault les 20 frs que j'ai dû lui emprunter de nouveau dimanche dernier.

13. — A 11 heures, apparition soudaine de Raugel, en permission de convalescence et qui repart ce soir pour Montpellier. Malheureusement, il ne peut déjeuner ici étant attendu par sa mère. Il me paijaît être de ceux à qui la guerre a été profitable.

Il est devenu plus homme. La souffrance lui a grandi le cœur. Sa blessure n'a eu d'autre effet que de le rendre impropre au service militaire. Incapable désormais de toute marche forcée, il ne boitera cependant pas, quoiqu'il soit condamné aux béquilles pour quelque temps encore. A cela près, mine excellente et santé parfaite. Son long et dur séjour sur le front lui

a laissé l'impression d'un temps où la vie, plus intense, était meilleure et il recommencerait volontiers. Ses idées sont exactement les miennes. Horreur profonde de tout ce qui se passe en arrière des combattants, lesquels, pour la plupart, sont de pauvres gens du peuple qui donnent généreusement leur vie, sans savoir môme qu'il y a un Dieu. Beaucoup de piété, dit-il, chez un grand nombre de chefs. Mais il n'a pas la moindre illusion sur ce qui suivra la guerre. Il s'en va vers midi.

Visite de Boutet parfaitement triste. Il attend, comme moi, un homme qui tarde bien à venir.

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