‹ La porte des humbles, 1915-1917Chapitre 50 sur 146 · Dimanche · texte numérisé non relu

Dimanche

A midi 1/2, arrivée de Mme Jean Baron. Elle nous annonce le prochain voyage de son

beau-frère André à Paris, c'est-à-dire ici, où l'hospitalité la plus joyeuse lui sera donnée. Mais elle attend des nouvelles de son mari et son inquiétude est grande.

Après-midi, visite de la Laurencie, qui reste jusqu'à 6 heures. Longue et intéressante causerie. Il nous apprend qu'il a fait la connaissance de l'abbé X... que je lui avais autrefois conseillé de voir, quand il avait tant de chagrin. Il l'a rencontré à la Maison-Blanche dans un hôpital de mutilés où lui-même espérait pouvoir se rendre utile. De la Laurencie a été impressionné fortement par la supériorité de cet excellent prêtre qui lui a dit sa peine et sa profonde indignation des horreurs dont il est témoin. Il y a, en effet, dans cet endroit, une section dite des confus, c'est-à-dire des malades blessés ou non, qui, n'ayant pas complètement, comme tant d'autres, perdu la raison, sont dans un grand trouble d'esprit et temporairement idiotifiés. Malades, certainement guérissables, dont on aggrave l'état par un traitement diabolique. Les médecins les soignent exclusivement par le magnétisme. Interdiction absolue de voir ces malheureux que la présence de leurs proches guérirait probablement. Interdiction très formelle surtout pour le prêtre. En sorte

que le sort des victimes est tout à fait entre les mains des serviteurs du Démon.

L'abbé a pu cependant en voir un qui lui a dit : « Tout ce qu'on raconte de l'Inquisition n'est rien auprès de ce qu'on nous fait endurer ici. »

8. — A midi, arrivée de Valentine qu'on attendait et qui apporte un beau rôti. Excellent déjeuner après lequel je dors d'un très bon et très rafraîchissant sommeil.

Auric apparaît vers 4 heures, et un peu après, voici l'abbé Petit que j'ai d'abord quelque peine à reconnaître. Mais il ne peut rester qu'une demi-heure, forcé de repartir demain matin et attendu ce soir par sa famille et par Vines. Cette courte visite d'un ami que je ne reverrai peut-être plus nous émeut profondément. Luimême est tout en larmes, comme si, de nous voir, pour la dernière fois peut-être, aggravait d'autres mouvements douloureux et tout récents de son cœur meutri. Nous avons été bien près de pleurer tous ensemble.

Naturellement, la conversation a été hachée. On a dit ce qu'on pouvait. Mais il m'a semblé que ce pauvre prêtre témoin de tant d'horreurs qui l'affligent, et quand même très résolu,

représentait assez exactement l'état actuel du soldat français sur le front, horriblement las de la guerre de tranchées que les procédés allemands lui font paraître démoniaque, et qu'une offensive heureuse comblerait de joie, en lui donnant l'occasion, enfin, de se déployer pour la vengeance et l'extermination de ses abominables ennemis.

Notre visiteur s'en va presque en pleurant, nous laissant douloureusement impressionnés.

Auric et Valentine dînent avec nous et nous quittent vers 9 heures.

9. — Après-midi. Lettre de Termier m'envoyant 100 francs, pour que je ne sois pas triste à la fête du Saint-Esprit.

Une demi-heure après, le paquet de mes livres m'est apporté. Me voici encombré de travail. Je serai forcé de remplir les blancs exigés par la censure au moins pour les exemplaires destinés aux amis. C'est effrayant.

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