Dimanche. Pentecôte
Messe à 6 h. 1 /2 avec Jeanne.
Après-midi, à 6 heures environ, arrivée d'André Baron et de sa belle-sœur.
André n'est pas moins intéressant que son frère, mais il paraît être plus intérieur.
C'est un de ces êtres qui semblent se consumer, chez qui l'âme agit despotiquement. Il est vrai qu'il n'a pas de santé et qu'il est soumis à un régime, mais on ne se le représente pas florissant. Il est extrêmement doux et parle très peu. Il est surtout venu pour moi, se contraignant à un voyage fort pénible.
Je lui ai parlé du martyre, de l'éventualité désirable du martyre et il m'écoutait religieusement, comme si mes paroles avaient été prévues et désirées. Je suis un peu honteux d'être un si important personnage aux yeux d'un jeune homme si supérieur à moi par sa vie et par ses pratiques, car il m'apparaît comme une de ces âmes choisies de Dieu, élues et prédestinées. Il devait dîner ici avec sa bellesœur. Au dernier moment, celle-ci s'en va toute seule, nous le laissant pour le repas du soir et pour la nuit, Jeanne ayant préparé un lit confortable dans la buanderie. On fait ensemble la prière, mais André ne se couche pas tout de suite, voulant commencer la lecture de mon livre que je lui ai donné.
12. — Messe à 7 heures avec André Baron qui s'en va après la messe et le café, promettant de revenir ce soir.
Lettre très émue de la Laurencie à Jeanne, pour la remercier de la page 45. Il m'écrira plus tard. Préparé des exemplaires pour Jacques et Raïssa, que nous attendons ce matin avec Pierre.
Auric, attendu aussi, arrive le premier. Bientôt après, Pierre et les Maritain. Je fais mes cadeaux d'exemplaires à' Au seuil de V Apocalypse à la joie de tout le monde, mais la dédicace qui a le plus de succès c'est celle à Auric : « Donnez-vous la peine d'entrer, mon cher ami ! » Jeanne s'est donné beaucoup de fatigue pour nous préparer un excellent déjeuner. C'est notre réunion annuelle à l'occasion de saint Barnabe. Je suis heureusement mieux disposé que l'année dernière où je fus si malade à Versailles, le 11 juin. Où serons-nous tous l'année prochaine?
Dans l'après-midi, nos hôtes jouent au croquet pendant que je continue le travail pénible de mes envois. Puis Madeleine et Auric font ensemble de très belle musique.
On dîne tous ensemble à 7 heures.
Les Maritains partent vers 9 heures. Pierre et Auric ne s'en vont qu'à 10 heures, après de furieuses parties d'échecs.
Vu venir, ce matin, le secrétaire du commissaire de police de Sceaux, chargé de prendre
toutes les informations sur moi pour édifier le bureau du ministère de l'Instruction publique au sujet d'une allocation à m'accorder comme écrivain privé de ressources. [Nous n'avons jamais vu la suite de cette affaire. J. L.-B.]
13. — Ail h. 1 /2, irruption soudaine d'André et de sa belle-sœur. Ils apportaient de Paris un bocal de poissons rouges pour notre bassin. Presque à notre porte le bocal s'est brisé. Il a fallu ramasser en hâte les poissons et se précipiter vers notre bassin où ils ont pu être jetés avant d'expirer. On espère qu'ils vivront.
14. — Les journaux sont remplis de ceci : que ce soir, à 11 heures, toutes les horloges publiques seront avancées d'une heure. Minuit remplacera 11 heures. Ainsi de suite jusqu'à la fin (?) de la guerre, je pense. Mais le soleil ne se lèvera pas plus tôt. Sans parler de la sottise étonnante de cette mesure, je pense plus que jamais que tout ce qui est moderne venant du démon, il doit y avoir dans ce simple fait une manœuvre obscure du Démon ennemi de tout ordre voulu par Dieu, et que des malheurs étranges, des catastrophes peut-être, en seront le résultat.
André Baron vient très tard. Prière en commun et coucher.
15. — Lettre de Mme X... annonçant sa visite probable, mardi prochain. Grande joie pour nous.
Elle m'écrit :
Ma première lecture (d'Au seuil de l'Apocalypse) s'est bornée à votre dédicace lue avec beaucoup d'émotion. Je n'ai pu tourner le feuillet. J'ai pris ma tête dans mes mains et je me suis mise à prier, puis-je dire, sans le savoir et sans le vouloir. J'étais très intimement avec vous devant Dieu. Auriezvous le pouvoir de me faire retrouver la simplicité intérieure? Je suis effrayée du gouffre de joie que pourraient contenir nos âmes, si Dieu voulait.
Étrange malaise déterminé par le changement des heures. C'est à croire qu'il se passe obscurément, ou plutôt qu'il se prépare, à l'insu de tout le monde, quelque chose de funeste. Ce malaise paraît être en harmonie avec la tristesse de ce mois printanier affreusement pluvieux et froid jusqu'ici. Notre curé se conforme à ce désordre commandé. Passe encore pour les messes, chacune d'elles avancées d'une heure, mais l' Angélus qu'on fait sonner à 5 heures, 1 1 heures et 5 heures, au mépris de la tradition liturgique ! C'est comme si on le supprimait.
Que nos gouvernants décrètent demain d'avancer la semaine d'un jour et de faire de lundi dimanche, les évêques et les curés obéiront-ils? Toutes les lâchetés et tous les reniements sont supposables.
16. — Messe avec Jeanne à 7 heures (8 heures nouveau style). Les Baron arrivent à 6 heures passées et dînent avec nous pour la dernière fois. Leur départ à 9 heures est très pénible. Ils se séparent de nous avec un vrai chagrin et nous admirons cette amitié formée si rapidement par Dieu, si complète et si profonde.
17. — Jeanne a vu aujourd'hui l'abbé V... et lui a donné l'exemplaire d'Au seuil de V Apocalypse, préparé pour lui ce matin :
En attendant que le Saint-Esprit devienne archevêque de Paris.
Quelques dédicaces :
A Jean Boussac :
0 géologue, quel humus horrible et indéchiffrable va devenir la terre de France !
A Jeanne Boussac :
D'un vieux lion, impuissant témoin de ces choses el réduit à abover comme un misérable chien.
A l'abbé Cornuau :
Combien faudra-t-il encore de millions de victimes pour procurer l'intervention miraculeuse du Va-nupieds que j'attends.
A de Chauliac :
L'Apocalypse est ouverte, laïque et obligatoire. Ne serait-elle pas l'école des vieillards?
A Crès :
Quand les Allemands seront hors de France, ne pensez-vous pas que Jeanne d'Arc sera nécessaire pour en expulser, une seconde fois, les Anglais?
A de la Laurencie :
Temps inouï où les larmes et les prières ne savent plus où aller, où l'horreur infinie paraît être seulement le vestibule des épouvantes inimaginables. Ce livre que j'ai osé vous dédier n'atteste que l'impuissance ou le vertige du vieil écrivain, habitué à regarder les belles époques et les grands hommes qui ne sont plus.
A Lefèbre :
En attendant le fauteuil de fer rouge qui lui sera proposé en échange du fauteuil actuel, si toutefois il en est digne.
A Marguillier :
Ce livre de haine — si on veut — mais de cette haine sainte, puissante et grave, qui est celle de l'injustice.
A Martineau :
En le priant de remarquer que l'Apocalypse n'est pas un lieu commun et que je ne me charge pas de l'expliquer. Qu'il se contente de savoir qu'il y a sur son seuil un ange formidable qui ne laisse passer que les pauvres humains dont il a broyé le cœur.
A Jacques Maritain :
Quand tu seras sur ce seuil, mon cher enfant spirituel, regarde derrière toi avant d'entrer. Tu verras se traîner au loin ton vieux parrain dont les jambes ne sont plus jeunes et qui n'a presque plus la force de porter son cœur. Tu l'attendras en pleurant et la compassion t'empêchera peut-être de penser aux épouvantes prochaines.
A Raïssa :
C'est ma Dame de Compassion qui m'a inspiré ce livre qui sera peut-être le dernier. La « Porte des Humbles » qui est la porte même de l'Apocalypse, est tellement étroite et si terriblement cadenassée que je ne sais pas comment je pourrai la franchir. Demande à Celle qui pleure qu'elle fasse de moi un
de ces tout petits lézards couleur d'espérance qui peuvent se glisser dans les fentes de la muraille des colombes dont il est parlé dans le Cantique.
A Pierre van der Meer :
Si tu as confiance dans les almanach3 de ton vieux parrain, il te faut sans aucun délai retrouver, sous la poussière de ces cinq dernières années, la blanche robe de ton baptême. Il te sera beaucoup demandé bientôt, mon pauvre filleul, et nous serons, avec quelques autres, un petit troupeau lamentable en présence des grils et des laminoirs de la Persécution annoncée. Je suis trop belle pour être aimée, dira la Douleur. Il faudra lui répondre comme les martyrs.
A Christine van der Meer :
Quelle broderie surnaturelle dans un de mes rêves ! La Douleur parfaite, le délaissement infini de Jésus en son agonie, sous la frondaison des oliviers, et, tout au loin, nous autres, les derniers aveugles qu'il a guéris, apportant, avec les larmes d'un tiède amour, les instruments de son supplice, dans un crépuscule d'or.
À l'abbé Petit :
Le pèlerin de l'Absolu devait nécessairement arriver au seuil de l'Apocalypse. Après cela, il n'y a plus que la Mort pour ce voyageur et pour beaucoup d'autre?.
A Jeanne Peyrabon :
La Mort ne prend que ce qu'on lui donne, avezvous dit. Mais la cruelle exige tout et la Vie dépouillée mendie son pain. C'est ce qui arrive à l'auteur.
A Armand Parent :
Ce septième et peut-être dernier volume de mon Journal. Que pourrais-je faire maintenant? Après l'Apocalypse, il n'y a plus que le Paradis, si on veut y admettre le Mendiant ingrat.
A Louis Ouarrc :
Le temps n'est plus aux dédicaces joyeuses. Le triste prophète (pic voici est un septuagénaire malade et profondément allligé.
A Félix Raugel :
Souvent nommé dans ces pages douloureuse . L'auteur est, lui aussi, un blessé, une épave de la guerre diabolique, d'autant plus insupportable à son cœur qu'il est en même temps le visionnaire des horreurs sans nom qui suivront infailliblement.
A Pierre Termier :
Le doux optimiste qui ne comprend pas la haine. Voici pourtant les paroles du Seigneur : Iniquilalcin odio habui et aboininalus suni... Perfcclo odio
o'ieratn illos qui oderunl me, et il y en a bien d'autres. Avons-nous mieux à faire que de parler et de sentir comme Dieu lui-même? Et l'occasion qui nous en est offerte par l'Allemagne n'est-elle pas unique dans l'histoire?
Docteur Termier :
Que sont vos scalpels, vos bistouris ou vos scie-, en comparaison de la guillotine bienheureuse que nos frères de la sociale vont bientôt installer partout?
À Valentine Dupont :
André eût aimé ce livre. Lisez-le à sa place et priez pour lui. C'est la seule chose qu'il vous demande.
A Ricardo Viîies :
En attendant la mobilisation des Almogavares qui se fait beaucoup trop attendre.
A Henri Boutet :
Oui a espéré de moi la Groix de guerre. Je ne peux lui offrir en pleurant que la Croix de bois où est pendu le salut du monde.
A Georges Rouault :
Une pauvre vieille guillotine rouillée dan- le courants d'air. Essayez d'imaginer ça. Vous comprendrez mieux ma littérature.
A Léautaud :
Un visionnaire apocalyptique est-il préférable à un chien? C'est la question que je lui pose très humblement.
19. — Après-midi, visite de Cornuau, venu pour consulter son médecin. II a reçu mon livre et l'a déjà lu deux fois. Nous causons. Il est toujours très préoccupé des dates et tient à m'expliquer que l'apparition de l'Antéchrist, qu'il croit être Lucifer en personne, est extrêmement proche. Il me présente des calculs qui ne m'impressionnent guère.
21. — ■ Levé ce matin avec un beau rhume, le premier depuis le commencement de l'hiver.
Après-midi, vers 4 heures, visite de Bisson, fort malade, et qui a obtenu un mois de congé. Il va partir demain avec sa femme et ses enfants pour végéter dans un coin de la Bourgogne, en s'abstenant de tout effort.
Après son départ, je vais au café, où je rends à Hénault les 20 francs prêtés le 21 mai.
23. — Lettre à Madeleine, du comité francoaméricain du Conservatoire national de musique et de déclamation, disant qu'on a eu son adresse
IIS LA POÎÎTË fJËS HUMUL^S
par M. d'Indy et qu'on la prie d'accepter un petit chèque. 70 francs arrivent quelques heures après ! ?
Vers 4 heures, visite de M. Peyrabon, m1 apportant une lettre de sa fille et un panier d'abricots. En outre, une fort jolie médaille de Pie X et de Jeanne d'Arc pour Jeanne. Cet excellent homme reste près d'une heure, causant de choses et d'autres de manière à me montrer qu'il est entièrement avec moi. Sa fille a été ravie de mon livre et viendra me voir, mais quand?
26. — J'ai eu rarement une journée aussi pénible. Extrême fatigue du corps et de l'âme. Ma seule ressource est la lecture de M. Hue, Voyage au Thibet.
27. — A Mme X... Je réponds à sa lettre du G. Elle me demandait alors conseil, ne sachant pas si elle devait envoyer son fils à Paris. Je lui dis qu'à sa place je m'en garderais bien, me souvenant plus que jamais de ce qui fut annoncé à la Salette.
Elle me demandait aussi le nom de ce « sanctuaire ignoré » où j'allais prier saint Joseph.
C'est une bien vieille histoire. J'avais alors à peu près quarante ans de moins. Ma vie littéraire n'avait
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pas encore commencé. Quand j'ai besoin de courage ou d'espérance, il me suffit de regarder de ce côtc-là. C'est ma belle époque. Je ne sais pas exactement de quoi je subsistais, n'étant propre à aucun emploi, mais j'étais ivre continuellement, au point de ne rien comprendre à ce qui pouvait s'accomplir autour de moi. Ivre de Dieu et de sa Parole. C'était comme un songe tout en or qui me semble durer encore toutes les fois que j'y pense, et certainement tout ce que j'ai de bon, tout ce que je peux donner aux autres me vient de là.
Je lui nomme alors Antony, où le curé, à cette époque, eut l'ambition d'instaurer un pèlerinage à saint Joseph, pèlerinage qui mourut en naissant, et dont je fus quelque temps l'unique pèlerin.
28. — Dédicaces pour les exemplaires de luxe de Véronique et de Madeleine :
A Véronique :
Le Pèlerin de l'Absolu devait nécessairement aboutir au « Seuil de l'Apocalypse ». On peut croire que nous sommes vraiment arrivés à cet endroit redoutable où les amis de Dieu seront forcés de se séparer de ses ennemis. Tu as donc été désignée mystérieusement, ma chère enfant, pour être parmi les spectateurs des événements les plus immenses qu'on ait jamais vus. Tl faut comprendre que les
chrétiens n'ont plus autre chose à faire que de se préparer humblement à donner leur vie. Ton vieux père y pense tous les jour-.
A .Madeleine :
Tu remarqueras, ma bien-aimée, que ce livre qui finit par l'invocation au Saint-Esprit a paru précisément dans la semaine de Pentecôte et qu'en même temps ont commencé les immenses batailles d'Orient qui paraissent annoncer le dénouement de cette guerre de démons que suivra probablement une manifestation inimaginable de la Puissance divine en conflit avec toutes les puissances de l'enfer. On te dira peut-être que ton père a vu ces choses mieux qu'aucun autre, ce qui est possible, et qu'il a osé le dire quand tout le monde se taisait. Tu sentiras alors le besoin de prier avec plus d'amour pour un pauvre homme chargé d'une mission aussi extraordinaire.
Juillet.