A Jeanne Boussac
Très chère amie, j'ai reçu, sans retard de la poste, votre lettre datée du 4 juillet. Elle est là devant moi, cette lettre si affectueuse quejje viens de relire, et je
suis plein de confusion. Sans doute, avec un peu plus de courage, il m'eût été possible d'y répondre. Mais ne m'accusez pas trop. Je suis extrêmement faible, si faible vraiment, qu'on pourrait me prendre pour un homme qui va mourir. Il n'en est rien cependant. Ma situation actuelle n'est qu'étrange, exceptionnelle si on veut, mais non pas alarmante. Il a plu à Dieu de me réduire pour quelque temps à l'impuissance complète, et voilà tout. Je sens si bien que ma mission n'est pas accomplie.
En attendant que les cheveux de Samson aient repoussé, je deviens tout de même un homme fameux. J'ai reçu à l'occasion de mon livre des lettres presque innombrables auxquelles il m'est impossible de répondre, sinon de loin en loin, par quelques lignes. Quelques-unes sont étonnantes et me font penser au déchaînement d'admiration et de dévouements, muets jusqu'à ce jour, que déterminerait aussitôt l'évidence d'un vrai succès. Je devrai^ peut-être commencer à donner à mon chien le goût de la viande humaine.
Mon éditeur m'a écrit trois fois de suite, pour undire son étonnement de la vente de mon livre. Ah ! on n'en est pas encore aux tirages renouvelés et multipliés qui me procureraient enfin un appréciable salaire. Non, mais il paraît que ce triomphe est espérable.
J'en aurais été très heureux, il y a trente ans. Aujourd'hui, je lis des vies de saints. Après la messe, qui est mon meilleur moment, c'est mon unique ressource contre l'ennui et le dégoût.
Mais voici que je suis forcé de m'arrêter. Il n'y
a plus d'huile dans ma lampe. Embrassez pour moi votre père et mon filleul. Dites à celui-ci qu'il y a, non pas un, mais quatre poissons rouges dans notre bassin. On les lui montrera quand il reviendra voir son parrain. Je finis en vous serrant dans mes bras. Je suis sans nouvelles de Jean Boussac.
31. — Deux envois pneumatiques à Madeleine, de la petite Elisabeth de Groux, attendue hier et qui s'excuse de n'avoir pu venir, et de son père, parrain de Madeleine, qui déclaiv une vive tendresse pour sa filleule, disant que son silence de dix-sept ans a été involontaire, Jeanne trouve sa lettre touchante. Je la trouve suri oui illisible.
Août.
1. — Reçu un avis de l'Administration des contributions directes (impôt général sur le revenu). Ce papier m'apprend que j'ai un revenu de 13.000 francs.
Le petit Pierre-Léon vient déjeuner et retourne à Bures par le train de 4 heures, après avoir reçu de Madeleine une leçon de solfège et joué
avec elle. Cet aimable enfant est triste et pleurant de n'avoir pu être accompagné par son père, que ses occupations retiennent à Paris. Unique travail de ce jour : remplissage des blancs sur l'exemplaire de Pouthier et pour sa Chevalière de la Mort (édit. Sifîer) cette dédicace :
Vous demandez ma « griffe de lion » sur ce rarissime exemplaire. Mais le lion que vous supposez devient bien vieux et sa griffe est peut-être moins redoutable aujourd'hui que celle d'un chat de gouttières.
Qu'en ferait-il d'ailleurs? Le désirable gibier d'autrefois a été remplacé par de répugnantes vermines et le métier de lion ne vaut plus rien. Mais il est trop tard de changer.
Achevé presque entièrement 1' « Histoire de sainte Chantai », par l'abbé Bougaud, livre écrit avec la médiocrité convenable, mais intéressant tout de même pour un valétudinaire.
2. — Achevé la copieuse lecture de V « His toire de sainte Chantai » et commencé celle de « Sainte Catherine de Gênes », avec étonnement.
Je sais bien qu'il n'est pas possible de mesurer les saints, ni surtout de les comparer. Mais dès les premières pages de ce nouveau livre,
l'esprit encore tout rempli de saint François de Sales et de sainte Chantai, j'ai senti que je montais tout à coup à une hauteur prodigieuse et voilà tout ce que j'en peux dire.
Chaleur excessive depuis quelques jours.
3. — Lettre d'un jeune homme à qui nous avons reproché de manquer de simplicité. Il se défend ainsi : « Si mon langage n'a pas paru naturel à un grand amoureux du surnaturel, c'est que j'ai pris l'habitude de spéculer dans des domaines intérieurs où je croyais, quant à moi, devoir chercher ma simplicité!!! » Sottise mystique, sottise incurable.
5. — Reçu de Garcia Calderôn une brochure contenant toutes les réponses à son enquête sur don Quichotte. Il m'apprend que la mienne a déchaîné en Espagne toutes les colères.
Suite de mes lectures, en vue du cours d'histoire littéraire à mes filles que je dois continuer.